Sajida Zouarhi : « En redonnant le pouvoir au citoyen, la blockchain constitue un bien commun »

Sajida Zouarhi — Sajida Zouarhi ,

Puisqu’il tombe des inepties aux sujets de la blockchain comme à Gravelotte, Corentin Luce s’est entretenu avec Sajida Zouarhi, ingénieure comptant parmi les 40 femmes les plus influentes en France en 2019 selon Forbes.

Un entretien exclusif avec Sajida Zouarhi, réalisé par Corentin Luce.

Sajida Zouarhi a commencé sa carrière en tant qu’ingénieure de recherche à Orange Labs et au Laboratoire d’informatique de Grenoble. Elle a cofondé plusieurs projets et plateformes dans le domaine de la blockchain, et a travaillé au sein de Consensys, l’une des entreprises leaders du domaine. Elle est également devenue conseillère en stratégie technologique chez Nomadic Labs, un centre de R&D du protocole Tezos. Actuellement elle développe sa plateforme éducative pour le grand public : Blockchain Mentor.

 

Qu’est-ce que la blockchain et en quoi constitue-t-elle une rupture technologique majeure ?

La blockchain permet de créer une source de vérité collective, transparente et incorruptible. Elle peut être vue comme un registre de transactions distribué qui est collectivement mis à jour par une communauté d’acteurs, sans besoin de l’intervention ou de l’autorisation d’une quelconque autorité centrale.

La blockchain est une philosophie de conception. Le terme « technologie » est trop restrictif car on observe avec la blockchain également un changement de paradigme économique et social. Il faut comprendre ces trois dimensions pour appréhender correctement le caractère innovant de la blockchain.

En quoi la blockchain peut-elle réinventer les rapports de confiance ?

La blockchain permet aux gens de coopérer sans confiance préalable. S’ils sont satisfaits du service, les utilisateurs peuvent choisir de faire confiance à l’entreprise ou à l’équipe qui développe une application. Aujourd’hui le système fonctionne à l’envers, quand on veut utiliser un service, on est obligé de faire confiance par défaut et d’accepter toutes les conditions. L’utilisateur n’a pas le choix.

La blockchain est une façon de concevoir des systèmes à la fois informatiques mais aussi humains qui rendent possible une gouvernance décentralisée. Cela permet de créer des cadres de coopération, de partage et de transfert de valeur plus transparents et plus efficaces.

Recourir à un tiers lorsque l’on conclut une transaction est-il forcément négatif ? La blockchain ne risque-t-elle pas de favoriser une méfiance généralisée ?

La méfiance est déjà là, à l’égard de certaines institutions et des intermédiaires. De plus en plus, les citoyens sont mécontents des autorités centrales devenues trop puissantes ou trop gourmandes. En ce sens, la blockchain n’amène pas plus de méfiance, au contraire : elle permet à des acteurs qui ne se font pas confiance de travailler ensemble.

Si on prend l’exemple des banques au sein desquelles nous plaçons notre argent : nous sommes totalement exclus financièrement de ce marché. Or on sait que l’argent ne dort pas, les banques le font travailler. Où est donc le fruit de ce travail auquel nous avons contribué en immobilisant notre capital ?

La maigre valeur que génère notre épargne ne transparaît que par des taux ridicules qui ne viennent même pas compenser l’inflation. Alors on nous rétorque que la banque sécurise notre argent, c’est vrai, du moins quand tout va bien.

Dans le cadre d’une crise économique, les banques se protègeront entre elles et, s’il le faut, se retourneront contre nous. Aujourd’hui notre épargne au-delà d’un certain seuil (100 000 euros) peut être ponctionnée pour sauver le système bancaire qui repose sur une dynamique pyramidale, très fragile en cas de faille systémique. L’épargne du peuple est le filet de sécurité des banques. Une solidarité uni-directionnelle.

Prenons l’exemple de la crise de 2008, on a refusé aux citoyens le droit de retirer leurs économies de leur banque. Cela signifie qu’à moins d’avoir de l’argent liquide sous son matelas ou des crypto-monnaies, nous ne sommes pas propriétaires de notre argent.

Cependant la blockchain ne signifie pas pour autant la mort des intermédiaires mais le signal qu’ils doivent reprendre une place plus modérée dans la chaîne de valeur. Une place qui correspond réellement aux services qu’ils fournissent.

Ne craignez-vous pas que les implémentations de la blockchain comme le bitcoin soient accaparées par de grands groupes déjà bien installés comme Tesla ou Facebook, surtout que le nombre de bitcoin est limité ?

C’est en effet le plus grand défi qui se présente à nous aujourd’hui. La blockchain au même titre que les crypto-monnaies ne sont que des outils et n’ont pas d’intention. C’est au groupe qui les utilise de leur attribuer un impact, positif ou négatif.

Si les crypto-monnaies sont accaparées par de grandes entreprises, on s’éloignera de la promesse d’émancipation des individus. Si cela venait à arriver, la guerre des souverainetés opposant les États aux corporations privées, déjà en cours, pourrait passer au niveau supérieur.

Ces derniers mois, les plus gros mouvements sur le marché en matière de bitcoin viennent de corporations privées comme Tesla ou Micro Strategy. Et encore, c’est uniquement la partie émergée de l’iceberg ! Le risque est qu’en réaction à l’augmentation du cours du bitcoin, les petits propriétaires vendent leurs précieux bitcoins à de grosses entreprises par appât du gain, ce qui est évidemment compréhensible mais, sur le long terme, peu stratégique.

Le véritable danger est de ne pas prendre conscience de ce risque et de passer à côté de cette opportunité de liberté financière que nous offre le Bitcoin. À l’image du détenu enfermé depuis si longtemps qu’au moment où on lui ouvre la porte, il refuse d’emprunter la sortie.

Comment la France accueille la blockchain et le bitcoin ?

Il y a des forces qui poussent en sens inverse. En France, on entend beaucoup des personnes comme Bruno Le Maire qui font des liens entre crypto-monnaies et terrorisme, trafic et blanchiment d’argent… C’est le sens d’une ordonnance passée en catimini pour réguler les crypto-monnaies sous prétexte de terrorisme.

Premièrement, ce lien est fallacieux quand on sait qu’une infime partie des cryptos sont utilisées à des fins illicites – moins de 1% d’après Reuters.

Par ailleurs, la blockchain est un formidable outil pour lutter contre les criminels comme l’a prouvé récemment le rapport de ChainAnalysis sur lequel le FBI s’est appuyé dans le cadre de son enquête concernant l’Assaut du Capitol du 6 janvier 2021. Un Français avait réalisé un virement en bitcoins d’une valeur de 500 000 dollars à des membres de l’ultra-droite américaine ce qui a permis de remonter à tous les individus impliqués.

C’est toute la puissance de la blockchain et, dans ce cas précis, du protocole Bitcoin. C’est un moyen infaillible pour retracer les transactions monétaires et personne ne peut corrompre le registre.

Il y a donc une désinformation massive pour convaincre les gens que détenir du bitcoin c’est détenir la monnaie des criminels. Ces discours ralentissent et découragent la prise de conscience autour du bitcoin en France et d’autres implémentations de blockchain.

L’ADAN et d’autres acteurs de l’écosystème œuvrent pour que la France ne rate pas le coche des crypto-actifs comme elle avait déjà raté celui d’internet avec le minitel. C’est l’esprit derrière le hashtag #3615Crypto qui s’est propagé sur Twitter suite aux propos de Bruno Le Maire.

Justement, comment évite-t-on la désinformation autour de sujets aussi complexes ?

Il y a plusieurs biais mais le principal reste l’éducation. Quand d’après le gouvernement 85 % des Français n’ont aucune éducation financière, il y a de quoi avoir peur ! Avant de parler bitcoin, il faut donc remettre à plat de nombreuses choses, comme les trois fonctions principales de la monnaie : une unité de compte, un intermédiaire des échanges, une réserve de valeur.

On dit que la valeur du bitcoin ne repose sur rien, mais sur quoi repose aujourd’hui le dollar puisque l’étalon-or puis la convertibilité ont été abandonnés ?

Je rappelle que près de 20 % de tous les dollars américains jamais émis ont été créés l’année dernière. C’est bien la preuve que le système est en roue libre et ne repose plus que sur la puissance perçue des États.

Ces mêmes États qui, à la surprise générale, ont été durement atteints par la crise sanitaire et ne sont pas, à l’évidence, intouchables. La monnaie a toujours été une illusion sociale. Qu’il s’agisse de dollars, d’euros, ou de bitcoins… ce sont les gens qui attribuent la valeur à la monnaie.

En ce sens, les monnaies virtuelles ne sont qu’une énième évolution de la forme de la monnaie. La vraie révolution c’est que l’on puisse créer une monnaie sans banque centrale ni État et ainsi redonner du pouvoir aux citoyens.

La désinformation est aujourd’hui orchestrée, ou du moins favorisée par des acteurs qui ont intérêt à ce que les crypto-monnaies publiques ne se développent pas et que les monnaies digitales émises et donc contrôlées par les banques centrales deviennent le standard.

Quid de l’impact écologique du bitcoin ? 

C’est une question qui englobe toutes les sphères du numérique. Dans l’implémentation du protocole Bitcoin, on a un mécanisme utilisé pour supporter le consensus qui est la proof of work. Il se trouve que le calcul derrière cette preuve de travail est énergivore.

Premier élément de réponse : il existe d’autres protocoles blockchain qui ne le sont pas car ils utilisent des mécanismes différents. Concernant le bitcoin, il y a plusieurs options pour en diminuer l’empreinte énergétique : on peut utiliser des énergies renouvelables pour alimenter le réseau bitcoin ; des personnes réfléchissent également à réutiliser le calcul qui sécurise le protocole bitcoin à des fins de calcul scientifique ; d’autres recyclent la chaleur créée par le minage.

Il ne s’agit pas, à mon sens, d’arrêter de dépenser de l’énergie mais plutôt de se demander : dans quel but est-elle consommée ? La valeur apportée par le protocole Bitcoin à l’humanité est immense. L’énergie nécessaire à son fonctionnement n’est en aucun cas gaspillée puisque sans le Bitcoin nous n’aurions en 2021 aucune alternative au système monétaire étatique traditionnel.

En ce sens, le protocole Bitcoin est un bien commun.

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