Larry Flynt, l’insoumis

Larry_Flynt_at_AVN_Adult_Entertainment_Expo_2008 BY J Chang-Wikimedia commons — J Chang, CC-BY

Hommage à Larry Flynt, l’homme qui n’a jamais transigé avec l’oppression d’État.

Par Mitch Menet.

La mort à 78 ans d’un des barons américains du porn réjouit probablement les pontes de la pornographie morale. Et pourtant, Larry Flynt était plus qu’un marchand de viande chaude comme certains se complaisent à le décrire.

Le combat de Larry Flynt est celui d’un homme qui ne tolérait pas la coercition, qu’elle soit pointée sur l’entrejambe, les mouvements de la plume, ou la musique des paroles.

L’homme d’affaires

Il y a de nombreuses facettes à la personnalité de Mr. Flynt.

Il a été d’abord connu comme un entrepreneur à succès dans l’industrie du divertissement pour adultes, mais son histoire passe par de nombreuses péripéties bien plus passionnantes qu’une diffusion sur Canal un premier samedi du mois.

Il débute dans la vie active en 1965 en rachetant le bar de sa mère puis il en ouvre d’autres ; ce tycoon du porn a commencé par être un tenancier d’établissements tout à fait banals de débits de boissons. Rapidement, il a ouvert des clubs pour adultes avec des spectacles de femmes dénudées et acheta un petit organe de presse (Bachelor’s beat) qu’il fit prospérer.

Mais Larry Flynt a aussi connu l’échec.

Il s’est essayé sans succès au business des distributeurs automatiques et y a perdu de l’argent. Ses clubs n’ont pas survécu à la crise du choc pétrolier en 1973, et ce n’est qu’en obtenant un différé sur son paiement de sales tax (une espèce TVA à l’américaine), qu’il a pu financer la création de Hustler son magazine érotique et disons-le, pornographique, à succès.

De là à dire que la pornographie a été financée sur un prêt d’argent public, il n’y a qu’un pas, que pourtant je ne franchirai pas : s’il avait pu vendre ses magazines sans taxe il les aurait quand même vendus au prix le plus élevé possible. Larry Flynt n’étant pas un Abbé Pierre de l’érotisme, il aurait tout simplement été le propriétaire légitime de cette somme. J’y vois donc plutôt une belle démonstration du fait que l’impôt a tendance à tuer l’entrepreneuriat et la création d’entreprises rentables, mais que parfois l’administration laisse un peu d’air à l’économie, pour ne pas achever la poule aux œufs d’or, et aussi peut-être, en espérant récolter plus davantage de grisbi ultérieurement.

Pourquoi tant de succès avec Hustler ? Hé bien disons le franchement : au lieu de montrer des poils pubiens semblables aux autres, il montrait l’objet du désir masculin, le sexe féminin. Cette innovation n’était pas vraiment une révolution dans l’histoire de l’humanité, mais un bouleversement dans l’histoire de la pornographie aux États-Unis.

Bon c’est vrai, il est aussi parvenu à faire parler de lui avec la publication peu glorieuse des images volées de Jackie Kennedy nue prenant un bain de soleil.

À partir de ce moment, il a su développer son empire de divertissements pour adultes et élargir ses activités : vidéos pornographiques, casinos, autres clubs, etc. Larry Flynt était donc un entrepreneur opportuniste mais preneur de risques et surtout persévérant. Je me permettrai grivoisement de dire que s’il a alimenté la masturbation, il n’était lui même pas du genre à se tirer sur la nouille : il était un bosseur.

L’homme insoumis

La personnalité de Larry Flynt est fascinante bien au-delà de sa réussite économique car il était avant tout un insoumis, au sens original du terme et pas au sens de ceux qui se soumettent à Mélenchon.

Son histoire est surtout celle d’une résistance héroïque face aux agressions juridiques et pénales des conservateurs obtus, des lobbys religieux obscurantistes, et des bandes de féministes rageuses entre autres (sachant qu’au pluriel le masculin l’emporte dans la grammaire française, et qu’il existe des hommes féministes, ne devrait-on pas plutôt parler de féministes rageurs ? Les féministes l’accepteront-elles/ils ou lanceront-elles/ils une fatwa contre moi pour avoir eu l’outrecuidance de pointer ce paradoxe).

Larry Flynt a été à la censure et aux restrictions commerciales de l’industrie du sexe ce que les Finlandais furent à l’armée de Staline : l’incarnation même de la résistance acharnée, et de la contre-attaque jusqu’au-boutiste, quitte à y laisser des plumes.

De procès en procès, de controverse en contournement malin de régulations iniques, Larry Flynt a su démontrer les incohérences des hypocrites de la morale arbitraire et de leur retranscription juridique.

Dans son combat juridiquement perdu mais médiatiquement gagné contre la jurisprudence Miller v. California lors de son procès il a su avec ses avocats mettre en lumière la flagrante subjectivité, et par là même l’inique arbitraire de la définition de l’obscénité telle que prohibée par ce texte.

En fait Larry Flynt a perdu presque toutes ses batailles juridiques sur le plan de la censure pornographique, ce qui lui a coûté des millions en avocats et en amendes et probablement encore plus en manque à gagner. Mais à chaque fois, il a obtenu une victoire dans l’opinion publique et médiatique.

Il a en revanche obtenu plusieurs succès pour la liberté de critiquer voire de ridiculiser les personnalités publiques. Pendant 30 ans il a été un sanguinaire assassin de l’ego surdimensionné des personnalités n’attendant que des éloges flatteurs sans accepter la liberté d’être blâmés.

Et pourtant il y a des paradoxes pour ne pas dire des contradictions chez Larry Flynt.

S’il a déclaré « My position is that you pay a price to live in a free society, and that price is toleration of some things you don’t like » (Mon avis est qu’il faut payer un prix pour vivre dans une société libre, et ce prix est de tolérer ce que vous n’aimez pas), il ne s’y est pas toujours plié lui-même.

En effet, l’acharnement de la défense du premier amendement par Larry Flynt n’est pas à l’image de son opinion sur le second amendement. Si l’on peut comprendre d’un point de vue humain qu’une personne handicapée à vie à la suite d’une blessure par arme à feu probablement infligée par un fanatique jamais retrouvé, puisse avoir des réserves sur la liberté d’être armé, il faut bien noter que son opinion assez mainstream sur une restriction raisonnable des armes à feu n’est pas franchement libertariano-compatible.

L’homme face à l’oppression de l’État

En revanche, il faut admettre que cet homme a rarement transigé devant l’oppression de l’État.

Farouche opposant à la guerre en Irak, il a soutenu publiquement et financièrement les mouvements pacifistes.

Il a également soutenu l’égalité en droit des LGBT.

Il a aussi été lanceur d’alerte en publiant une vidéo des menaces dignes d’un gang mafieux émanant du FBI à l’encontre de John DeLorean (le créateur de la voiture de Doc et Marty, avant qu’elle ne voyage dans le temps). Cet homme piégé et pressuré par le FBI pour des charges de trafic de drogue a pu s’en sortir indemne grâce notamment à l’aide de Larry Flynt. Le FBI avait tout de même menacé de s’en prendre physiquement à la fille de l’accusé.

Il a dénoncé des scandales qui ont ruiné les carrières politiques de personnalités républicaines comme démocrates, prises en flagrant délit d’hypocrisie sur leurs mœurs.

Un homme complexe, tout simplement

Larry Flint était un homme complexe aux multiples facettes, un homme fier, un homme intelligent, un homme au franc-parler parfois plus choquant que les images qu’il publiait.

Il a toute sa vie refusé les diktats de la religion qui s’insinuent dans la justice, des traditions veulant imposer leur chape de plomb, et du statu quo de l’oppression étatique tolérée.

Drogué, mais capable de sobriété, pornographe n’ayant jamais sombré dans la pédophilie ou les déviances sexuelles impliquant l’oppression (sa fille l’a accusé d’inceste pédophile mais il a pu démontrer qu’elle avait inventé cette histoire par appât du gain), avide d’argent mais généreux avec des causes perdues, iconoclaste mais capable de sacraliser la Constitution, il était pourtant capable de respecter ses adversaires comme le prouve la relation cordiale qu’il a développé avec feu Jerry Fallwell, le télé-évangéliste qui l’a poursuivi en diffamation.

Il va me manquer, ce flibustier sans vergogne de la liberté individuelle.

Cher Larry, d’un athée à un autre, nous savons tous les deux que tu n’entendras jamais ces paroles puisque ta conscience est retournée au néant, mais je garde le poétique espoir que tu reposes en paix. Je n’ai pas toujours été d’accord avec toi, mais à l’image que tu laisses dans la mémoire de l’humanité, je le dis solennellement : quand tu étais là, au moins, on se marrait bien.

 

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