Chine : la propagande gouvernementale a atteint les jeunes

90 years of communism in China BY Darren Wood(CC BY-NC-ND 2.0) — Darren Wood, CC-BY

Que pensent donc ces jeunes Chinois à qui le parti répète qu’ils sont l’avenir de la Chine ?

Par Yves Montenay.

L’arrivée des Chinois à l’étranger, touristes, étudiants, entreprises a longtemps fait penser que la séduction de l’Occident opérerait sur ces voyageurs, et que notre influence ferait évoluer la Chine vers un régime plus humain.

Si ça s’est vérifié dans un premier temps, ce n’est plus le cas aujourd’hui et on constate un repli des jeunes Chinois sur leur pays et les valeurs officielles de leur gouvernement.

Que pensent donc ces jeunes Chinois à qui le parti répète qu’ils sont l’avenir de la Chine ?

Dans ce qui suit je parlerai des jeunes Chinois dans la tranche d’âge de 15 à 30 ans.

Quelles sont mes sources ?

J’ai vécu la guerre froide, et je sais que les informations en provenance des pays communistes sont à prendre avec des pincettes.

Et je reconnais effectivement dans la « communication » du gouvernement chinois les vieilles recettes de cette époque.

Je suis donc un peu sceptique à la lecture des proclamations officielles comme des récits enthousiastes de la vie en Chine, sincères ou « sponsorisés ».

Cela dit, on y trouve toujours des éléments factuels à retenir. Notamment dans l’excellente BD documentaire Une vie chinoise qui a un grand intérêt historique de la Révolution culturelle à nos jours.

J’ai essayé de multiplier mes sources de témoignages venant de Chine.

J’ai notamment piloté moi-même des étudiants chinois. Puis j’ai consulté des études faites par les sociétés spécialisées, dont les équipes comprennent souvent des Chinois de l’étranger ou de naissance, pour minimiser les malentendus dûs aux différences linguistiques et culturelles.

Ces études sont d’ailleurs reprises dans le « Rapport spécial, la génération Xi » de huit pages sur les jeunes Chinois publié par The Economist le 23 janvier 2021 et d’autres articles du même journal. Une partie des chiffres et appréciations du présent article viennent de ce rapport.

Comme expliqué dans mon article d’il y a quelques années, The Economist est un journal extrêmement sérieux, dont les journalistes ne cultivent pas le vedettariat puisque les articles ne sont pas signés, pour bien montrer qu’ils synthétisent des travaux faits en amont, notamment par les organismes de recherche qu’il cite.

The Economist est d’ailleurs bien rodé sur cette question, car il traite largement de la Chine depuis une vingtaine d’années.

Il y a donc les informations brutes venant de Chine, informations officielles et « communication » à objectif d’influence. C’est déjà une source intéressante, même si certains textes me rappellent « les idiots utiles », terme par lequel les Soviétiques qualifiaient entre eux leurs relais sympathisants en Occident. Le plus célèbre de ces « idiots utiles » a été Jean-Paul Sartre qui a mis un temps assez long à s’en rendre compte.

Parallèlement, la Chine médiatise ses réussites, qui sont impressionnantes, même si elles ne sont pas miraculeuses.

Par ailleurs le Parti communiste chinois est conscient que la chute de l’URSS a été précipitée par un début de liberté intellectuelle. Il ne veut donc pas faire la même erreur alors que l’évolution technologique lui donne les moyens d’un bien meilleur contrôle de sa population.

Comme toujours, l’histoire, notamment démographique, explique largement la jeunesse chinoise d’aujourd’hui.

Le poids de l’histoire et de la démographie : les jeunes, enfants uniques

Jusqu’à très récemment, les Chinois subissaient « la politique de l’enfant unique » mise en œuvre par une administration toute-puissante pouvant entrer dans l’intimité des couples et punir les contrevenants en leur faisant subir des pénalités financières, voire en les forçant à l’avortement.

Les jeunes d’aujourd’hui sont donc d’abord des enfants uniques.

Ce sont des enfants gâtés, que leurs parents appellent « petits empereurs » en leur rappelant sans cesse qu’ils ont, eux, vécu plus difficilement. Mais devenus adultes ces enfants gâtés doivent prendre en charge leurs parents et grands-parents dans un pays où la retraite est rare et faible.

Comme toutes les générations vivent ensemble, les enfants sont soumis à la pression des anciens, dont la tradition de confucianisme légitimise le pouvoir. Ils exigent donc de leur unique enfant d’être un excellent élève pour obtenir un poste sécurisé de fonctionnaire, se marier et avoir des enfants… le tout avant l’âge de 30 ans.

Ils le font donc travailler comme un forcené à l’école, puis lui demandent de suivre des cours complémentaires le soir.

Toutefois, devenus adultes, ces enfants gâtés n’écoutent plus leurs parents pour trouver un conjoint. Et ils veulent un logement indépendant… ce qui est hors de leur portée dans les grandes villes du fait du niveau des loyers ou des prix d’achat (comme à Paris, Londres ou New York). Du coup, ils se marient plus tard (29 ans pour les femmes à Shanghai, ce qui est relativement courant en Occident mais nouveau en Chine).

De plus, on manque de femmes : le ratio de masculinité qui a atteint 120 en gros de 1995 à 2005 est retombé à 112, le ratio normal dans le monde étant de 105 hommes pour 100 femmes. Cela signifie que, suivant les années de naissance, 7 % à 15 % des hommes seront hors du marché du mariage, soit 40 millions d’actuels ou futurs célibataires à vie.

L’Université de Hong-Kong estime que les migrants internes dépensent une forte partie de leur salaire dans les bordels.

Ma casquette de démographe me suggère que cette relative rareté aidera les femmes à progresser vers l’égalité, une égalité proclamée par le régime, mais qui restait très théorique.

La montée des filles est aussi une conséquence de la politique de l’enfant unique : quand ce dernier était une fille, elle a été aussi soutenue qu’un garçon. Elle a donc fait de bonnes études, veut continuer à travailler et prendre son indépendance, comme les garçons.

Ce nouveau comportement féminin est source de tensions au moment où l’État fait pression pour redresser la natalité et respecter les traditions patriarcales pour conserver « l’harmonie » de la société. Deux raisons qui poussent le parti à vanter « la femme au foyer ».

Les perspectives économiques

Jusque vers 2015-2018, le système économique était clair : les entreprises étrangères puis nationales s’installaient dans les villes de la côte, puis du centre de la Chine, tandis que les vieilles régions industrielles chinoises du Nord dépérissaient. Les villes étaient prospères et eurent rapidement des équipements de qualité.

Sur la carte ci-dessous, au centre Nord, la relative richesse de la Mongolie intérieure provient des matériaux précieux que sont les terres rares (principal producteur mondial) et autres métaux indispensables à l’ industrie moderne et ne reflète pas du tout l’état de la paysannerie locale, notamment mongole.

Carte de Salvatore Babones (fev 2018) : Les régions côtières de Chine étaient 5 fois plus riches que les provinces intérieures les plus pauvres en 2017, d’après les chiffres communiqués par le Bureau national des Statistiques de Chine.

La masse de la main-d’œuvre venait de la campagne, allait travailler en ville dans des conditions d’horaires et de salaires très dures dans un premier temps, mais n’avait pas le droit d’utiliser les services urbains, chacun restant à vie attaché à sa commune de naissance. Y compris les enfants de ces migrants internes qui restaient avec leurs grands-parents à la campagne, en attendant l’argent des parents ouvriers en ville.

Cette phase concerne plutôt les parents des jeunes aujourd’hui, car la situation a profondément changé. D’abord le réservoir de main-d’œuvre rurale est maintenant presque vide. Cela, combiné à l’arrivée des classes creuses dans la population active a considérablement renchéri les salaires, ce que la croissance de la productivité a permis d’absorber jusqu’à présent.

Maintenant, la méfiance envers les mesures gouvernementales chinoises et le coût de la main-d’œuvre plus élevé que dans les pays des environs renvoient les investisseurs, chinois comme étrangers, vers le Vietnam et les autres pays de la région.

Parallèlement les jeunes migrants venant de la campagne, où le système scolaire est nettement moins performant et qui ont donc souvent eu une moins bonne éducation, se lancent dans l’économie informelle.

Ces migrants représenteraient 25 % de la population urbaine, tandis que les enfants des 75 % restants ont les diplômes nécessaires pour décrocher de bons postes dans les grandes entreprises privées ou publiques.

Une alternative à l’informel est l’ubérisation, c’est-à-dire un travail théoriquement indépendant, la livraison par exemple, mais en pratique totalement aux ordres du patron tant pour les horaires (qui n’ont pas de limites) que pour les tarifs.

En Occident, le juge peut décider de requalifier en contrats de travail ces activités de prestations de services indépendantes, suivant les conditions de travail et notamment de subordination. Mais en Chine où tout groupement spontané, même syndical, est interdit, l’opinion publique estime que c’est de l’esclavage.

Globalement, une majorité des jeunes Chinois veulent créer leur entreprise, les autres veulent monter dans la hiérarchie du Parti communiste chinois (PCC) pour leur avenir, ce qui est plus facile pour les urbains.

Mais ils sont beaucoup plus nombreux à avoir fait des études que la génération précédente, et du coup ils subissent la concurrence des autres diplômés pour des postes intéressants dans la fonction publique… quitte dans un deuxième temps à proclamer que ces postes sont « merdiques et ennuyeux ». « Enfants gâtés », rappellent alors les parents…

De ce fait, à côté de leurs études, beaucoup de jeunes ont une activité bénévole, souvent grâce aux réseaux sociaux. On les retrouve dans les domaines non censurés tels que la solidarité, le féminisme, l’écologie… Le parti pousse les jeunes communistes à aider au retour à la campagne des migrants intérieurs. 100 000 d’entre eux auraient déjà bénéficié de cette aide.

Les militants se plaignent toutefois du contrôle policier : « on soupçonne mon association de vouloir s’attaquer au régime ».

Un début de retour à la campagne

Cette action de relocalisation des migrants intérieurs de Chine s’ajoute à un mouvement qui a également lieu en Occident, le retour au village… qui d’ailleurs a souvent été entretemps rasé et remplacé par des immeubles, dans le cadre de « l’éradication de la grande pauvreté » dont se félicite le gouvernement… mais pas forcément les anciens.

Certains actifs reviennent d’autant plus facilement à la campagne que la situation s’y améliore : la dépopulation a poussé les salaires à la hausse, les infrastructures et les logements neufs se sont multipliés.

Et surtout il y a Internet, qui permet de rompre l’isolement, et de lancer des entreprises notamment en produisant de la nourriture de qualité, ce qui n’est pas le cas général, puisque les riches Chinois font venir la leur de l’étranger.

Comme partout dans le monde, des diplômés laissent tomber leur poste de cadre pour retrouver la verdure, l’air pur et le travail manuel… et oublier les loyers stratosphériques des villes.

Une jeunesse très nationaliste

Les programmes scolaires sont très orientés : les jeunes Chinois nés depuis 1991 ont été scolarisés dans le culte du président Xi et de sa pensée. Cet endoctrinement est appuyé par « le tourisme rouge », voyages organisés vers les hauts lieux de la naissance du communisme, et où l’on s’extasie devant la modestie des logements des cadres communistes à l’époque de leur repli dans la montagne avant la deuxième guerre mondiale : « n’oubliez pas d’où vous venez ».

Un Occidental décrirait autrement l’œuvre du parti, qui a mené le pays à la catastrophe dans les années 1950 et 1960. Mais sur place il s’agit de montrer aux jeunes « qui ne manquent de rien » que le parti leur a évité la vie dure de leurs ancêtres et les venge d’un siècle d’humiliations.

Cela pousse les jeunes au boycottage de marques occidentales, surtout si les médias rappellent que tel dirigeant de l’entreprise concernée a eu des propos insultants pour la patrie, par exemple sur le manque de liberté. Généralement le nationalisme est présenté comme indissociable de la solidarité avec le parti.

En particulier il est bien évident pour les jeunes Chinois que Hong Kong et Taïwan font partie de la Chine, donc que l’action de leur gouvernement dans ces pays ne regarde pas l’étranger. Et pas davantage s’agissant du Sinkiang et de ses Ouighours ou du Tibet.

Les programmes universitaires ont été purgés des termes obscènes que sont « des valeurs universelles », « la société civile » et la « presse libre ». Par contre il y a des cours sur la « pensée Xi » et les œuvres de Marx et Mao.

La clôture de l’Internet chinois sur l’étranger date de 2010, et ceux qui sont nés dans les années 1990 n’ont jamais pu utiliser Google. Le régime compense en multipliant les blogueurs donnant une impression de diversité d’opinions.

Par ailleurs le parti s’est révélé irremplaçable pour juguler le virus, et les témoignages décrivant sa réaction tardive en décembre 2019-janvier 2020 (retard qui est l’une des causes de la présente diffusion mondiale) sont étouffés au bénéfice de l’action vigoureuse qui a suivi.

Le virage est net : début 2020 on se ruait sur les messages des témoins de la pandémie à Wuhan, aujourd’hui on estime que ces témoins font de la propagande anti chinoise encouragée par les États-Unis !

Quant à Tiananmen, toute allusion sur les réseaux sociaux est censurée et les parents se taisent pour éviter des problèmes à leurs enfants.

La Chine perçue comme plus efficace, propre et organisée

Les étudiants Chinois aux États-Unis ont été frappés par le désordre sanitaire, individuel, mais aussi officiel du fait des divergences résultant du fédéralisme et de l’autonomie des villes, impression de désordre encore accentuée par le fait que les grandes villes étaient en général anti Trump.

En comparaison avec l’étranger, la Chine leur paraît efficace, propre et bien organisée.

Ceux qui dans un premier temps admiraient les États-Unis pour leur liberté, les trouvent maintenant laxistes, notamment vis-à-vis des minorités raciales ou sexuelles qui défient les autorités universitaires, policières ou politiques. Une « harmonie sociale », même un peu forcée, est tellement meilleure !

De plus, les jeunes Chinois ont maintenant l’impression que l’on peut réussir professionnellement comme entrepreneur dans les nouvelles technologies en Chine et pas seulement aux États-Unis. Il faut donc revenir au pays, d’autant qu’on y a des relations, ce qui n’est pas le cas aux États-Unis.

Les jeunes Chinois sont individualistes, mais avec une responsabilité sociale

Par rapport à leurs parents, les jeunes sont terriblement individualistes en ce qu’ils ignorent la société patriarcale. Par ailleurs, travailler 9 à 12 heures par jour, six jours par semaine commence à lasser « les petits empereurs », ainsi que le fait que la très dure compétition scolaire et universitaire ne mène plus automatiquement à un emploi.

Une échappatoire est de prendre des responsabilités sociales ou charitables, mais le parti se méfie des associations et de la société civile en général. Les syndicats indépendants sont interdits. Des étudiants d’une université spécialisée dans le marxisme ont tenté d’en soutenir un et ont disparu depuis.

Reste l’environnement. Ça tombe bien car la Chine est le principal pollueur mondial et s’est engagée à atteindre la neutralité carbone vers 2060. Cette attitude est donc encouragée par le parti. On achète des vêtements d’occasion, on se met à la viande végétale…

Mais ce qui intéresse les Occidentaux, c’est de savoir si ces jeunes rêvent de liberté, ce qui pourrait faire évoluer le régime.

La liberté ?

Le premier « Tienanmen » date de 1919, qui est un peu l’équivalent chinois de nos états généraux de 1789, contre l’Ancien régime, avec le souhait de conquérir liberté et démocratie. Le parti communiste dit bien sûr être l’héritier de ce mouvement, et l’explique dans un musée près de cette célèbre place.

Si l’ancien régime a bien été renversé, l’occidental est évidemment dubitatif sur la réalisation des objectifs de liberté et de démocratie…

Le deuxième Tienanmen en 1989 a été compris par les Chinois comme « les jeunes doivent se taire et laisser le parti développer le pays ». C’est ce qui s’est effectivement passé et les jeunes aujourd’hui savent très peu de choses sur cet événement, tandis que leurs parents insistent sur le développement rapide du pays.

Les jeunes Chinois resteront-ils fidèles au régime ?

L’adhésion des jeunes au PCC et au nationalisme est pour l’instant très forte, malgré les quelques points de frottement que nous avons vus au fil de cet article.

Ces problèmes sont étouffés pour l’instant et devraient le rester tant que le régime parvient à satisfaire ces « petits empereurs » et à les détourner du monde extérieur, en leur trouvant des objectifs motivants.

Pour l’instant, cette propagande gouvernementale chinoise est bien reçue par les jeunes parce que l’économie tourne bien et que le monde extérieur, contaminé et brouillon, leur donne une mauvaise image.

Mais, comme nous l’avons vu dans de précédents articles, des menaces pèseront peu à peu sur la croissance : l’évolution démographique, le manque de liberté intellectuelle et la crainte de voir des personnalités capitalistes faire de l’ombre au parti.

Donc l’avenir des jeunes, qui n’est déjà plus assuré pour tous aujourd’hui, pourrait devenir encore plus incertain et affecter la solidité du régime. La réponse de ce dernier est la montée de la répression et l’exacerbation du nationalisme.

Deux issues sont possibles :

  • L’indépendance croissante des jeunes permettra la victoire au sein du parti d’un clan réformiste sur le clan maoïste, ce qui est la grande crainte de l’équipe actuelle. Mais c’est déjà arrivé après la mort de Mao.
  • Une crispation croissante du pouvoir, pouvant déboucher sur une guerre pour masquer les autres problèmes. On entre alors dans l’imprévisible.

Vous pouvez rejeter ces deux hypothèses en pensant que le problème ne se posera pas puisque le développement rapide va continuer. Mais vous sentez que je suis un peu sceptique, car pour que ça marche, il faudrait que la fermeture aux « idées malsaines » ne freine pas l’ouverture aux nouvelles idées techniques et économiques. Or, comme le disait Deng Xiaoping : « il est difficile d’ouvrir la porte sans faire entrer des mouches »…

Quant à l’Occident, à lui de prouver son attractivité !

Il faut cesser de faire des complexes devant un système chinois qui « marcherait mieux » que le nôtre. En effet, ce qui fait fonctionner la Chine depuis quarante ans, ce n’est pas tellement le parti communiste, qui l’avait ruinée les 30 années précédentes, mais c’est la science et l’organisation occidentale.

Les amateurs de paradoxe ajouteront que le marxisme du régime est lui aussi une invention occidentale…

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