Telecom Italia et la pelote de fibres

P1040884 By: Triesteprima.it - CC BY 2.0

Le gouvernement italien soutient le projet de TIM en matière d’internet haut débit, aux dépens des règles les plus élémentaires de libre concurrence.

Par Jean-Jacques Handali1.

Révélateur de bon nombre de nos faiblesses structurelles, le Covid a récemment mis en exergue le retard accumulé par le réseau internet mobile dans la péninsule italienne. Au moment de se mettre en télétravail, une partie de la population s’est retrouvée pénalisée par une couverture insuffisante.

Pour combler ce retard, Telecom Italia (TIM) propose un projet révolutionnaire : créer un réseau unique de fibre optique fusionnant Enel (OpenFiber) et FiberCop (ce dernier regroupant les activités des réseaux TIM et Fastweb, concurrents à ce jour). La Commission européenne semblerait vouloir s’opposer à cette fusion. À raison ?

Faut-il laisser émerger des géants européens ?

Quand on regarde le marché européen, on a tendance à croire que le principal problème n’est pas la concurrence, mais plutôt l’absence de géants susceptibles d’adresser les besoins des Européens en termes de service. Le cas des télécoms italiens est patent. Si un géant comme TIM a l’air de faire sens, c’est parce que l’Italie semble accuser un retard dans le domaine.

Mais ne nous laissons pas abuser : c’est parce qu’ils apportaient un service disruptif, sans véritable concurrence, que les géants américains, que l’on rassemble souvent sous l’acronyme de GAFAM, ont conquis leur « monopole de fait ».

Ils ont mis sur le marché une innovation technologique disruptive, de l’ordre du moteur à explosion, du moteur de recherche, de la librairie mondiale… Ces créations apportent une manière nouvelle de concevoir et de communiquer, de vivre et de commercer.

Il est donc normal, dans un premier temps, qu’elles occupent une part de marché prépondérante, voire exclusive. S’élever contre cette suprématie, c’est contrarier la découverte elle-même et donc manquer l’évolution. Ce que semble vouloir faire TIM qui, toutefois, ne constitue en rien un monopole « de bouleversement », et c’est là que le bât blesse.

Un monopole obtenu grâce à de petits arrangements

Le groupe télécom a sorti ses ciseaux et son tube de colle et s’emploie à redessiner la cartographie des opérateurs péninsulaires, plaçant sa propre console au centre du dispositif. Sa révolution n’est qu’une redistribution de fiefs et de vassalités, lui octroyant la prébende ultime ; véritable rente de situation. Oui à l’introduction accélérée de l’Internet à haut débit, mais à quel prix ?

Dans sa volonté de toute-puissance, TIM peut compter sur l’appui du gouvernement. Décidé à s’épargner de coûteux investissements grâce à un réseau à très haut débit unique, il soutient le projet fédérateur de TIM, aux dépens des règles les plus élémentaires de libre concurrence.

Ce faisant, le M5S, principale force de la coalition gouvernementale, troque une vision lucide et nuancée de la situation contre une résolution partiale et arbitraire. Dans quelles circonstances a-t-il sorti la gomme à effacer pour ne plus voir qu’un aspect du problème ? À quel moment a-t-il échangé son kaléidoscope multicolore contre une lorgnette monochrome ?

Beppe Grillo, le fondateur du mouvement M5S, veut aller plus loin. Il propose de tout faire transiter (autrement dit contrôler), par la Caisse des Dépôts (CDP). La CDP a déjà les doigts dans tous les pots de confiture, puisqu’elle possède 50 % d’Open Fiber et près de 10 % de TIM.

Cet actionnariat la place en deuxième position derrière le Français Vivendi, détenteur du capital à hauteur de 23,94 %. Et pour que le contrôle se fasse plus glorieux, Beppe Grillo suggère une prise de participation dans TIM équivalente à celle de Vivendi – sachant que le seuil de lancement d’une OPA se situe à 25 %…

Giuseppe Conte, président du conseil, est satisfait des idées ingénieuses de M. Grillo, mais rappelle néanmoins que la CDP devra affronter les autres acteurs du marché.

Le bon droit de la concurrence européenne

La Commission européenne suit ce dossier avec une attention toute particulière, sachant qu’elle a déjà dissuadé maints opérateurs télécom de fusionner durant ces deux dernières décennies.

De son côté, le gendarme des télécoms italiens a déclaré son opposition à ce projet de concentration, considérant qu’il s’agirait d’un « pas en arrière ». Pour quelles raisons le projet italien aurait-il le feu vert et comment réagiraient tous les autres acteurs qui furent éconduits à ce jour ?

Au-delà de ces considérations historiques, rappelons une évidence : la Commission européenne fut mise en place pour défendre les intérêts des citoyens. Les projets des multinationales, des consortiums et des pachydermes économiques n’ont pas vocation à primer ce droit.

Ce serait un non-sens de créer une telle administration, puis de favoriser des monopoles qui imposeraient leurs visions et dicteraient leurs prix. La Commission européenne n’a pas droit à l’erreur. La concession a toujours conduit au compromis. De là qu’elle cède à la compromission.

  1. Jean-Jacques Handali est directeur et administrateur de Cosmopolis Conseil, une société basée à Genève.
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