Présidentielle US : le coup de billard à trois bandes de Donald Trump

billard10 by DIGITALAIN(CC BY-NC 2.0) — DIGITALAIN, CC-BY

En prenant pour argent comptant les accusations de Donald Trump, journalistes et démocrates font fausse route. Celui-ci voit probablement au-delà de cette élection.

Par Alexis Vintray.

Journalistes et démocrates continuent à enrager sur la stratégie visible de Donald Trump pour remporter l’élection présidentielle américaine malgré les « fraudes » qui l’ont fait perdre selon lui. Les critiques de Trump restent focalisés sur le danger, réel mais exagéré, que ses attaques feraient peser sur la démocratie américaine.

Pourtant ils font fausse route et ratent l’essentiel : Trump voit plus loin que cette élection, qu’il a très probablement perdue. Décryptage derrière les apparences.

Comment comprendre Trump ?

Win Bigly (lien Amazon) de Scott Adams, le père de Dilbert, est un livre passionnant pour comprendre Donald Trump au lieu de se fourvoyer dans un rejet absurde comme le font beaucoup, en France en particulier. Scott Adams, dessinateur et auteur new-yorkais puis californien, est en particulier l’un des premiers à avoir compris l’attrait de Trump pour l’électorat américain et prédit son élection probable en 2016.

La thèse essentielle de l’auteur, est que loin d’être l’idiot extrémiste que beaucoup ont voulu dépeindre, Trump est un maître de la persuasion, qui sait très bien identifier les filtres mentaux que nous tous avons, et en jouer pour être un maître de la persuasion (master of persuasion). Il arrive en particulier très bien, avec des déclarations extrêmes, à mettre des ancres dans une négociation pour décaler la fenêtre de négociation initiale vers lui. Cette analyse rappellera sans doute à beaucoup la fenêtre d’Overton.

Dit autrement, par des affirmations radicales et dont la véracité n’a aucune importance selon Adams lui-même, Trump arrive bien à décaler le débat public vers lui. Ceux qui, suivant leur filtre de persuasion croient les affirmations du maître en persuasion sont les idiots utiles puisque les faits n’ont aucune importance. Le sous-titre du livre Persuasion in a world where facts don’t matter résume cela en une phrase. Les faits ne comptent pas et se focaliser là-dessus est une erreur, c’est l’objectif caché qui compte, le réel objectif de négociation.

À l’aune de cette grille de lecture, regardons quelques scénarios possibles (liste non exhaustive !) derrière les actions de la campagne Trump depuis le 3 novembre.

Stratégie 1 : contester les résultats en justice, probabilité 5 % ?

C’est la stratégie officiellement menée par la campagne Trump, avec des défaites systématiques en justice. On peut très franchement douter du fait que cette stratégie soit la véritable stratégie. Voici quelques indices.

L’ancien Chief of Staff de Donald Trump, Mick Mulvaney, ne s’y est par exemple pas trompé, pointant du doigt que l’équipe juridique mise sur pied par la campagne Trump ne comportait aucun expert en droit électoral.

À l’inverse, il s’interroge sur l’utilisation de Rudy Giuliani, plus connu comme politique et personnalité médiatique qu’avocat. Il a ainsi déclaré sur Fox News :

I’m still a little concerned about the use of Rudy Giuliani. It strikes me that this is the most important lawsuit in the history of the country, and they’re not using the most well-noted election lawyers

Mulvaney a aussi noté de manière intéressante : « Ce n’est pas un show télévisé, c’est réel. [..] J’aurais souhaité que cela soit défendu en justice de manière plus efficace ». Giuliani n’avait pas plaidé en justice depuis 1992.

Outre Rudy Giuliani, la campagne Trump s’est entourée de Marc Scaringi, un animateur radio et juriste, ainsi que d’autres juristes mais d’aucun des experts électoraux du parti républicain ni des avocats du recompte Gore/Bush en 2000 par exemple.

Les experts avancés par la campagne Trump sont à ce stade plus proches d’un show télévisé (Les experts Pennsylvanie ?) que d’une équipe juridique d’experts de premier plan.

Une justice qui ne s’y trompe pas

En conséquence, la totalité des démarches judiciaires de Trump à ce stade ont été rejetées par les juges (pour celles sur lesquelles nous avons déjà une conclusion évidemment). Et les suivantes sont mal engagées. Ce n’est pas une affirmation que je fais, mais que fait le blog conservateur de référence Power Line.

Ce blog, tenu par plusieurs juristes reconnus, a été reconnu par Time comme blog de l’année. Le blog juridique conservateur a analysé les affirmations de la campagne Trump lors de sa conférence de presse avant-hier et surtout dans ce qui a été déposé en justice.

Il a réalisé… que les analyses prouvant selon Rudy Giuliani des fraudes massives dans le Michigan étaient en fait basées sur de la data du Minnesota. La même analyse fausse basée sur le mauvais État a été présentée en Géorgie également. Le jugement global de ces juristes conservateurs sur le niveau des accusations est particulièrement tranché :

This is a catastrophic error, the kind of thing that causes a legal position to crash and burn. Trump’s lawyers are fighting an uphill battle, to put it mildly, and confusing Michigan with Minnesota will at best make the hill steeper. Credibility once lost is hard to regain. Possibly Trump’s lawyers have already discovered this appalling error, and have undertaken to correct it. But the Ramsland Affidavit was filed in Georgia just yesterday.

La même analyse sur la faiblesse des preuves avancées par la campagne Trump est tenue par Tucker Carlson, une des figures les plus connues de la chaîne conservatrice Fox News, qui s’en est pris vertement à Sidney Powell (vidéo) :

Comme nous l’avons écrit de manière répétée, cela ne veut pas dire que les accusations de la campagne Trump sont nécessairement fausses, mais qu’à ce stade elles sont non prouvées.

Mais la campagne Trump ne pouvait pas ignorer qu’en allant au procès avec de telles accusations et sans preuves, elle allait perdre. Alors étudions un second scénario pouvant expliquer cet apparent suicide judiciaire.

Stratégie 2 : obtenir un vote des États, probabilité 5 % ?

Le plan B des républicains pourrait bien être de viser une incapacité du collège électoral (les grands électeurs) à atteindre un gagnant clair, avec 270 grands électeurs. Ce scénario, prévu par les Pères Fondateurs, induit une décision prise par le Congrès, avec une voix par État. Les républicains étant majoritaires en nombre d’États, cela leur donnerait la victoire. Cette stratégie qu’on dira audacieuse devient le plan de plus en plus visible, avec deux illustrations.

Dans le Michigan, deux élus républicains ont refusé initialement de certifier des résultats, avant de finir par le faire. Donald Trump a pris son téléphone pour les appeler et, suite à cet appel, les deux ont finalement déclaré vouloir revenir sur leurs certifications. Trop tard, puisque la date limite était passée, mais cette intervention directe du président sortant dans le processus électoral interroge et montre bien l’objectif d’invalidation des élections dans les swing states.

De la même manière, Donald Trump a fait venir à la Maison Blanche les deux principaux élus républicains du Michigan. Selon la Maison Blanche, sans lien avec la campagne, mais après avoir accepté l’invitation du président sortant, les deux élus ont jugé bon de faire un communiqué :

Ils ont expressément confirmé que le vote populaire déterminerait qui aurait les grands électeurs de l’État. Ils ont aussi expressément confirmé qu’ils ne disposaient d’aucune information qui changerait le résultat de la présidentielle dans l’État.

Des affirmations qui viennent renforcer celles d’autres élus réaffirmant que le vote populaire et seulement lui déciderait. Les principaux experts du sujet interrogés aux États-Unis confirment qu’un scénario de ce genre a une probabilité extrêmement faible de réussir. La dernière fois que cela est arrivé était en… 1824.

La stratégie de décision par le Congrès semble avoir des chances de succès si mineures qu’il faut envisager une troisième stratégie.

Stratégie 3 : lever de l’argent et revenir en 2024, probabilité massive ?

La dernière stratégie, la plus probable à mes yeux, est que la campagne Trump a déjà acté la défaite mais cherche avant toute chose à lever de l’argent maintenant, avec comme objectif de revenir en 2024, ou continuer à peser sur la vie politique.

Voyez donc : cela fait désormais 250 demandes de dons qui ont été envoyées par la campagne Trump depuis le 3 novembre, soit 15 différentes par jour. De manière encore plus criante, les dons bénéficient désormais de manière massive au Trump Leadership PAC, dont l’objectif n’est pas du tout d’agir maintenant pour dévoiler les fraudes dont la campagne Trump accusent les démocrates, Cuba, le Venezuela ou George Soros, mais d’influer dans le futur.

75 % des dons bénéficient désormais à ce PAC qui permettra à Trump de peser dans le futur, et les 25 % restants (jusqu’à 5000 dollars dans les deux cas) bénéficient au Republican National Comittee (le parti républicain). Les fonds qui bénéficient à la campagne juridique en cours (Trump campaign’s recount account) sont uniquement la partie des dons de plus de 5000 dollars qui dépassent cette somme. Une part a priori infime des dons.

Une stratégie qui interroge et a déjà nourri des dénonciations. Ainsi de Brendan Fischer, du Campaign Legal Center, une ONG indépendante dont l’objectif est de « réduire l’influence de l’argent en politique et supporter l’accès au vote » :

Les collectes de dons de la campagne Trump donnent l’impression que l’argent sera utilisé pour aider à payer les recounts et les procès mais, en réalité, la grande majorité de l’argent va au fonds post-électoral de Donald Trump

(« The fundraising appeals themselves are giving donors the impression that their money is going to help support the recounts and post-election litigation, » said Brendan Fischer, the director of federal reform at the Campaign Legal Center. « But in reality, most of every donor’s money is going to Trump’s loosely regulated post-election political vehicle. »)

Une stratégie qui serait habile à défaut d’être honnête. Elle permettrait au président sortant de financer des batailles électorales et, pourquoi pas, un retour à la Maison Blanche en 2024.

La dénonciation massive du vote par correspondance orchestrée par les républicains en ce moment pourrait aussi permettre d’aider le parti républicain dans les futures élections puisque ce sont surtout les démocrates qui votent par correspondance.

Cette stratégie possible fonctionne en tout cas extrêmement bien : selon différents sondages les électeurs républicains sont convaincus d’avoir été volés de l’élection, ce qui augure bien par exemple pour les deux run off d’élections pour le Sénat qui auront lieu en Géorgie en janvier. Trump garde son camp motivé et remplit son trésor de guerre pour demain.

Alors ?

Chaque lecteur pourra se faire son propre avis. Pour revenir à un concept de philosophie bien plus ancien, mon rasoir d’Ockham laisse une place assez limitée au doute : entre un complot massif pour voler l’élection à un président au pouvoir, des manœuvres politiques improbables pour annuler le résultat du vote populaire, ou une simple tentative de maximiser le profit électoral et financier de la situation pour préparer demain, une hypothèse se détache par sa simplicité et sa crédibilité…

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