N’abandonnons pas la question de la religion aux identitaires !

Photo by Jeremy Yap on Unsplash — Jeremy Yap, CC-BY

Nos sociétés libérales ne doivent pas avoir une vision naïve des religions. Car du point de vue des religions, ce n’est pas la société qui leur fait une place, mais bien elles qui accordent une place à la société.

Par Thomas Viain.

Une figure médiatique du Rassemblement national, Jean Messiha, a expliqué récemment sur Sud Radio que l’islam n’était pas compatible avec les valeurs de la République. La déclaration a choqué car elle semble condamner tout musulman à n’être à jamais qu’un citoyen de seconde zone.

Elle revêt une connotation particulière, alors que le ministre de la Défense affirme le 8 novembre au Caire que la France possède un « profond respect de l’islam ».

Séparer le croyant de sa croyance

L’ex-cadre du RN a tenu à clarifier ses propos : il ne faudrait pas confondre l’islam et les musulmans. L’islam comme idéologie et les citoyens musulmans, qui ne se réduisent pas à leur religion. Ce sont des parents, ils aiment l’art, ils exercent une profession etc., et ce serait les essentialiser que de les cantonner à l’islam auquel ils adhèrent.

Idée authentiquement libérale, selon laquelle la dignité d’un individu commande précisément de ne pas le réduire aux idéologies qui le traversent.

Cette distinction pourrait même passer pour une marque de respect à l’égard des croyants, en tant qu’ils restent avant tout des individus uniques, dissociables d’un groupe et pouvant se défaire de leurs croyances ; elle est toutefois piquante venant du membre d’un parti faisant l’apologie de l’identité et de l’enracinement, et pas précisément de l’individu libre de ses attaches !

Les religions revendiquent leur transcendance

Notre libéralisme s’honore de cette distinction, mais il faut affiner l’analyse : séparer le croyant de sa croyance serait très aisé si les croyances religieuses étaient semblables aux autres croyances.

Or, l’idée de transcendance se niche au cœur de la conviction religieuse, impliquant une sorte de supériorité de nature sur les autres types de croyances.

La sécularisation de nos sociétés nous a fait perdre de vue cette réalité et nous considérons trop souvent les religions comme des idéologies relevant de l’ordre social (entraide, solidarité) ou de l’ordre du développement personnel (la prière comme genre de méditation).

Le philosophe Willard Van Orman Quine utilise une image éloquente pour décrire la structure de nos croyances : un champ de forces concentriques, à la périphérie duquel se trouveraient les croyances les moins structurantes et en son centre, les plus fondamentales.

Lorsqu’une nouvelle croyance arrive de l’extérieur, elle modifie ce champ pour s’y faire une place. Nos sociétés sécularisées ont tendance à voir les convictions religieuses comme s’ajoutant à la seule périphérie de notre représentation du monde, sans venir modifier le champ de forces en son milieu. Il y a trois raisons principales à cela.

Tout d’abord, la conviction diffuse qu’une croyance religieuse étant nécessairement irrationnelle (on est loin de l’époque des preuves de l’existence de Dieu valant jusqu’à Kant), elle ne peut que rester à la périphérie, les croyances rationnelles au centre pouvant difficilement lui faire une place, sauf dans le cas du fanatisme.

Par ailleurs, la foi ne se démontrant pas, elle ne permet pas de partager des vérités intersubjectives et ne peut donc pas investir le champ du débat démocratique. On en déduit que les croyances religieuses sont tout au plus une sorte d’éthique réservée à la vie privée.

Enfin, enracinée dans nos consciences modernes, se loge une compréhension mal digérée de la fameuse pyramide de Maslow. On imagine spontanément nos désirs s’organisant sagement en partant du biologique : d’abord les besoins essentiels (se nourrir), ensuite seulement les désirs spirituels.

Dieu avant la République

On occulte ainsi l’aspect radical des convictions religieuses et on arrive à certaines impasses. On met ainsi en demeure des citoyens musulmans de reconnaître que les lois de Dieu sont supérieures aux lois de la République.

Suite à l’émoi suscité par un sondage Ifop suggérant que 74 % des jeunes musulmans de moins de 25 ans considèrent leurs convictions religieuses comme supérieures aux valeurs de la République, Nadir Kahia, Président de Banlieues-plus, explique à très juste titre que cette attitude est en réalité propre à la grande majorité des croyants.

La question piège pour obtenir son brevet de laïcité devient alors : vous considérez-vous d’abord comme citoyen ou comme croyant (la vieille rengaine : musulman français ou français musulman) ?

Mais comment penser sérieusement un seul instant qu’un individu, toutes religions confondues, qui croit à l’existence d’un être infini, éternel et tout-puissant placera la France en premier, qui ne représente qu’une création parfaitement éphémère, contingente et secondaire du Dieu auquel il croit ?

Pour sortir de ce dilemme de la supériorité de la vie publique sur la vie privée, on pense organiser la société de telle sorte que chacun puisse vivre les vérités lui semblant les plus importantes. La société reste neutre sur le plan des valeurs (axiologiquement), pour permettre à chacun de vivre au mieux ses propres vérités fondamentales.

Cela correspond à la position d’Abdallah Zekri, délégué général du CFCM, affirmant que la loi de la République est plus importante que la loi religieuse, car celle-ci n’est qu’une loi personnelle. La loi de la République étant la condition de possibilité de la loi religieuse, elle la précède donc logiquement.

Mais ce raisonnement a certaines limites mises en lumière par Jean-Claude Michéa : rien ne nous garantit que les conceptions individuelles du bien ne finiront pas par s’affronter, et il faudra alors quelque chose de plus important qu’elles, dans les consciences mêmes des individus, pour s’opposer à une guerre des Dieux.

Or, ce n’est plus l’organisation de la société en tant que telle qui est le bien commun le plus important : elle n’est qu’un simple moyen pour les citoyens de vivre ce qui leur semble le plus important.

Nous espérons l’équilibre pérenne, avec Maslow. Cette conception ne pose aucune difficulté lorsqu’il s’agit d’apprécier l’art, de voyager ou de cultiver l’amitié. Mais dans le cas d’une religion, elle devient problématique, puisque bon nombre de religions ont leur propre idée de ce que devrait être une société bien organisée, et ne comptent pas rester en haut de la pyramide de Maslow.

La solution libérale au problème de la laïcité dans l’espace public ne peut donc pas s’imposer de l’extérieur, au nom d’une loi républicaine qui a beaucoup moins de force que la loi religieuse.

C’est au sein même des convictions religieuses qu’il faut chercher un espace pour les lois de la cité ; comme chez Augustin, par exemple, où la cité terrestre ne se confond pas avec la cité céleste, et où vouloir que la cité terrestre devienne la cité céleste crée plus de mal que de bien.

La religion doit trouver ses propres raisons d’être pratiquée dans une société qui ne croit pas et ainsi renoncer à être totalement ce qu’elle voudrait être.

Un libéral convaincu doit travailler sans relâche à ce projet, par une controverse décomplexée incitant les croyants à expliquer pourquoi leur Dieu devrait être limité.

 

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.