Agorisme : quand le libéralisme devient clandestin

L’agorisme s’est pensé comme une réponse pacifique à la répression étatique généralisée et s’est construit autour de l’idée libertarienne de gauche de « contre-économie ».

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Sens interdit ou sens de l'interdit à Rome By: empanada_paris - CC BY 2.0

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Agorisme : quand le libéralisme devient clandestin

Publié le 9 octobre 2020
- A +

Par Frédéric Mas.

Octobre 2020. Paris est en état d’alerte maximale. Le virus circule à nouveau, et pour l’endiguer les pouvoirs publics ferment les bars et imposent le couvre-feu. Les contacts humains sont désormais limités, la musique interdite dans les rues, les rassemblements, fêtes et concerts annulés. Mais certains individus veulent continuer à vivre, à se retrouver à échanger, quitte à s’organiser en contre-société.

À l’heure où la majorité des citoyens et l’État réprouvent l’économie et la politique de la liberté, il est temps de redécouvrir une utopie libertarienne, l’agorisme, tout droit issu de la contre-culture. L’agorisme s’est pensé comme une réponse pacifique à la répression étatique généralisée et s’est construit autour de l’idée libertarienne de gauche de « contre-économie ».

L’agorisme nait du bouillonnement politique et intellectuel des années 1970. Pendant cette période, les publications libertariennes se multiplient. L’activisme anarcho-capitaliste de Murray Rothbard, mais aussi de Karl Hess ou Roy Childs Jr s’éloigne durablement du conservatisme américain devenu passablement réactionnaire au cours de la décennie précédente.

C’est à ce moment-là qu’un intellectuel canadien venu de la droite, mais converti à l’anarchisme de marché à la lecture d’un roman de science-fiction de Robert Heinlein, apparaît sur le devant de la scène.

Samuel Edward Konkin III étoffera ensuite ses lectures par celles de Ayn Rand, Murray Rothbard et Ludwig von Mises, lectures qui le pousseront à s’engager politiquement d’abord au sein de la conservatrice Young Americans for Freedom à la fin des années 1960 puis de la mouvance anarcho-capitaliste qui va se gauchiser les années suivantes. Konkin synthétisera une décennie plus tard l’essentiel de ses idées dans son New Libertarian Manifesto.

Le marché au-delà du marché légal

« Le but de l’agorisme est l’agora. La société du marché ouvert, aussi proche que possible de l’absence de vol, d’agression et de fraude, est aussi proche que possible d’une société libre. Et une société libre est la seule dans laquelle chacun d’entre nous peut satisfaire ses valeurs subjectives sans écraser les valeurs des autres par la violence et la coercition. »

Konkin s’inspire des travaux de l’école autrichienne d’économie et fait de l’action politique une stratégie globale de sortie de l’étatisme. Libéral radical, il critique l’électoralisme du Parti libertarien américain qui, pour lui, ne permet pas d’établir la société de marché généralisée qu’il appelle de ses vœux.

La contre-économie

À l’opposé des stratégies électoralistes, Konkin défend la « contre-économie », c’est-à-dire une méthode révolutionnaire d’action directe réalisée par le biais du marché noir ou du marché gris. La contre-économie part du principe que toutes les relations entre individus sont des échanges volontaires, et que leur défense passe par celle de l’économie souterraine :

« La contre-économie est la somme de toutes les actions humaines non agressives qui sont interdites par l’État. La contre-économie est l’étude de la contre-économie et de ses pratiques. La contre-économie comprend le marché libre, le marché noir, l’économie souterraine, tous les actes de désobéissance civile et sociale, tous les actes d’association interdite (sexuelle, raciale, interreligieuse), et tout ce que l’État, en tout lieu et à tout moment, choisit d’interdire, de contrôler, de réglementer, de taxer ou de tarifer. La contre-économie exclut toute action approuvée par l’État (le marché blanc) et le marché rouge (violence et vol non approuvés par l’État). »

Pour Konkin, l’action directe prônée par la contre-économie a un rôle profondément émancipateur. Au sommet, elle donne une piste pour l’organisation d’une infrastructure de communautés libres en dehors des sentiers battus du centralisme étatique. À la base, elle en appelle à faire de son réseau d’amis et de collègues le point de départ de l’association volontaire prônée par le marché totalement libre.

L’âge d’or de l’agorisme s’efface avec celui de Konkin au cours des années 1980, après une décennie d’activisme intense qui se conclut par la création d’un Think tank en Californie, The Agorist Institute.

Pour beaucoup de libéraux et de libertariens, l’agorisme reste synonyme d’une période de créativité intellectuelle et même d’excentricité liée à la personnalité « hippie » de Konkin qui pourrait nous inspirer aujourd’hui, où la liberté semble se raréfier comme l’oxygène dans une nouvelle de Heinlein se déroulant sur la Lune…

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Créer un compte Tous les commentaires (18)
  • oui il y a l’angorisme aussi une alternative à se comporter en mouton.

  • Très intéressant.
    Je souhaiterais avoir des explications sur les 2 passages du texte mentionnant une gauchisation (?) des idées libertariennes ou anarco-capitalistes.

    • Bonne question.
      J’ai aussi du mal à saisir comment l’anarcho-capitalisme, qui promeut une propriété privée quasi-totale, et une défiance absolue envers l’Etat, et envers toute forme de collectivité non consentie, peut bâtir des passerelles avec la gauche socialiste, dont il se méfie tout autant.

      • L’anarchie est surtout cataloguée socialiste à tort.
        Il y a beaucoup de points communs entre un libéral et un anarchiste, seul achoppe la notion de propriété des ressources primaires (terre, eau…), mais je connais peu d’anarchistes qui rejettent la propriété de son propre travail.

  • Heinlein (que j’encourage chacun à lire) reste pour moi une mystère. (Dans la mesure où je suis autant convaincu que repoussé par ses idées).

    Il professe à la fois des idées libertariennes, réactionnaire et nationalistes, mais avec une vision du futur qui a une indéniable et inquiétante tendance à se réaliser.

    Les héros de ses romans sont sans aucun doute adeptes de l’agorisme, mais doublé d’un nationalisme inconditionnel presque naïf. Il serait sans nul doute le premier soutien de Trump mais en lui reprochant d’être trop à gauche et trop pacifiste.

    • Vision réductrice d’Heinlein. Son patriotisme est un patriotisme d’adhésion : le citoyen choisit de s’enrôler dans Starship Troopers pour conquérir son droit à voter. Voir aussi citoyen de la galaxie pour cet aspect. En même temps Heinlein montre que l’humanité est aussi un désir dans En Terre Etrangère. On peut comprendre sa vision politique dans l’Homme qui Vendit la Lune, la Logique de l’empire et révolte en 2100 (à lire dans l’histoire du Futur). Révolte sur la Lune cité ici est un must à lire. Plus ancien et intéressant est Double Etoile réflexion sur l’essence de la politique : un théâtre.

      Ayant lu tout ce que j’ai pu trouver d’Heinlein, je pense que Heinlein est fondamentalement un libéral minarchiste qui professe que la liberté est conquise par la revendication de la responsabilité qui en découle. Pour le reste c’est un des meilleurs auteurs de SF.

  • Je me suis quand même toujours demandé s’il y avait de réelles initiatives agoristes en France. Cela fait quelques années que je cherche et pour l’heure, je n’ai jamais trouvé grand chose. Je pense aussi que ce genre de démarche serait bien vite criminalisée dans un pays qui ne peut concevoir que quelque chose puisse se dérouler sans une emprise étatique.

    • L’agorisme est nécessairement sous-terrain.

      Il y en a bien plus que vous ne pouvez le penser, et qui ne se posent même pas la question de leur dénomination.

      -1
      • Peut-on les qualifier d’agoristes ? Un fonctionnaire qui utilise ou fait du black n’est pas vraiment, je pense, dans la philosophie agoriste. La plupart du temps c’est fait par intérêt personnel/opportunité. Est-ce qu’un agoriste accepte les aides sociales ? Non !

        • Pour moi, la limite se situe surtout dans le fait de se réclamer en parallèle d’un positionnement politique (nécessairement) antagoniste au libéralisme. On est alors un hypocrite et un profiteur.

          Les personnages d’Heinlein qui est cité comme exemple ou même définition ont le comportement suivant :
          – ils sont libertains et forment des clans et des groupes d’intérêt, capitalistes et opportunistes.
          – ils feignent d’être intégré à la société et d’en respecter la morale. Ils respectent la loi (globalement) par prudence et parce que les déviations mineures et gratuites ne sont pas productives.
          – ils justifient leur position par l’auto défense contre la déliquescence de la société et le respect d’un code moral personnel qui n’est pas auto-centré et (selon l’auteur qui est un ancien miliaire) fortement lié à la défense de la nation.

          La limite est que l’on ne peut pas être dans et en dehors du système à la fois. Et c’est là que le bas blesse effectivement. Dès lors qu’on dit croire en un politicien (qui lui est dans le système), on ne peut plus prétendre être agoriste et on est un profiteur.

    • Il y en a des tonnes.
      Né dans un pays libéral, j’ai entendu parler pour la première fois des fausses factures et travail au noir en construisant en France.
      1/3 du budget au moins a échappé au fisc et pour certains artisans ça devait représenter 50%-60% de leur revenus.
      Et c’était juste avant l’an 2000.

      • Je trouve cela un peu réducteur; je n’ai pas compris que l’agorisme ne se résume qu’à du travail au black ou de l’économie souterraine. Cela allait un peu plus loin, avec peut-être même une idée de coopérative, voir même une certaine conception des relations que l’on peut avoir avec ses voisins ou son village. Mais tout cela me semble toujours du domaine de l’utopie, tant c’est impossible à faire dans ce pays socialiste et surtout pourchassé.

        Je pense néanmoins qu’il existe un véritable agorisme en ligne, autour de certains sites qui s’y prêtent parfaitement et dont le meilleur exemple est Le Bon Coin.

        • Il y a aussi des sociétés qui marchent par le troc, des monnaies inventées localement… C’est un peu comme le communisme ça peut marcher à petite échelle, mais je vois mal ces systèmes atteindre la taille d’une ville.

        • « je n’ai pas compris que l’agorisme ne se résume qu’à du travail au black

          Et je ne l’ai jamais dit. Le black est une partie du « il y en a des tonnes ».
          Tout court-circuitage de l’administration en est un. Mes voisins construisaient ce qu’ils voulaient dans leur jardin et invitaient même le maire pour l’inauguration de truc totalement illégaux.

      • le black est l’exil fiscal du pauvre !

    • John Galt s’est « extrait » de la société corrompue dans une utopique vallée secrète, pour mieux la combattre… Ces sanctuaires n’existent plus. La société corrompue, si. Il est très dur de combattre cette société totalitaire de l’intérieur, surtout quand on a beaucoup à perdre (entreprise, famille, etc.). Le travail au noir ou l’optimisation fiscale sont des broutilles, qui en plus passent sous le radar, ou bien sont trop ambigus pour passer pour des actes de résistance. Notre rêve « séparatiste » a bien peu de chances de se réaliser un jour.

  • Les commentaires sont fermés.

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