Suez, nouveau monument industriel en péril ?

Véolia eau by Pierre-Alain Dorange(CC BY-SA 2.0) — CC-BY

Si la perspective d’un rachat par Véolia paraît peu crédible, quels scénarios sont envisageables pour l’avenir de Suez ?

Par Fabien Giuliani.

Quel avenir pour Suez ? La proposition de Veolia d’acquérir les participations que détient Engie dans Suez (30 % du capital) relance le mythe de la création d’un champion national de l’eau-environnement. Celle-ci a fait l’objet d’un rejet unanime par le conseil d’administration de Suez à la fin du mois d’août.

La volonté d’Engie de se retirer du capital de Suez inquiète d’autant que les repreneurs français ne se pressent pas, et que les dernières opérations de fusion-acquisition transnationales impliquant des entreprises du CAC40 (Lafarge, Technip) se sont avérées calamiteuses.

Veolia-Suez : improbable naissance d’un géant

L’argument industriel des partisans d’un rapprochement Veolia-Suez expose la nécessité de constituer un champion national doté d’une position hégémonique sur son marché domestique, fondement supposé nécessaire vers une conquête à l’internationale.

En pratique, la thèse semble peu crédible : la fusion des deux entités conduirait à un pseudo monopole de Veolia-Suez sur le marché des services de gestion de l’eau.

Actuellement, les deux acteurs irriguent le marché français avec une part de marché cumulée d’environ 60 %, les 40 % restants étant répartis entre la Saur et les régies communales. Une telle configuration rappelle la tentative de fusion Astom-Siemens, contre laquelle la Commission européenne avait exercé son veto en février 2019.

Pour éviter cette situation Veolia a pris les devants en prévoyant la revente de certains actifs stratégiques à l’image des activités eau de Suez, promises au fonds d’investissement Meridiam… qui ne justifie d’aucune expérience dans le secteur.

L’issue probable d’un tel scénario est un démantèlement progressif de Suez et la dilution de ses ressources et compétences clés (R&D, savoir-faire, etc.).

L’argumentation consacrant l’acquisition d’une taille critique et l’existence de synergies entre les capacités stratégiques des deux opérateurs… tomberait à l’eau.

Bienfaits de la concurrence nationale

La concentration des activités de gestion de l’eau et déchets des deux acteurs risque bien plutôt de limiter des velléités d’innovation faute d’aiguillon concurrentiel. Sur le long terme, les usagers pâtiraient sans doute de cette fusion d’un point de vue serviciel ou tarifaire.

Le second risque induit consisterait alors à assister à l’implantation d’acteurs étrangers attirés par de potentiels clients français désireux d’échapper au monopole.

En définitive, la construction par opération financière d’un champion national fait peu de sens en 2020. Les expériences chinoises et américaines en la matière démontrent plutôt qu’une concurrence dynamique sur le sol national valide la capacité à s’exporter, quitte à soutenir fortement l’une des entreprises nationales lors de leur développement global.

Aux États-Unis, les dispositifs antitrusts prévus par le Sherman Act se révèlent extrêmement contraignants sur les marchés industriels anciens ou nouveaux (pétrole-gaz, automobile, défense, télécommunications) mais n’interdisent pas à Washington d’intercéder en faveur des entreprises nationales pour leur développement à l’étranger : tout est affaire de stratégie industrielle.

Argumentation paradoxale

La pertinence de l’opération peut également être jaugée à l’aune de la structure de l’industrie. Le secteur de la gestion d’infrastructure est extrêmement atomisé à l’échelle mondiale.

Cumulées, les parts de marché de Véolia et Suez n’y excéderaient pas 5 %. Les contraintes industrielles du secteur de la gestion de l’eau et des déchets y rendent les actifs peu redéployables.

Les métiers de l’environnement étant par ailleurs extrêmement techniques et les solutions spécifiques au cas d’usage et aux normes locales, le mode de développement indiqué par défaut tient d’un mélange de la croissance organique et de rachat ciblé de sites de production devant être modernisés.

L’expansion internationale peut s’appuyer sur des capacités d’innovation technologique, l’agilité organisationnelle et la connaissance du terrain, mais nécessite quoi qu’il en soit la disponibilité de cash-flows qu’une opération d’acquisition nationale réduirait fortement.

Suez à la recherche d’un partenaire, mais lequel ?

Si la perspective d’un rachat par Véolia paraît peu crédible, quels scénarios sont envisageables pour l’avenir de Suez ?

La recherche d’un partenaire étranger pour contrebalancer l’offre de Veolia ferait sens du point de vue des synergies : elle permettrait de conserver une concurrence dense sur le territoire national tout en accentuant les perspectives de développement à l’international. L’essentiel de la croissance des activités de gestion de l’eau de Suez provient d’ores et déjà d’Amérique du Sud.

Toutefois, les récentes unions industrielles transnationales impliquant des groupes français se sont soldées par une prise de contrôle étrangère.

Le cas le plus emblématique de ces dernières années reste la fusion entre le cimentier français Lafarge et son homologue helvétique Holcim, qui s’est soldée par une rationalisation industrielle et managériale au détriment du premier (1000 postes supprimés en France depuis la fusion).

Plus récemment, Technip est passé totalement sous le contrôle de l’américain FMC alors que la cession d’Alstom, élagué par l’américain Général Electric, a conduit à la disparition de 700 emplois en France et de certains savoir-faire industriels stratégiques.

Au vu des précédents, cette solution n’est guère engageante, d’autant que Suez ne dispose pas d’un temps suffisant pour négocier les termes d’un accord avantageux.

La recherche de partenaires français qui assureraient la préservation d’une gouvernance locale, conduirait sans doute Suez à réorganiser largement ses activités, et devrait impacter sa trésorerie sur plusieurs années.

En effet, pour qu’un rachat puisse s’opérer, Suez devra dans un premier temps augmenter le cours boursier de ses actions, principal levier pour attirer des investisseurs susceptibles de racheter les parts détenues par Engie.

Suez se serait ainsi rapproché des fonds d’investissement Ardian et Antin, chacun souhaitant se porter acquéreur d’un tiers des parts détenues par Engie.

Pour financer ce rachat, Suez souhaiterait se délester de différentes filiales de retraitement de déchets en Europe du Nord, en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas, au Luxembourg et en Pologne.

La cession d’actif devrait rapporter 3 à 4 milliards d’euros nécessaires au financement d’un dividende exceptionnel, suffisant pour pousser les investisseurs à proposer un prix au moins égal à celui proposé par Veolia.

Néanmoins, si cette opération parvient à son terme, les marges de manœuvre de Suez seront limitées : le groupe devra se recentrer sur ses activités les plus rentables, aux dépens d’une expansion à l’international.

Principal actionnaire avec un quart du capital d’Engie (et le tiers des droits de vote), c’est finalement l’État français qui est à la manœuvre dans cette affaire. Soucieux de libérer des fonds pour le financement des projets d’Engie, le gouvernement pourrait finalement se trouver dans l’obligation de venir également au secours de Suez.

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