« L’intégrisme religieux trouve un appui dans les discours culturalistes »

Rien à foutre By: Gerry Lauzon - CC BY 2.0

Entretien avec Dominique Avon, historien et auteur de « La liberté de conscience » (PUR) à l’occasion du procès de la tuerie de Charlie Hebdo.

Un entretien dirigé par Daniel Tourre.

Bonjour Dominique Avon, vous êtes historien, titulaire de la chaire « Islam sunnite » à l’École Pratique des hautes études, vous aviez dirigé en 2010 l’ouvrage « La Caricature au risque des autorités politiques et religieuses. » dont une large partie était consacrée à l’affaire des caricatures de Mahomet publiées en 2005 et vous avez aussi sorti cette année « La liberté de conscience » aux éditions PUR. Quinze ans après, à l’occasion du procès de la tuerie de Charlie Hebdo, le magazine a republié en couverture les dessins avec la sous-titre « Tout ça pour ça. ». Est-ce que les réactions, dans les pays à majorité musulmane, vous paraissent similaires ?

Il est encore trop tôt pour le savoir. Nous ne disposons pas du recul nécessaire pour mesurer les conséquences de la republication. Lors de l’ « affaire des caricatures de Mahomet », la montée en puissance des réactions a été progressive. Les douze dessins ont été publiés dans le Jyllands Posten le 30 septembre 2005 et des musulmans ont manifesté quinze jours plus tard au Danemark.

Les ambassadeurs de l’OCI (Organisation de la coopération islamique) ont protesté auprès du gouvernement danois le 20 octobre, la Ligue des États arabes a exigé une résolution de l’ONU fin décembre ; entre-temps, le 2 décembre, des musulmans ont mis à prix la tête des dessinateurs.

À la mi-janvier, plusieurs journaux et magazines européens ont reproduit les dessins. Les représentants religieux et politiques de nombreux pays se sont alors prononcés publiquement. Les manifestations les plus violentes ont eu lieu durant la première quinzaine de février 2006.

Quinze ans plus tard, et cinq ans après les attentats qui ont coûté la vie à plusieurs dessinateurs de Charlie Hebdo, les premières réactions ont pris la forme de communiqués ou déclarations sur les réseaux sociaux venus du Pakistan et de Turquie.

Le 2 septembre, au nom du « respect de la sensibilité d’autrui », l’OCI a condamné « une campagne de dénigrement et de provocation à la sensibilité de plus d’un milliard de musulmans de par le monde, […] ces pratiques provocatrices ne font qu’attiser l’extrémisme, la violence et le terrorisme, et encourager les pulsions hostiles aux musulmans, tout en aggravant le phénomène de haine envers les musulmans ou ce qu’on appelle l’islamophobie ».

Sur sa page Facebook, l’Observatoire d’al-Azhar pour la lutte contre l’extrémisme a publié un communiqué de teneur analogue, contre une provocation heurtant les sentiments de près de deux milliards de musulmans pris dans leur ensemble.

Notons que ces dessins circulent assez largement sur internet. Une recherche de quelques secondes sur n’importe quel moteur de recherche permet de les retrouver sous la catégorie « images ».

Est-ce que quelque chose a changé en 15 ans par rapport au blasphème dans le monde musulman ?

À l’échelle internationale, l’OCI a pendant plus de vingt ans déployé une activité diplomatique importante pour que soit adoptée une résolution sanctionnant la « diffamation des religions ». La demande a été suspendue en 2011, à la suite d’une intervention du représentant états-unien auprès de cette instance.

Le Conseil des droits de l’Homme (CDH) a alors adopté, par consensus, la résolution 16/18 portant sur la « lutte contre l’intolérance, les stéréotypes négatifs, la stigmatisation, la discrimination, l’incitation à la violence et la violence visant certaines personnes en raison de leur religion ou de leur conviction ».

Sur le plan juridique, des États à référence musulmane ont adopté des législations contre le blasphème ou renforcé des mesures de répression entre le milieu des années 1960 et la fin des années 2000. Contrairement a ce qui prévaut dans une majorité d’États libéraux, la distinction entre les atteintes contre les personnes et celles contre les croyances ou convictions n’est pas reconnue.

Dans les faits et, souvent dans le droit, c’est « l’islam », sans précision de définition, qui a été mis sous protection. Les législateurs et les juges ont été encouragés en ce sens par le courant dominant des hommes de religion, que ces derniers soient subordonnés au pouvoir ou dans l’opposition.

Pour ces oulémas, le blasphème est un péché qui est classé dans la catégorie la plus grave : si un musulman est accusé de blasphème, cela fait de lui un apostat. Selon le Code pénal unifié des États arabes, adopté à l’unanimité par les ministres de la Justice en 1996 mais non appliqué dans la plupart de ces États, il est passible de la peine de mort. Pour les non-musulmans, suivant les États concernés, les peines s’étendent de l’amende à la mort en passant par la prison.

L’application de « peines islamiques » par les responsables de Daesh dans le territoire qu’ils ont contrôlé au milieu de la décennie 2010, ainsi que les attentats qu’ils ont commis hors de cet espace, ont conduit à mettre en veilleuse un certain nombre de revendications ou pratiques en la matière.

Est-ce que le rapport à l’image a changé à l’époque contemporaine ?

Les sociétés sous autorité musulmane ont été bousculées depuis 150 ans, avec l’apparition des dessins de presse, des livres illustrés imprimés, des bandes dessinées, des dessins animés. Pour les hommes de religion, la question de la photo et du cinéma a pu trouver une résolution assez rapide : ils ont utilisé l’argument selon lequel le support ne faisait que reproduire le réel, qu’il n’était en aucun cas une création.

Pour les images figuratives dessinées, ils ont continué à enseigner un interdit général (passant sous silence le fait que, dans le Coran, il est indiqué que des djinns, sous l’autorité de Salomon, font des sculptures) et, dans le même temps, ils ont proposé les moyens de le contourner pour des motifs pédagogiques ou apologétiques.

En contexte sunnite, l’interdit de représenter le visage du prophète de l’islam reste cependant très fortement enraciné, même si ces représentations ont existé, notamment entre le XIIIe et le XVe siècles. En contexte chiite, il y a des représentations figuratives de Muhammad, même si elles sont moins nombreuses que celle de ‘Alî, le premier Imâm.

Dans les deux milieux, il est inenvisageable de publier des caricatures, sauf très rares exceptions. Ainsi, un hebdomadaire jordanien a publié trois des caricatures danoises en 2005, en expliquant que celles-ci portaient moins préjudice à l’islam qu’un « preneur d’otage égorgeant sa victime devant les caméras ». Mais le rédacteur en chef a dû faire acte public de contrition, et il a été arrêté.

Il existe, en revanche, des publications de caricatures qui visent à railler des personnes sur des sujets de société, à se moquer des croyants d’autres religions (en Indonésie par exemple) ou à cibler les hommes de religion. En Iran, où il n’est pas possible de caricaturer les clercs par le dessin, cette dernière tendance prend la modalité particulière de la « photocature » : une photographie d’un ayatollah, par exemple, à laquelle on associe une bulle dont le contenu est satirique.

Qu’est-ce qui est susceptible de faire évoluer cette situation ?

Dans le milieu des hommes de religion, la tendance intégrale a pris un ascendant dans les années 1960. Leur discours normatif s’est imposé largement sur les sujets de société, alors qu’il avait été fortement contesté depuis la fin du XIXe siècle. Ils y sont d’autant plus attachés qu’ils n’ont pas ou très peu de marges de manœuvre sur les questions de politique étrangère ou de politique intérieure : s’ils veulent continuer à exercer dans les institutions officielles, ils doivent avaliser les décisions du pouvoir exécutif.

Cependant, le phénomène Daesh et, plus largement, l’action et le discours de tous les groupes musulmans intégraux et intransigeants, leur posent un problème de fond : celui de la validité de préceptes et de règles considérées comme « islamiques », parfois suspendues mais jamais abrogées par les instances religieuses. En réaction, depuis le milieu de la décennie, on peut observer des débats et parfois des remises en question : des personnalités religieuses invitent, sur des plateaux de télévision, à remettre en question un corpus religieux figé dans sa transmission.

Cette tendance est fragile, toujours susceptible d’être remise en question au moyen d’un argument simple : si vous tenez une position plus libérale, c’est que vous êtes en train de vous « occidentaliser », or cette « occidentalisation » est précisément ce qui fait le lit de l’« extrémisme ». L’intégralisme religieux trouve, ici, un appui décisif dans les discours culturalistes.

Est-ce que vous attendez quelque chose du procès des tueries de Charlie ? Qu’est ce que vous observez avec attention ?

Il faudrait suivre, ce que je n’ai pas les moyens de faire, ce qui se passe sur les réseaux sociaux, notamment dans le milieu des 15-25 ans.

Je continuerai à être attentif aux déclarations des instances religieuses. Depuis une demi-douzaine d’années, leurs représentants se sont engagés à réviser le contenu de certains manuels et, plus largement, à « renouveler le discours religieux ». Une telle expression, qui est à la mode, illustre le fait qu’il y a un malaise. La question reste de savoir ce qui changera vraiment.

L’affrontement actuel de deux blocs sunnites (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Égypte vs Qatar, Turquie), sur le plan diplomatique et économique, a aussi un volet religieux : Conseil des Sages musulmans d’un côté, Union mondiale des Savants musulmans de l’autre. Pour l’heure, il n’y a pas eu de déplacement significatif quant au contenu.

En Europe, en revanche, les prises de position de certaines personnalités suscitent du débat, ainsi celle d’Adnân Ibrâhîm, qui travaille en contexte germanophone (Allemagne-Autriche), en relation avec certains milieux francophones, et qui est la cible de courants intransigeants.

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