Weibo, le twitter chinois qui a failli révolutionner le pays

Weibo.com Logo By: bfishadow - CC BY 2.0

La Chine a fait l’expérience pendant quelques années d’une société civile relativement libre grâce à internet et aux nouvelles technologies, avant que le pouvoir ne retourne ces dernières contre les libertés civiles.

Par Frédéric Mas.

En 2009, une révolte éclate à Urumqi, la capitale du Xinjiang en Chine. Des membres de la minorité ouïghoure attaquent des membres de l’ethnie chinoise majoritaire, les Hans, en réaction aux opérations de « sinisation » de la région opérées par la dictature de Pékin.

Celle-ci réagit brutalement par la déportation de la minorité. Plusieurs réseaux sociaux accusés de fake news, dont Twitter, Plurk, Fanfou et Facebook sont interdits la même année. C’est de l’étranger, par le véhicule d’internet, que la subversion anticommuniste a pénétré, c’est donc ce qu’il faut combattre aux yeux des autorités.

C’est à ce moment que naît Sina Weibo, la plateforme de microblogging qui va vite devenir le réseau le plus populaire du pays. Pendant 4 ans, Weibo va servir de lieu d’échanges, d’informations, d’images, de vidéos et de prises de parole des citoyens chinois. L’espace de quelques années, Weibo va desserrer l’étau de la censure politique et de la propagande du Parti, donnant la parole aux dissidents et aux critiques du régime en place. Pendant quelques années, les médias vont échapper aux mains des bureaucrates du Parti.

Contre la censure et la corruption

Certains intellectuels dissidents, comme Murong Xuecun, se sont servis de Weibo comme d’un média alternatif dénonçant la censure et la corruption. Comme l’écrit Kai Strittmatter, le phénomène inquiète le Parti. Des milliers de personnes vont se coordonner sur le réseau pour récolter de l’information et enquêter sur les « crimes » supposés avoir été commis par les ennemis du régime.

Le phénomène génère à la fois des « chasses aux sorcières » comparables à ce qu’on peut voir sur les réseaux sociaux en Occident, mais aussi à la traque des fonctionnaires et des cadres du parti corrompu.

« Pour la première fois depuis la fondation de la République populaire, en 1949, on disposait d’un espace public qui appartenait aux citoyens et dans lequel on parlait leur langue », ajoute Strittmatter1

Et cet embryon de société civile a un poids non négligeable. Sur le marché, l’entreprise est évaluée en 2018 à 30 milliards de dollars. À son lancement, Sina Weibo comptait plus de 440 millions d’utilisateurs par mois. Pour avoir un point de comparaison, Twitter attire quant à lui 330 millions d’utilisateurs dans le monde. D’internet est née une sorte de société civile virtuelle qui ne soit pas placée directement sous la tutelle de l’État et du Parti, avec ses accès de libertés mais aussi ses excès.

C’était trop beau pour durer, et ça n’a pas duré.

Weibo tué par Xi

La censure chinoise sur internet a repris les choses en main. Depuis sa création, les comptes des militants, des journalistes et des intellectuels survivaient tant bien que mal, mais ce n’était pas suffisant aux yeux du Parti. Comme le note Strittmatter, Pékin conduit la reconquête d’internet au cours de 2013, clôturant et arrêtant les influenceurs les plus importants du réseau.

Ainsi Charles Xue, investisseur en capital risque qui comptait 12 millions d’abonnés, est arrêté pour « incitation à la prostitution » et « proxénétisme ». Son crime réel est d’avoir mis en cause la mollesse du gouvernement face à la pollution de l’air, la bonne santé alimentaire et les enlèvements d’enfants.

La même année, la cour suprême change les règles : quiconque répand une « rumeur » transmise plus de 500 fois ou sur laquelle on clique plus de 5000 fois encourt une peine allant jusqu’à 3 ans de prison. On condamne ainsi par avance la circulation de toute information libre. « Depuis, Weibo est mort en tant que média jouant un rôle politique. Là où se déchaînait un peu plus tôt un débat sauvage, souvent polémique, intelligent dans le meilleur des cas, mais de toute façon vivant, règne aujourd’hui un calme sépulcral. », conclut, amer, Strittmatter2.

La Chine a fait l’expérience pendant quelques années d’une société civile relativement libre grâce à internet et aux nouvelles technologies, avant que le pouvoir ne retourne ces dernières contre les libertés civiles. C’est une leçon étonnante, y compris pour l’Occident.

À droite comme à gauche, la « tentation chinoise » est grande de vouloir encadrer les réseaux sociaux, modérer ses excès réels ou supposés, ses fake news et sa cancel culture. L’aventure de Weibo nous rappelle toutefois que la liberté sur les réseaux participe aussi de la vie de la société civile. Il faut la protéger des populismes comme des moralismes.

  1. K. Strittmatter, Dictature 2.0. Quand la Chine surveille son peuple, Tallandier, 2020, p. 92.
  2. op. cit., p. 96.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.