Jean Castex : chef transparent pour majorité érodée

Jean Castex-Wikimedia commons

Chef de la majorité, le technocrate Jean Castex souhaite l’être pleinement. Encore faudrait-il que la majorité ne subisse plus l’érosion qu’elle connaît depuis trois ans.

Par Jonathan Frickert.

Ouf ! Considéré comme cas contact après avoir passé ce samedi avec le directeur du Tour de France Christian Prudhomme, lui-même positif au Covid, le Premier ministre Jean Castex a finalement été testé négatif au virus.

Un résultat qui, en raison de la nature de l’agent pathogène, lui impose tout de même de respecter un protocole sanitaire strict. Même les chefs de majorité sont sujets au télétravail.

Car chef de la majorité, le technocrate Jean Castex souhaite l’être pleinement. Encore faudrait-il que la majorité ne subisse plus l’érosion qu’elle connaît depuis trois ans, tenant uniquement sur la figure présidentielle dont beaucoup de marcheurs sont désormais revenus.

Jean Castex, l’anti-Philippe

Grands patrons et élus de la majorité. Tout le capitalisme de connivence incarné par l’exécutif est synthétisé dans cette tournée de rentrée menée par le Premier ministre, oscillant entre les universités d’été du MEDEF fin août et les journées parlementaires des groupes de la majorité en ce début de mois de septembre.

Les trois composantes de la majorité – LREM, MoDem et Agir devenu UDI et Indépendants – dont le tout jeune locataire de Matignon souhaite s’imposer comme le chef incontesté, à moins de 20 mois de la prochaine élection présidentielle.

Il était censé incarner le virage girondin d’un président trop jacobin, Jean Castex souhaite incarner une fonction que son prédécesseur avait longuement délaissée : celui de chef de la majorité présidentielle.

Alors que, comme Édouard Philippe, il a la particularité de ne pas appartenir au parti majoritaire, Jean Castex ne souhaite pas pour autant quitter le navire de l’Assemblée nationale alors que le groupe majoritaire connaît un effritement sans précédent et que les chantiers des retraites et de l’insécurité seront au cœur de cette fin de quinquennat.

Tel est sans doute le paradoxe des chefs de gouvernements chez Emmanuel Macron. Édouard Philippe avait un minimum d’autorité nécessaire à diriger la majorité sans en avoir la volonté. Jean Castex, en bon technocrate au ordres de l’Élysée, en est dépourvu tout en affichant sa volonté de prendre en main les députés.

Il faut dire que ces derniers lui rendent bien. D’après le magazine Challenges, les élus de la majorité seraient particulièrement élogieux à l’égard de l’ancien maire de Prades.

« Dans les institutions de la République, le premier ministre est le chef de la majorité. Ça donne des droits, ça donne surtout des devoirs », a-t-il martelé aux journées parlementaires d’Agir.

Jean Castex semble donc vouloir revenir à la lettre de la Constitution en reprenant le flambeau accaparé par son supérieur direct, à savoir un chef de l’État souhaitant monopoliser les deux fonctions du binôme exécutif : l’incarnation présidentielle et la gouvernance primoministérielle.

Une confusion qu’évoque notamment l’avocat François Sureau et qui a inspiré l’ancien journaliste de The Independent John Lichfield au moment des spéculations autour du remplaçant d’Édouard Philippe.

Cette lettre de la Constitution à laquelle souhaite revenir le chef du gouvernement et éloignant la pratique des institutions de l’hyperprésidentialisation dont elles sont victimes interroge sur une reparlementarisation de fait du régime.

Une majorité érodée

Ce n’est donc pas pour rien si le MoDem est désormais bichonné par l’exécutif. Seulement quelques jours après la nomination du président du parti à la tête d’un commissariat au plan sentant bon la naphtaline, les journées parlementaires du parti ont été l’occasion d’un rare exercice d’obséquiosité gouvernementale.

Pas moins de dix ministres, incluant le chef de l’exécutif, se sont rendus ce mardi aux journées parlementaires du parti fondé par François Bayrou et dont l’honneur de la clôture est revenu au Premier ministre lui-même.

Un exercice de baise-mains aux quelques députés MoDem dont deux ne sont ni plus ni moins que d’anciens du groupe LREM.

Des défections particulièrement remarquées, le groupe du parti présidentiel ayant perdu quelque 34 députés en trois ans.

Trois ans pour trois votes de confiance votés avec des majorités de moins en moins larges, passant de 370 voix en 2017 à 345, malgré de nouvelles défections à droite, le seul groupe LREM à l’Assemblée nationale, dont deux sommités de la Macronie se disputent la tête, a perdu 10 % de ses effectifs, perdant en début d’année la majorité absolue avec la création du groupe Écologie, Démocratie Solidarité, composé de 17 anciens marcheurs issus de la gauche.

De quoi expliquer les génuflexions autour du MoDem et d’Agir, permettant à la coalition présidentielle de conserver la main sur 60 % de l’hémicycle.

De quoi mieux comprendre le rôle que s’est désormais donné Jean Castex de redonner du souffle à une majorité ne tenant depuis 3 ans que sur l’unique personnalité d’un chef d’État adepte de l’hyperprésidentialisme.

La nomination de Jean Castex semblait relever du virage. La volonté affichée de ce dernier n’est pas de nature à détromper cela en évoquant une pratique plus proche du parlement.

Cette reparlementarisation des pratiques au sommet de l’exécutif sonne comme le retour de la realpolitik imposée par l’approche du prochain scrutin présidentiel.

Le retour de la Troisième ?

Si cet effritement ne sonne rien de bon pour le chef de l’État, il sonne ni plus ni moins qu’un retour à pas feutrés d’un minimum de diversité au sein de l’Assemblée.

Il est ainsi intéressant de noter qu’il existe à l’heure où nous écrivons ces lignes 10 groupes parlementaires à la chambre basse, sans compter les non-inscrits. À titre de comparaison, la législature précédente n’en comptait que la moitié. Les législatures que nous connaissions sous la Cinquième République dépassant rarement les 7 groupes parlementaires, y compris au moment de la proportionnelle entre 1986 et 1988.

Il faut en effet remonter à la dernière législature de la Troisième république pour voir un nombre approchant de 9 groupes parlementaires.

La situation actuelle est donc très proche de ce que connaissent les démocraties parlementaires classiques dont le fonctionnement impose la recherche permanente d’un consensus au sein des chambres, souvent en raison d’un mode de scrutin à majorité relative ou de doses plus ou moins importantes de proportionnelles.

Loin de ces modes de scrutin, et si la majorité présidentielle est particulièrement cohérente sur le plan de sa sociologie, c’est bien sa nature composite sur le plan idéologique qui permet, ou daigne créer cette diversité pourtant étouffée au sommet de l’État.

En d’autres termes, le naturel des chapelles d’antan revient au galop. Reste à savoir si ce naturel survivra aux investitures et au carriérisme d’élus dont la réélection est loin d’être acquise.

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