Neuralink d’Elon Musk : la technologie au service de l’humain ?

Elon Musk unveiling Neuralink by Steve Jurvetson Juillet 2019 (CC BY 2.0) — Steve Jurvetson, CC-BY

L’aliénation, même ponctuelle, de nos esprits par l’usage d’une technologie encore balbutiante comme Neuralink, impose autant d’euphorie que de méfiance.

Par Jonathan Frickert.

On ne présente plus Elon Musk. Ce touche-à-tout de 49 ans fort d’une fortune de 82,4 milliards de dollars qui, après des études de physique et d’économie, est devenu ingénieur, entrepreneur voire même acteur après être apparu dans le deuxième opus des aventures d’IronMan dont le réalisateur Jon Favreau dira qu’il fût la principale inspiration du traitement du personnage campé 11 années durant par Robert Downey Jr.

Star des réseaux sociaux, Elon Musk pousse l’art du buzz jusqu’au prénom de ses enfants, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été un des conseillers de Donald Trump jusqu’à ce que ce dernier ne quitte l’accord de Paris, et de s’être récemment posé en farouche opposant au confinement pratiqué par l’État de Californie en menaçant même de délocaliser ses entreprises hors du Golden State.

Une politique du buzz faisant rapidement oublier les nombreux déboires du milliardaire avec la SEC, l’autorité américaine des marchés financiers, ainsi que la fierté régulièrement affichée de faire payer ses ambitions par le contribuable américain.

Une politique du buzz qu’il a une nouvelle fois expérimentée fin août en dévoilant Neuralink, un implant cérébral destiné à révolutionner le traitement de certaines pathologies motrices et psychiques et qui interroge sur les dangers que ce type d’implants pourraient faire courir à nos libertés.

Extension du domaine de l’occiput

Le 28 août dernier s’est déroulée une de ces grandes conférences auxquelles nous a habitués le secteur de la tech et retransmise en direct sur Youtube. Une conférence un peu particulière, quoique tout aussi spectaculaire.

Le monde a ainsi découvert Gertrude, un cochon-cobaye que l’on voit nourri avant d’être amené sur un tapis roulant et doté d’un gros boulon guère plus large qu’une pièce d’un euro, Neuralink.

Un appareil qui ne permet pour l’instant que de visualiser les différentes parties du corps de l’animal, mais qui devrait, à terme, permettre aux paralytiques de marcher en réparant les terminaisons nerveuses endommagées et reconnectant le cerveau et les zones du corps. La technologie utilisée semble donc à première vue rudimentaire, mais relève en réalité de la prouesse technique.

Installé à l’arrière du crâne par un robot dans une opération ne laissant qu’une petite cicatrice, l’implant utilise la technologie bluetooth et se recharge durant la nuit par un système d’induction reliant la puce à un appareil présent dans l’oreiller de l’utilisateur.

Dans un second temps, cette technologie devrait permettre aux personnes atteintes de surdité et de cécité d’entendre et de voir, toujours en utilisant cette même technique à laquelle Amazon s’intéresse de près et que Facebook souhaite appliquer dans le traitement de l’aphasie.

L’expérimentation suit d’un peu plus d’un an celle faite sur un autre de nos proches cousins où la start-up avait permis à des singes de contrôler un ordinateur par la pensée et permet à cette start up d’une petite centaine de salariés cofondée par le milliardaire en 2016 de démarrer sa cinquième année d’existence forte de 158 millions de dollars de financements dont les deux tiers auraient été apportés par Elon Musk lui-même.

Elon Musk, maître dans l’art du buzz

La forme de cette présentation ne doit rien au hasard tant ce 28 août semble avoir été une gigantesque opération marketing visant deux types de populations, à l’exception de la communauté scientifique qui, à la manière du chargé de recherche à l’Inserm Lyon Jérémie Mattout, a une tendance au scepticisme jugée fâcheuse en marketing.

En revanche, la présentation de Neuralink vise naturellement les investisseurs ainsi que les ingénieurs de la tech. Elon Musk veut faire croître son entreprise, et pour ce faire a besoin de financements, mais également d’une main-d’œuvre qualifiée alors que les emplois liés aux nouvelles technologies sont actuellement en tension.

Or, Neuralink souhaite multiplier ses effectifs par 100 dans les mois et années qui viennent.

À la manière de son projet de colonisation martienne dont les avancées se font attendre, Elon Musk est un maître de l’art du buzz et l’a une nouvelle fois montré, mais cela ne rend pas les questions que pose Neuralink moins intéressantes.

Une domestication anticipée de l’IA

Les objectifs de Neuralink ne s’arrêtent pas au traitement de problèmes mécaniques, touchants les sens ou la motricité du corps. Elon Musk souhaite également permettre le traitement de troubles psychiatriques tels que la dépression et les addictions, au besoin par une modification voire une suppression des souvenirs. Le milliardaire est ainsi allé jusqu’à évoquer la sauvegarde et le téléchargement de ces derniers sur des interfaces robotiques.

Les amateurs de la série d’anticipation Black Mirror auront déjà fait le rapprochement entre la conférence de Neuralink et la première saison de la série britannique, entre référence porcine et enregistrement de souvenirs. Si l’association peut paraitre grossière, la référence, elle, est totalement assumée par le principal intéressé qui estime que les créateurs de la série « sont assez bons pour prédire [l’avenir] ».

Une référence bien étrange lorsqu’on connaît le rapport particulier du fondateur de Tesla à l’intelligence artificielle et en particulier à l’intelligence artificielle forte, celle que nous connaissons actuellement avec les assistants Google ou Amazon relevant de l’intelligence artificielle faible.

Elon Musk fait en effet partie des personnalités qui, à la manière de Bill Gates et de feu Stephen Hawkings, voient dans l’IA une menace pour l’Humanité, allant jusqu’à appeler le gouvernement américain à réglementer rapidement le secteur.

Cette crainte repose sur un concept bien connu en futurologie : la singularité théorisée par l’auteur de science-fiction Vernor Vinge en 1993 en extrapolant les lois de Moore sur le doublement de la puissance de calcul des ordinateurs tous les 18 mois. Cela amène Vinge à estimer que l’intelligence artificielle arrivera dans les prochaines décennies à une croissance exponentielle, voire infinie, d’où le terme de singularité.

Dans le même temps, comme le rappellent Adrien Marck et Jean-François Toussaint de l’Institut national du sport de l’expertise et de la performance (INSEP), l’espèce humaine est en train d’atteindre progressivement ses limites biologiques. Un plafond se dessine donc au moment même où l’IA prend de plus en plus de place dans notre vie et s’approche de cette fameuse singularité.

Si la référence d’un phobique de l’IA comme Elon Musk à la série Black Mirror peut sembler étrange, ce que le projet Neuralink révèle de ses intentions l’est beaucoup moins. Le cofondateur de PayPal voit en effet dans l’implant un moyen de fusionner l’Homme avec l’IA permettant une symbiose mutuellement bénéfique, aboutissant à la définition même du cyborg. En d’autres termes : Neuralink semble tout simplement avoir pour objectif de domestiquer l’intelligence artificielle avant que celle-ci ne nous asservisse.

Transcender la condition humaine

L’implant Neuralink repose en effet la question de l’objectif de la technologie : est-elle un outil au service de l’amélioration de l’Homme ou bien une arme menant petit à petit à sa disparition en tant qu’espèce biologique consciente ?

Neuralink s’inscrit dans les avancées des dernières années, où l’assistance technologique se rapproche de plus en plus du corps humain, jusqu’à y entrer physiquement. À votre téléphone dans votre poche succède la montre à votre poignet puis les lunettes sur votre nez, toujours sous forme d’objets connectés et intelligents : smartphone, smartwatch, smartglasses

Il n’est donc guère étonnant de voir émerger des implants se logeant derrière votre oreille, directement dans votre boite crânienne. Cette évolution n’est pas une simple vue de l’esprit, Elon Musk évoquant lui-même Neuralink comme étant une montre connectée implantée dans votre cerveau.

Neuralink repose donc la question du transhumanisme, théorisé en 1957 comme « un homme qui reste homme, mais qui se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine » selon les mots du biologiste Julian Huxley, frère de l’auteur du Meilleur des Mondes, demi-frère d’un prix Nobel de médecine récompensé pour ses travaux sur les liaisons nerveuses et petit-fils de Thomas Henry Huxley, surnommé le bulldog de Darwin et fondateur de l’agnosticisme.

Le transhumanisme d’Huxley s’inscrit dans une synthèse de ce que son nom évoque. Reprenant l’évolutionnisme darwinien qu’il consolidera, Julian Huxley souhaite transformer la sélection naturelle en une sélection consciente faisant de l’espèce humaine non plus un matériau de la nature, mais son propre artisan.

Eugéniste, Julian Huxley ne voyait pas forcément comme une dystopie ce que son frère décrivait dans son roman phare de 1932, défendant une série de mesures destinées à limiter la reproduction des classes populaires allant de l’accès réduit aux hôpitaux à la stérilisation pure et simple. Des mesures que ce pourfendeur de l’idée de race justifiait par la prétendue infériorité des classes laborieuses.

Le transhumanisme est également au cœur de la culture cyberpunk et notamment du manga Ghost in the Shell dont l’adaptation sur grand écran a été largement décriée, mais dont le manga original – reconnu encore aujourd’hui comme un chef-d’œuvre du genre – a su magnifier cette thématique en renvoyant notamment à la question de l’identité.

Toutefois, la grande différence de l’implant Neuralink tient au fait que l’objet de transformation cybernétique n’est plus le corps, mais bien l’esprit, ou, pour les croyants, l’âme, et donc ce que nous sommes.

L’interconnexion contre la liberté ?

Historiquement, toute avancée technologique a comporté son lot de risques, qu’il s’agisse d’individus mal intentionnés tels que des groupes terroristes ou évidemment des gouvernements eux-mêmes.

Difficile alors de ne pas penser aux risques en termes de cybersécurité lorsqu’on se souvient des inquiétudes provoquées par les voitures connectées. L’automobile ayant la particularité d’être à la fois le moyen de transport le plus populaire et une redoutable arme de destruction, l’émergence des voitures connectées et davantage encore des voitures autonomes a inquiété de nombreux experts. Une voiture connectée à Internet, liée au réseau, devient naturellement la cible des virus et autres pirates avec des conséquences glaçantes.

Imaginez donc un instant les implications que pourraient avoir des opérations de piratage d’un implant Neuralink que vous auriez programmé pour traiter votre dépression ou tout autre problème psychique, voire psychiatrique, tel que la schizophrénie, agissant par exemple sur votre perception ou vos souvenirs.

Ce danger est également bien présent lorsqu’on envisage l’utilisation faite par un gouvernement tel que celui de Pékin connu pour son usage des nouvelles technologies aux fins de domination de sa population, à la manière du contrôle social rappelant une nouvelle fois la série Black Mirror.

Rester libre, rester soi

Si Elon Musk est une des figures majeures de la Silicon Valley, ce berceau des nouvelles technologies en plein cœur de la Californie est devenu en quelques décennies une terre de bouillonnements intellectuels autant que technologiques et économiques. La vallée de silicium constitue un humus pour les cyberlibertariens, ces libertariens voyant dans Internet et la tech les moyens de réaliser l’ambition anarchiste.

Une noble ambition qui se heurte toutefois aux difficultés inhérentes à tout progrès, car être libre signifie avant tout pouvoir être soi, en disposant de sa conscience, de son libre arbitre et surtout d’un plein exercice de ses facultés, qu’elles soient décuplées technologiquement ou non.

Si Julian Huxley était loin d’être un gendre idéal, sa définition du transhumanisme aura eu le mérite de poser clairement l’enjeu de cette pensée : si l’Homme peut se transcender, il doit avant tout rester Homme, c’est-à-dire conserver sa personnalité, sans quoi l’amélioration devient destruction.

L’aliénation, même ponctuelle, de nos esprits par l’usage d’une technologie encore balbutiante impose donc autant d’euphorie que de méfiance.

Une recommandation dont celui qui a inspiré le personnage de Tony Stark sur grand écran ferait donc bien de se souvenir s’il souhaite réellement que l’intelligence artificielle des prochaines décennies ressemble davantage à Jarvis qu’à Ultron.

 

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