Le Liban entravé par le Hezbollah

Hezbollah posters around the streets of Baalbek by Will de Freitas(CC BY-NC-ND 2.0) — Will de Freitas, CC-BY

Il n’est pas hasardeux d’émettre l’hypothèse que l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le Liban favorise les projets du Hezbollah.

Par Pierre Nassif.

Le gouvernement libanais n’arrive pas à conclure la négociation qu’il mène avec le FMI pour obtenir les aides dont le pays a cruellement besoin. Le véritable pouvoir est détenu au Liban par le Hezbollah, qui l’exerce dans l’ombre. Ce parti est à l’origine de la paralysie des négociations.

Introduction

La révolution du Cèdre, dite aussi du 17 octobre, fut mise entre parenthèses par l’installation du gouvernement Diab en janvier 2020. Ce gouvernement est supposé être apolitique et constitué d’experts.

Il fit défaut de la dette souveraine libellée en dollars le 9 mars 2020 et il engagea des négociations avec le Fond Monétaire International (FMI) aussitôt après, dans le but d’obtenir un prêt qui lui permettrait de procéder à la restructuration de sa dette.

Ces négociations sont au point mort aujourd’hui, car le FMI pose comme condition que des réformes soient engagées par les autorités du pays, ce à quoi ses partenaires répondent en une belle cacophonie, chacun y allant de ses raisons.

Or les autres pourvoyeurs potentiels d’aide pour le pays (Union européenne, pays du golfe arabique) ont déclaré avec un bel ensemble qu’ils ne se mobiliseront pas avant la conclusion heureuse de la négociation avec le FMI.

Qu’est-ce qui paralyse ces négociations et, d’une manière plus générale, le gouvernement libanais ? C’est ce à quoi se propose de répondre cet article1.

Situation du pays et état de la négociation

Aujourd’hui, le pays subit toutes les calamités possibles et imaginables : une crise financière sans précédent, aux conséquences économiques et humanitaires catastrophiques.

Pour faire face à l’étendue de leurs pertes, l’Association des Banques Libanaises (ABL) a installé un contrôle des capitaux qui a privé les Libanais du libre accès à leurs avoirs.

Cela a mis en grande difficulté les entreprises qui dépendent des importations pour leurs approvisionnements. Le chômage atteint désormais le taux de 35 % des personnes actives. La raréfaction des devises a entraîné la livre libanaise dans les abysses, celle-ci passant en quelques mois du taux officiel de 1505 LL pour un dollar à celui d’environ 8000 LL. Une inflation catastrophique en fut la conséquence. Cette inflation est estimée à 56 % en glissement annuel (FMI).

La pandémie de covid-19 a fragilisé encore davantage les entreprises dans un pays dont l’État est incapable d’organiser le moindre filet de protection.

Aujourd’hui le taux de pauvreté avoisine les 50 % de la population. Des images terribles circulent de personnes fouillant les poubelles à la recherche de restes comestibles. On a déploré début juillet deux suicides : celui d’un sexagénaire incapable de se nourrir et celui d’un trentenaire père de famille. Les rations alimentaires de l’armée libanaise sont désormais exclusivement végétariennes.

Le gouvernement a décidé fin mai 2020 un plan de redressement contenant un certain nombre d’objectifs chiffrés matérialisant sa volonté de revenir à l’orthodoxie financière.

Cependant le chemin pour atteindre ces objectifs demeure obscur. Le point de départ est clair : le gouvernement a procédé à une estimation des pertes du secteur bancaire ainsi que de la banque centrale, estimation corroborée par celle du FMI.

Cependant ces évaluations continuent à donner lieu à des discussions interminables, car elles sont contestées par l’ABL ainsi que par la commission des finances de l’Assemblée nationale. C’est la raison apparente du blocage des négociations.

Quant aux réformes exigées par le FMI ainsi que par la communauté internationale représentée par un Groupe International de Soutien (GIS)2, elles sont : la réforme du secteur de l’électricité, lequel absorbe la moitié du budget de l’État sans qu’une fourniture décente ne soit assurée à la population en contrepartie ; l’indépendance de la justice et la lutte contre la corruption.

Ce gouvernement se révèle incapable de prendre les décisions nécessaires et encore moins d’engager la moindre mesure pour les mettre en œuvre.

C’est qu’au-delà de ces réformes figure une exigence politique formulée par le GIS, les États-Unis et les partenaires arabes du Liban : ce dernier doit renoncer à s’aligner sur un quelconque des axes régionaux. Cette exigence devient encore plus claire lorsqu’elle est accompagnée de l’injonction que le Liban applique les résolutions de l’ONU le concernant, à savoir le désarmement des milices.

Du fait qu’il n’existe plus qu’une seule milice armée au Liban, celle du Hezbollah, cette exigence se ramène à celle de son démantèlement et du transfert de ses armes à l’armée libanaise. Il est vrai que c’est une mesure qui ne rencontre pas encore le consensus des Libanais.

Rétrospective

Le Hezbollah, parti de Dieu, est à son origine un groupe armé, né en 1982 pendant la guerre civile, et qui s’y est rendu célèbre en organisant en 1983 des attentats contre l’ambassade des États-Unis et contre la force internationale d’interposition provoquant la mort de plusieurs centaines de personnes.

Sa carrière s’est poursuivie par une longue liste de prises d’otages et d’attentats terroristes, jusqu’à ce qu’il conquiert un début de légitimité en organisant la résistance contre l’occupation israélienne du Liban Sud, territoire qu’il parvint à libérer en 2000.

Le mouvement se structura alors en branche politique, le parti de Dieu proprement dit et branche militaire, la résistance. Il est l’émanation de la République Islamique d’Iran au Liban.

En août 2006 la résistance déclenche une guerre contre Israël dont le résultat est la destruction en quelques jours par l’armée israélienne de l’essentiel des infrastructures du Liban. Mais l’ennemi ne parvient pas à réduire la résistance et il se retire.

Le Hezbollah crie victoire du fait qu’il n’a pas été défait. Le monde arabe dans son ensemble souscrit à cette thèse d’une victoire du Hezbollah contre Israël et son prestige s’accroît dans la région et au Liban. Il est vrai que le rapport des forces est tellement en faveur d’Israël que de ne pas être battu lors d’une confrontation avec ce pays est une victoire.

À partir de là, le parti développe méthodiquement son emprise politique sur le Liban. Avec son allié, l’autre parti chiite, Amal (l’espoir), dirigé par l’inamovible président de la chambre des députés, Nabih Berri, ils installent en 2016 le général Aoun à la présidence de la République, après avoir imposé une vacance du pouvoir qui a duré deux ans.

Le président met aussitôt en selle son gendre, Gebran Bassil, en le nommant à la tête de son parti, le Courant Patriotique Libre et en lui confiant le ministère des Affaires Étrangères.

Les autres dates clé de l’histoire récente du Liban sont celles de la guerre civile (1975-1990) qui fut suivie par une occupation syrienne, laquelle s’acheva en 2005 lorsque le Premier ministre Rafic Hariri fut assassiné.

Depuis lors, nous assistons à une séquence compliquée d’alliances suivies de ruptures mettant en scène Saad Hariri (le fils de Rafic), les protagonistes précités et autres anciens chefs de milice et zaïm (féodaux). En résumé, cette classe politique corrompue a mis à sac le trésor public, laissant le pays exsangue, pendant que la Banque Centrale alimentait ce même trésor au moyen d’une pyramide de Ponzi qui vient de s’effondrer.

Toujours est-il qu’au Liban l’ensemble des infrastructures et des services publics est aujourd’hui dans un état lamentable.

Joseph Maila, un grand intellectuel libanais aujourd’hui professeur de sciences politiques à l’ESSEC, dit que c’est dans l’origine de cette classe politique qu’il faut chercher l’explication3 :

« Nous avons reconduit ceux qui avaient fait la guerre au moment de la paix. Nous avons effacé le passé, comme nous l’avons fait aussi en 1840 et 1860 en disant : que Dieu efface ce qui est passé. Nous payons cette mauvaise sortie de la guerre où nous n’avons pas mis les gens devant leurs responsabilités. Quand on a conduit une guerre aussi meurtrière au Liban, qui a provoqué 100 à 150 000 morts, 100 000 handicapés, des dizaines de milliers de disparus, pourquoi voulez-vous que ceux qui en ont été à l’origine s’émeuvent de manière plus particulière de quelqu’un qui crie dans la rue parce qu’il a faim ou qui se suicide ? »

Stratégie du Hezbollah

Le Hezbollah n’a jamais fait mystère de son projet de mettre le Liban dans l’orbite de la République islamiste d’Iran, dirigée par l’Ayatollah Khamenei, le dictateur théocrate iranien.

D’une manière générale, ce parti est de moins en moins un parti libanais et de plus en plus un parti dont la vocation est régionale. L’ambition de Hassan Nasrallah, le dirigeant du parti, n’est pas de diriger le Liban, ce qui impliquerait le désir de satisfaire a minima les aspirations de sa population à une vie décente.

Son ambition est de s’élever dans la hiérarchie théocratique iranienne, projet que l’assassinat du général iranien Soleimani par l’armée américaine a d’ailleurs favorisé.

Il n’est pas hasardeux d’émettre l’hypothèse que l’impasse dans laquelle se trouve aujourd’hui le Liban favorise les projets du Hezbollah. La conséquence évidente de la prolongation du marasme est la destruction progressive de tout ce qui permet au pays de conserver un semblant de souveraineté.

Si aucune aide n’arrive, viendra le moment où l’État ne sera plus en mesure de payer les salaires des fonctionnaires, la livre libanaise poursuivra sa chute jusqu’à ne plus rien valoir du tout. Le secteur bancaire sera en faillite. Les défaillances d’entreprises se poursuivront. La pauvreté s’étendra.

Les Libanais non-chiites émigreront en masse, car le Hezbollah trouvera toujours le moyen de subventionner les membres de sa communauté grâce à ses ressources occultes, sur lesquelles il faudra sans doute se pencher un jour ou l’autre. L’équilibre démographique pourrait pencher un peu plus en faveur de la communauté chiite au Liban.

Une récente déclaration de Hassan Nasrallah, prononcée le 16/06/2020 est tombée au Liban comme un coup de tonnerre. Il affirma que le moment était venu pour le pays de changer d’orientation en se tournant vers l’Est.

Il faudrait substituer à l’aide du FMI et des autres protecteurs occidentaux et arabes du Liban celle de la Chine de l’Iran, de l’Irak. Bref, il faudrait changer de modèle économique et de modèle de société.

Or le Liban est viscéralement attaché au maintien de toutes ses libertés, de son pluralisme, de sa démocratie. Toujours est-il que ce projet fut aussitôt rejeté par l’ensemble de la classe politique, y compris par les alliés du Hezbollah. Mais, cette déclaration paraît tout à fait en phase avec son orientation stratégique4.

Faut-il en conclure que ce parti, qui exerce un véritable contrôle sur le gouvernement libanais, est délibérément en train de saboter les négociations en cours entre le gouvernement libanais et le FMI ?

C’est une hypothèse tellement énorme que peu de voix osent l’affirmer ouvertement. Ce sabotage est un travail de l’ombre, lequel met en mouvement tantôt un pion, tantôt un fou, tantôt un cavalier (la querelle sur les valeurs réelles des pertes des banques en est un bon exemple). L’intimidation et la menace sont de bonnes armes pour freiner les ardeurs de ceux qui voudraient dénoncer ces agissements.

De temps en temps filtrent sur les réseaux sociaux des accusations chiffrées sur les malversations qu’ils ont commises. Le parti leur rappelle ainsi qu’il sait tout sur tout le monde et qu’il les tient, car on ne sait rien ou pas grand-chose sur lui.

Mais la parole se délie de plus en plus.

Les témoignages

27/06/2020 : l’ambassadrice américaine, Dorothy Shea, est interviewée par une chaîne de télévision arabe (Al Hadath). Elle déclare que le Hezbollah empêche toute solution économique au Liban et qu’il contrôle le gouvernement de Hassan Diab, le Premier ministre en titre.

Cet épisode n’aurait constitué en lui-même que celui d’une déclaration américaine de plus sans la maladresse combinée d’une auditrice, qui porta plainte en référé et d’un juge trop zélé, qui interdit aux media libanais d’interviewer désormais l’ambassadrice.

Je passe rapidement sur les péripéties qui s’ensuivirent : désaveu du juge par les autorités ; il est contraint à la démission ; plates excuses de ces mêmes autorités auprès de l’ambassadrice, etc. Souvenons-nous plutôt de l’adage : « Il n’y a que la vérité qui blesse ». L’ambassadrice s’exprimait du haut de toute la force des services de renseignement du pays qu’elle représente5.

05/07/2020 : le Patriarche Raï, personnage du plus haut rang dans la hiérarchie maronite, somme le président de la République, lors d’un prêche, de « briser le siège imposé à la libre décision nationale ».

La communauté maronite est la communauté chrétienne la plus importante au Liban. Le président de la République et le Commandant en Chef de l’armée sont maronites. Lorsque le Patriarche s’exprime, c’est bien davantage que le point de vue de la communauté chrétienne qu’il porte. Il représente en quelque sorte une composante essentielle de l’identité nationale libanaise.

Le 15 juillet, le Patriarche se rend au palais présidentiel pour dire au Président la même chose, mais en face, cette fois-ci. Le dialogue tourne court et les communiqués sont alambiqués : ils sont d’accord, mais ils ont des points de vue différents. Comprenne qui pourra.

Ce Président veut que lui succède son gendre, Gibran Bassil, déjà cité ici, chef du parti présidentiel. Le Président pense que, de même que son alliance avec le Hezbollah lui a permis de conquérir le pouvoir, de même le maintien de celle-ci favorisera son projet. Il ne fera donc rien pour briser ce fameux siège dans lequel le gouvernement est enfermé.

Le 16 juillet, dans une déclaration à Vatican News, Mgr Raï le bien nommé (le mot signifie berger en arabe), s’exprime enfin sans sous-entendus : « Le Hezbollah [qui] fait ses guerres et entraîne le Liban avec lui en Syrie et au Yemen. Cela n’est pas normal. […] Malheureusement la mainmise du Hezbollah sur la politique et le gouvernement fait que nous sommes délaissés par les pays arabes, par l’Europe et les États-Unis ». Il lance ensuite un appel pour le retour du Liban à la neutralité.

À cela Hassan Nasrallah ne répond pas directement. Il le fait par l’intermédiaire de deux enturbannés qui ne peuvent rien lui refuser, l’uléma Ali Fadlallah et le mufti Hassan Charifé.

Contrairement à ce qu’il en est au sein de la communauté sunnite, la hiérarchie religieuse chiite est très structurée. Un uléma se distingue par son degré de connaissance de l’Islam et par le pouvoir d’interprétation que cela lui confère. Un mufti est une autorité religieuse capable de prononcer des fatwas, sortes de décret que tout membre de la communauté se doit d’appliquer.

Toujours est-il qu’en un salmigondis invraisemblable, ils disent non à la neutralité. L’un d’entre eux se permet même de critiquer le gouvernement pour son manque de résultats, alors que ceux-ci résultent du minutieux travail de sape organisé par son chef agissant dans l’ombre, et qu’il le sait bien.

De ce travail de sape, ce qui a filtré, c’est une colère du Premier ministre, colère de l’impuissance, laquelle s’est exprimée lors du conseil des ministres du 15 juillet 2020.

C’était une colère rentrée car il s’est exprimé à mots couverts, devant une assemblée dont j’imagine que chaque membre était en mesure de décoder son discours : « Certains font tout pour aggraver les souffrances des Libanais ».

Il accuse alors de trahison un responsable « dont le seul intérêt est d’empêcher l’arrivée des aides ». Il affirme disposer de rapports prouvant l’existence d’un plan visant à saboter le gouvernement de l’intérieur6.

Encore un peu de courage, monsieur le Premier ministre : citez les noms et publiez les rapports. Vous rendrez au pays le service qu’on vous empêche de lui rendre en ne vous laissant pas faire votre travail.

Le Hezbollah : un adversaire de la révolution libanaise

La nature théocratique du projet politique du Hezbollah est manifeste. Ce parti l’a démontré en s’opposant à la révolution du 17 octobre de la manière la plus vicieuse qui soit : en envoyant des commandos violents et anonymes contre les manifestants et en détruisant les symboles de la révolution, lesquels étaient immédiatement reconstruits du reste.

Le chef du Hezbollah s’est d’ailleurs exprimé clairement contre les changements demandés par les révolutionnaires et contre la démission du gouvernement, qu’ils ont néanmoins exigée et obtenue.

Deux revendications ont émergé : nous appartenons à la nation libanaise avant d’appartenir à une communauté religieuse d’une part et d’autre part, nous exigeons le départ de toute la classe politique au pouvoir.

Ces deux revendications s’opposaient frontalement à la volonté de Hassan Nasrallah. Son peuple, c’est la communauté chiite. Il n’est pas d’accord pour que sa communauté se réclame d’une identité libanaise qui précéderait son identité religieuse.

De même, le système qui autorise une telle préséance du religieux ne saurait être contesté. C’est ce système qui autorise ce parti à faire allégeance à l’Ayatollah au pouvoir en Iran, en rejetant toute accusation de trahison.

Pourtant ces accusations de trahison sont des plus légitimes. Pensez-vous ? Ce parti entretient une armée qui a participé à la guerre civile en Syrie aux côtés du pouvoir.

Or ce pouvoir a maintenu le pays du cèdre sous une férule terrible de 1990 à 2005, organisant une sorte de terreur d’État (assassinats systématiques des hommes politiques récalcitrants et des journalistes qui osaient s’exprimer). Il a pillé sans vergogne toutes les ressources du pays occupé. Certes la Syrie n’est pas devenue un ennemi pour autant, mais le pouvoir syrien n’est pas un ami du Liban.

Quant à la revendication que parte la classe politique au pouvoir au Liban, elle se ramène à l’exigence que soit démantelé un dispositif minutieusement construit par le Hezbollah au fil des années, afin d’assurer sa domination, en contrôlant les institutions. « Je ne suis pas favorable à ce qu’on change quoi que ce soit », dit Hassan Nasrallah.

À ces deux revendications, les révolutionnaires ajoutèrent celle de la restitution des biens mal acquis et celle de l’indépendance de la justice. Le retour de l’État de droit, en somme. Or le seul droit auquel le Parti croit est celui de poursuivre son projet théocratique dominateur.

Le projet théocratique est aux antipodes de toute forme de libéralisme. On le voit par la soumission de la partie de la communauté chiite vivant dans les territoires contrôlés par le parti : tout y est organisé et subventionné par ses soins, services publics et administration.

La population rembourse en payant le prix du sang, car sa jeunesse est sous les drapeaux du parti et elle est envoyée au sacrifice pour des causes qui ne sont pas celles du Liban.

Récemment, ce sacrifice fut terrible, car les troupes du Hezbollah ont subi de lourdes pertes dans le territoire d’Idleb en face de l’armée turque. Elles subirent l’épouvante et l’humiliation d’une retraite pénible. Un début de contestation interne s’ensuivit, mais ce fut sans lendemain, car le parti sait prendre soin de la veuve et des orphelins7.

Que proposons-nous ?

Proposons-nous pour autant un alignement sur l’Occident lequel s’opposerait au « tournons-nous vers l’Est » du Parti de Dieu.

L’urgence financière, économique, humanitaire impose de mener à bien au plus vite la négociation en cours avec le FMI, d’engager les réformes qu’il demande, lesquelles sont de toutes les façons nécessaires, de se tourner vers le GIS et vers les partenaires arabes traditionnels du Liban. Il n’y a pas d’alternative.

Il ne faut pas en conclure pour autant que la bonne approche est de s’aligner sur l’Occident sur tous les plans. Pour ma part, je prônerais plutôt le respect pur et simple de la Constitution libanaise : « Le système économique du Liban est libéral et il favorise la liberté d’entreprendre ».

Or ce qui tient lieu de civilisation occidentale a tourné le dos au libéralisme. Partout, l’État y intervient massivement ; le protectionnisme y revient ; les dettes souveraines y sont colossales ; la liberté d’entreprendre y est bridée par des réglementations tentaculaires, absurdes et surabondantes ; les pouvoirs syndicaux n’y ont plus pour objectif que leur propre préservation ; les administrations publiques pléthoriques n’y cherchent plus qu’à grossir encore, ne sachant plus à quoi elles servent ; les services publics s’y dégradent tout en absorbant une part de plus en plus grande de la richesse nationale.

Quant à ces interventions des États dans l’économie, elles y sont théorisées et enseignées partout comme étant le nec plus ultra de la doctrine économique en dépit du fait qu’elles ont démontré toujours et partout leur inefficacité.

Les banques centrales manipulent la monnaie en maintenant artificiellement les taux d’intérêt au plus bas et elles rachètent massivement les dettes souveraines en faisant tourner la planche à billets. Il est peu probable que cela finisse bien.

En tout cas, ce n’est pas le modèle que doit suivre le Liban, mais le sien, fait d’ouverture sur le monde, de respect pour les sciences et les arts, d’esprit d’entreprise.

Conclusion

La thèse développée dans cet article semble reporter sur le Hezbollah la responsabilité exclusive de tous les problèmes du Liban, de toutes ses épreuves, de toutes les calamités dont il est accablé.

Ce n’est pas ce que je pense. Les autres vautours en sont également responsables, qu’ils soient les alliés du parti de Dieu – appellation que les croyants de n’importe quelle religion auraient pu dénoncer depuis longtemps comme étant blasphématoire, mais cela ne me regarde pas – ou qu’ils soient d’anciens alliés devenus opposants depuis l’installation du gouvernement Diab.

Notre thèse est que cela ne sert à rien de tenter de résoudre les autres problèmes tant que celui de la mainmise de ce parti sur le pays n’est pas résolu. C’est l’enseignement qu’il faut tirer des déboires du gouvernement libanais et des différents sabotages sur lesquels butent toutes ses initiatives.

Celles-ci se ramènent en effet à vouloir sauver le Liban tout en préservant son identité. Or le projet du Hezbollah est de le défigurer en lui faisant poser l’ancre dans d’autres eaux que celles dans lesquelles il a toujours baigné.

Dénoncer ce projet, juguler la peur, comprendre qu’il n’a pas le choix, tel est le défi auquel est confronté aujourd’hui le peuple libanais. Viendront ensuite les temps de la reddition des comptes, des réformes, de la révolution contre l’asservissement aux féodalités confessionnelles et pour l’indépendance de la justice.

Tant que ce parti exerce le pouvoir et d’autant qu’il l’exerce dans l’ombre, cela ne sert à rien de faire quoi que ce soit d’autre que d’agir pour qu’il le perde.

À ce propos lors des récentes manifestations de Beyrouth pour exiger les réformes, une controverse a éclaté entre les organisateurs. Certains souhaitaient que la plate-forme des revendications comporte la restitution de ses armes par le Hezbollah. D’autres prétendaient que c’était hors-sujet.

Nous comprenons peut-être maintenant que c’est le principal sujet. Il n’est pas vrai, contrairement à ce qu’il prétend, que le pouvoir politique du Hezbollah est indépendant de sa force armée.

C’est cette force qui lui confère un pouvoir d’intimidation sans précédent, lui permettant de réduire au silence toutes les oppositions. Il contrôle l’aéroport et le port de Beyrouth grâce à cette force armée, de manière parfaitement illégale et dans le silence des autorités, pour ne citer qu’un exemple. Il peut faire entrer ce qu’il veut et qui il veut dans le pays, sans en référer à qui que ce soit.

Nous avons vu à quel point les acteurs de la scène libanaise ont peur de parler. Si cette peur était surmontée et que chacun se mettait à dire ce qu’il sait, cela suffirait à transformer l’édifice sur lequel repose le pouvoir du Hezbollah en un château de cartes, lequel s’écroulerait alors sous le poids de l’opprobre.

Le Hezbollah pense peut-être que cette crise sonne l’arrivée de son heure. Il nous appartient de lui démontrer qu’elle sonne le début de sa fin.

  1. FMI : pourquoi les négociations sont dans l’impasse ? Commerce du Levant, Sahar el Attar, 03/07/2020
  2. Outre les Nations-Unies et la France, ce groupe comprend l’Allemagne, la Chine, l’Égypte, les États-Unis, l’Italie, le Royaume-Uni, la Russie, l’Union européenne, la Ligue des États.
  3. Les défis du Liban entre révolution et réforme, Webinaire du Bloc National du 09/07/2020
  4. Hassan Nasrallah ou la course à l’impasse, OLJ, Elie Fayad, 19/06/2020
  5. Dorothy Shea : non l’ambassade US au Liban ne sera pas réduite au silence, OLJ, 27/06/2020
  6. Démission de Bifani, le gouvernement temporise, § Diab hausse le ton, OLJ 14/07/2020
  7. Les pertes humaines du Hezbollah en Syrie mécontentent la base, Al Mashareq, Nohad Topalian, 14/02/2020
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