Liban : un an après l’explosion de Beyrouth, un État défaillant aux prises avec la pauvreté et le communautarisme

L’effondrement économique du pays est si grave que la Banque mondiale le classe parmi les trois plus graves jamais observés depuis le milieu du XIX esiècle.

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Screenshot 2021-08-13 at 17-30-26 L'avenir du Liban est dans les mains de Najib Mikati, nouveau (et ancien) Premier ministre

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Liban : un an après l’explosion de Beyrouth, un État défaillant aux prises avec la pauvreté et le communautarisme

Publié le 15 août 2021
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Par John Nagle.
Un article de The Conversation

Douze mois après la terrible explosion du port de Beyrouth qui a tué plus de 200 personnes, en a blessé des milliers et a laissé environ 300 000 habitants sans abri, la descente dramatique du Liban dans la crise économique et politique s’aggrave. L’effondrement économique du pays est si grave que la Banque mondiale le classe parmi les trois plus graves jamais observés depuis le milieu du XIX esiècle.

Les chiffres reflètent l’ampleur de la catastrophe humanitaire. Plus de 900 000 Libanais ne sont pas en mesure de se procurer suffisamment de nourriture et de bénéficier des services de base car les prix ont augmenté de 580 % depuis octobre 2020. La moitié de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. Le taux de chômage officiel a augmenté de 35 %. Et comme si la situation n’était pas assez grave, les dirigeants politiques de l’État n’ont toujours pas réussi à former un gouvernement de coalition.

Les causes immédiates de cette situation dramatique sont la crise bancaire de 2019, aggravée par la pandémie de Covid. La crise de liquidité qui a consumé le secteur bancaire a entraîné une dévaluation de la livre libanaise de 90 % et une baisse du PIB de 9,2 % en 2020. Cependant, pour bien comprendre la nature de la crise, il est important de prendre en compte le mélange mortel de sectarisme politique et de néolibéralisme qui affecte le Liban.

La notion de sectarisme politique fait référence au système de partage du pouvoir en vigueur au Liban, un système réinventé après la guerre civile de 1975-1990. L’objectif supposé du partage du pouvoir est de garantir des sièges au gouvernement aux représentants des 18 principales communautés de l’État. Le partage du pouvoir est donc censé garantir qu’aucune communauté ne puisse dominer l’État à l’exclusion des autres.

Or ce système a abouti à une situation dans laquelle un groupe de seigneurs de la guerre civile et de magnats ont utilisé leur position de chefs de communauté élus pour s’emparer des institutions économiques de l’État. Ces personnalités puisent dans le Trésor public pour enrichir leurs fortunes personnelles. À l’indice de perception de la corruption (IPC) 2020 le Liban se classe parmi les États les plus corrompus du monde.

Ces leaders communautaires utilisent ensuite ces ressources pour acheter un soutien politique. Les services de base – soins de santé, électricité et gaz – sont de plus en plus contrôlés par des factions communautaires privées. Ces services sont distribués aux membres de leurs communautés à condition qu’ils accordent leur vote aux chefs. Ce système rend de nombreux citoyens dépendants des factions pour leur survie quotidienne.

C’est ici que le sectarisme politique se superpose au néolibéralisme. Le néolibéralisme est associé au recul de l’État, à la privatisation, à la réduction des impôts et à l’externalisation des travaux et services publics (tels que la collecte des ordures) à des entreprises privées. Le Liban d’après-guerre a été décrit comme un exemple de « néolibéralisme réellement existant ».

L’une des illustrations les plus tristement célèbres de ce néolibéralisme est la reconstruction du centre-ville de Beyrouth par Solidere, une entreprise privée-publique créée par l’ancien premier ministre Rafic Hariri. Le transfert de l’espace public aux mains du secteur privé a rapporté à Solidere 8 milliards de dollars (5,7 milliards de livres), soit un quart du PIB du Liban.

Plutôt que de développer des services publics pour favoriser une citoyenneté inclusive et la légitimité du pouvoir, les élites ont érodé les institutions clés qui sont les piliers de la stabilité.

La révolution ou la réforme ?

Où va le Liban ? La Banque mondiale a prévenu que la « contraction brutale et rapide de l’économie libanaise est généralement associée à des conflits ou à des guerres ». La guerre civile qui a duré 15 ans au Liban a fait plus de 150 000 morts et un million de personnes déplacées. Une rechute dans ce type de guerre civile totale est hautement improbable.

En revanche, une nouvelle vague d’agitation sociale est plus vraisemblable. Les mouvements de protestation sont devenus une forme courante d’opposition aux dirigeants communautaires corrompus du Liban. En 2019, alors que la crise bancaire émergeait et que des taxes punitives étaient introduites, les Libanais ordinaires de tout le pays sont descendus dans la rue : cet épisode a été appelé la thawra (« soulèvement »). Les manifestants scandaient : « Tous, ça veut dire tous », ce qui signifie que, à leurs yeux, tous les dirigeants communautaires doivent être évincés.

Il est important de noter que la thawra a donné la parole à toute une série de groupes marginalisés, notamment les femmes, les citoyens LGBTQ+, les antiracistes et ceux qui soutiennent les travailleurs domestiques migrants.

Les élites communautaires ont déployé toutes les astuces à leur disposition pour assurer la survie du régime, officiellement au nom de la stabilité. Les forces de sécurité ont arrêté des militants – même pour leurs publications sur les médias sociaux – et ont lâché leurs sbires pour passer les manifestants à tabac.

La récente nomination de Najib Mikati au poste de Premier ministre signifie qu’une fois de plus, un magnat milliardaire va tenir les rênes du pouvoir. En tant que réformateur, il est probable que Mikati se contente d’apporter de petits ajustements au statu quo, plutôt que d’envisager la transformation significative du système communautaire qui s’impose.

L’Occident a traditionnellement essayé de soutenir le système politique défaillant du Liban. Aujourd’hui, l’Occident considère le Liban comme un acteur clé du régime international des réfugiés. Outre les 200 000 Palestiniens déplacés vivant à l’intérieur des frontières du pays, le Liban accueille aujourd’hui environ 1,5 million de réfugiés ayant fui la guerre civile en Syrie voisine.

La France, ancienne puissance coloniale de la région, a présenté un ensemble de réformes économiques et structurelles destinées à rétablir un gouvernement de partage du pouvoir. L’initiative française prévoit la mise en place d’un gouvernement dirigé par des technocrates prêt à mener des réformes sous la supervision du Fonds monétaire international.

Mais ces efforts visant à assurer la survie du régime vont à l’encontre de ce que souhaitent de nombreux citoyens libanais. Pour eux, il n’y a aucun intérêt à revenir à un système défaillant, incapable de fournir les services de base, les emplois et les droits de l’homme. Il faudra bien que la situation évolue. Le statu quo ne peut plus durer.

John Nagle, Professor in Sociology, Queen’s University Belfast

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

The Conversation

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  • « I examine how a range of non-sectarian social movements – including LGBTQ, feminist and class based groups – mobilize for inclusion or challenge power sharing structures in divided societies. » John Nagle

    Je ne suis pas sûr que ce soient les bonnes lunettes pour examiner la complexité du désastre libanais

  • Toulouse, Beyrouth, même substance, (Nitrate d’ammonium) même « explosions ».
    C’est évidemment accidentel. Un mélange par inadvertance.

  • Une prouesse:

    Félicitations à la Rtbf , la télévision d’Etat belge et au Vice Premier Ministre et ministre de la Justice Van Quickenborne:

    Afin de marquer l’anniversaire de l’explosion du port de Beyrouth, elle a réussi à passer des séquences spéciales aux Jt , la veille, le jour même et le lendemain, sans jamais citer, dans les reportages que j’ai regardés, le Hizbollah qui contrôle jusqu’aujourd’hui le port, ses accès et les frontières, pour le compte de la Syrie ( désormais satellite de l’Iran) .

    Elle reflète position de la Belgique et de la Cee : pour rappel :

    “VANQUICKENBORNE EST AUSSI EN AFFAIRE AVEC LE HEZBOLLAH QUI A PRIS LE CONTRÔLE DU LIBAN ET LE HAMAS QUI CONTRÔLE GAZA”

    Au micro de Marika Mathieu, Julien Bal,  journaliste à Radio Judaïca à Bruxelles, pour éclairer deux affaires d’antisémitisme qui secouent la Belgique, l’une sans doute plus grave que l’autre, comme soulignée par la Ligue belge contre l’antisémitisme dont voici le communiqué de presse datée du 6 octobre 2020 :
    La Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA) salue la formation d’un nouveau gouvernement de plein exercice après une crise politique longue de plus de 600 jours. À cet accomplissement, se mêle toutefois une profonde inquiétude liée à l’attribution de certains portefeuilles.
    La LBCA est notamment alarmée par la nomination de Vincent Van Quickenborne au poste de Vice-Premier ministre et ministre de la Justice, sachant qu’il s’est rendu coupable, le 27 février 2020, du tweet antisémite suivant: «Le lobby juif fait des heures supplémentaires ces jours-ci. Après Alost, Washington maintenant.»
    La LBCA relève l’usage par ce dernier de la terminologie antisémite la plus éculée («lobby juif») pour stigmatiser la condamnation par le ministre des Affaires étrangères israélien des dérives antisémites du carnaval d’Alost et des attaques du candidat démocrate américain à la présidence, Bernie Sanders, contre le Premier ministre israélien.
    En recourant au fantasmatique «lobby juif» pour dénoncer les déclarations d’un ministre israélien, Vincent Van Quickenborne fait ainsi le lien entre antisémitisme traditionnel et antisémitisme contemporain. À ce titre, la LBCA rappelle les rencontres de Vincent Van Quickenborne en 2002 avec les chefs des organisations terroristes du Hamas (qui se réfère aux Protocoles des Sages de Sion dans sa charte) et du Hezbollah (qui défile dans les rues de Beyrouth en faisant le salut nazi), toutes deux vouées à l’éradication de l’État juif.

  • Article tendancieux en ce qui concerne la terminologie de néo-libéralisme, le communautarisme, les méthodes d’attribution des marchés dans ce cas présents ne ressemblent guère au terme de libéral. L’auteur est de parti pris, il nous parle de citoyenneté inclusive, une terminologie dont le sens exact ici m’échappe.
    Il pouvait lui suffire d’évoquer tous les graves problèmes posés au Liban depuis l’arrivée des palestiniens, sans avoir recours au « néo-libéralisme », qui ressort au final sous les traits d’une technocratie…

    • @Propone , Entièrement d’accord avec vous, le terme néo-libéralisme tendrait à faire croire qu’il s’agirait de libéralisme poussé à l’extrême, or c’est tout le contraire d’un vrai système libéral. Ce à quoi on a affaire ici est un système de capitalisme de connivence poussé à l’extrême et devenant proprement maffieux. Le vrai poison du liban est le communautarisme religieux aggravé par la main mise de l’Iran via le Hezbollah.

    • Voili-voilou, c’est tout de la faute du méchant néolibéralisme, surtout pas du gentil Hezbollah.

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