Covid-19 en Iran : une stratégie qui pourrait être coûteuse en vies

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Les instances internationales et les ONG devraient mettre la pression sur le régime pour protéger sa population et ne pas recourir à des solutions extrêmes.

Par Hamid Enayat.

Il y a trois mois, quatre universitaires de l’université de Téhéran ont évoqué les trois stratégies dont dispose le gouvernement pour lutter contre le coronavirus en Iran : L’immunité collective, la maîtrise contrôlée de l’épidémie, une réponse agressive contre le virus.

Selon eux et sur la base des données fournies par l’Organisation mondiale de la santé, si le nombre de personnes contaminées dans les pays tropicaux tels que la Malaisie et les Philippines a augmenté de manière significative au cours de l’été, il pourrait également l’être pour l’Iran qui entrerait dans la phase d’immunité collective, avec des millions de personnes infectées.

Le choix dangereux de l’immunité collective

Le 13 avril dernier, le journal officiel Hamshahri a accusé le président Hassan Rohani d’avoir opté pour la stratégie de l’immunité collective, d’où le nombre de décès causés par Covid-19 ayant augmenté de manière exceptionnelle ces dernières semaines.

Une étude menée par des chercheurs de l’université d’Oxford au Royaume-Uni, place d’ailleurs la performance du gouvernement iranien dans le combat contre la pandémie en bas de l’échelle mondiale et en fait l’un des pays les plus vulnérables pour faire face à la deuxième vague d’infection au Coronavirus.

À ce sujet, Minoo Mohraz, membre du centre national du combat contre le Coronavirus en Iran (CNCI), a déclaré le 6 juin au quotidien iranien Khabar Fori :

« Environ 20 % de la population totale de notre pays (18 millions de personnes) sont actuellement infectés par cette maladie, et selon l’OMS, environ 40 à 70 % de la population totale risque d’être infectée. »

En se référant aux examens épidémiologiques et de tests sérologiques menés dans le pays, un autre membre du CNCI, Masoud Mardani, a confirmé ces estimations et a déclaré le 4 juillet à l’agence de presse iranienne ISNA :

« Ce test a été effectué de façon aléatoire et nous avons constaté que 18 millions d’Iraniens, soit environ 20 % de la population, ont été infectés jusqu’à présent. »

L’Association iranienne d’immunologie et d’allergie a récemment envoyé une lettre à Hassan Rohani pour l’avertir de la mise en danger de près de deux millions de personnes, dont une partie importante des victimes sera le personnel médical et sanitaire du pays. L’association a mis en garde contre la stratégie de l’immunité collective, qui selon elle ne serait qu’un mirage en raison des mutations éventuelles du virus face à la résistance biologique :

« Nous serons donc confrontés à un nouveau virus qui doit infecter à nouveau 70 % de la population afin d’atteindre à nouveau l’immunité collective et ce jeu dangereux aura des conséquences catastrophiques. »

Pourquoi Téhéran a choisi la stratégie de l’immunité collective ?

Si le régime avait opté pour la quarantaine collective totale pour lutter contre la pandémie, il était contraint d‘apporter une aide financière à au moins 30 millions de ménages défavorisés ayant perdu emploi et revenus.

Or, malgré les ressources considérables dont disposent les nombreuses fondations religieuses sous contrôle du Guide Suprême des mollahs, Ali Khamenei, ces derniers ont refusé de débourser comme prévu pour la cause sanitaire.

Cela n’a pas manqué de susciter l’ire de certains milieux en Iran. Le quotidien économique Jahan-e San’at a écrit le 8 avril :

« La quarantaine est très coûteuse pour le gouvernement de la République islamique d’Iran, car il doit subvenir aux besoins de la population. C’est pourquoi le gouvernement hésite à dépenser et reste indifférent pour la vie des citoyens […] Loin d’être convaincu par l’efficacité à la quarantaine et la fermeture complète du pays, il a choisi de mettre en danger la vie de millions de personnes. »

Hamed Reza Mahboobfar, membre du CNCI, a déclaré à ce même quotidien le 9 juillet :

« Alors la crise économique et la dévaluation du rial s’aggravent avec les sanctions et le coronavirus, le gouvernement a choisi la stratégie de l’immunité collective et s’est empressé d’assouplir les mesures préventives de confinement et de mettre la vie des gens en danger pour empêcher la répétition des manifestations de 2017 et 2019. »

En adoptant la stratégie de l’immunité collective, Téhéran a deux objectifs.

D’abord, ne pas avoir à dépenser les réserves du Guide suprême pour pouvoir payer ses forces à l’intérieur et ses milices inféodés dans les divers fronts au Moyen-Orient (Liban, Irak, Syrie, Yémen, Afghanistan…).

Ensuite, avec des pertes massives d’environ deux millions de vies en Iran, il cherche à soumettre la société iranienne et sa jeunesse insurgée pour empêcher un autre soulèvement populaire qui pourrait emporter cette fois un régime extrêmement fragilisé.

Une stratégie vouée à l’échec

Alors que le régime cherche à minimiser le fléau et prétend que seulement 12 000 personnes sont mortes du coronavirus, la principale force de l’opposition, le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), qui publie régulièrement le nombre de décès causés par Covid-19 en Iran, avance le chiffre de plus 70 000 victimes.

Cette estimation, plus réaliste, est obtenue à partir d’un vaste réseau tissé par les médecins, infirmiers, registres des cimetières et des fonctionnaires mécontents au sein du gouvernement, dans plus de 340 villes du pays.

Les opposants dénoncent l’incurie des autorités à protéger la population et prévoient un soulèvement populaire qui risque d’emporter le régime après quarante ans de pouvoir des islamistes. Une réalité que ne démentent pas les autorités et les médias iraniens eux-mêmes.

Le ministre iranien de la Santé, Saïd Namaki, a averti le 8 juillet à l’agence ISNA :

« Nous avons lu les rapports de sécurité. C’est un problème grave que les gens aient atteint un point d’éruption à cause de la pauvreté. Le Président et les forces de sécurité doivent prévoir des moyens de subsistance pour la population pour éviter une explosion. »

Le quotidien Eqtesad-e Saramad, daté du 5 juillet, a de son côté mis en garde contre les débordements.

« Le pays traverse des jours étranges. Il y a des débordements étranges dans tous les domaines et dans tous les milieux. Ce qui est étrange, c’est que même les esprits les plus lucides s’embrouillent parfois et se demandent ce qui se passe ? Pourquoi tout semble être hors de contrôle ? »

Compte tenu de la pauvreté généralisée, de l’épidémie de coronavirus au sein d’une population désemparée pour laquelle aucune solution n’a été trouvée par un régime en fin de course, il existe des raisons d’être inquiets pour la sécurité et la santé de la population iranienne.

Les instances internationales et les ONG devraient mettre la pression sur le régime pour protéger sa population et ne pas recourir à des solutions extrêmes. C’est l’appel que vont lancer les participants à un « sommet mondial pour un Iran Libre » organisé bientôt en ligne par les opposants pour attirer l’attention de l’opinion sur la tragédie qui touche leur pays.

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