Fête de la musique : mais qui est donc le « Youtuber mélomane » ?

May orchestra concert(CC BY-SA 2.0) — Meredith Bell, CC-BY

À l’occasion de la Fête de la Musique, voici les portraits humoristiques des commentateurs de musique sur Youtube.

Par Gérard-Michel Thermeau.

À l’occasion de la Fête de la Musique, je vous propose un petit portrait rapide, et certainement incomplet, des commentateurs sur Youtube. Grâce à ce réseau social, opéras, symphonies, chefs-d’œuvre de la musique profane et religieuse sont accessibles à un grand nombre de spectateurs. Bach et Haendel touchent en un jour plus d’auditeurs qu’ils n’en ont eu pendant toute leur existence.

Si beaucoup se contentent d’apprécier en silence la beauté des œuvres et des interprétations proposées, d’autres se sentent obligés de commenter. Mais ne sommes-nous pas justement sur un réseau social me direz-vous ? Certes et ce n’est pas parce qu’ils n’ont rien à dire que les commentateurs se taisent.

Mais on peut distinguer plusieurs types de commentateurs. J’ai essayé de les grouper par famille.

Les commentaires sont, bien sûr, massivement rédigés en anglais ou quelque chose d’approchant. Je traduis ici pour la commodité de la lecture.

L’expert  (ou critique) : il juge ainsi la Philarmonie de Berlin (quand le nom de l’orchestre n’est pas mentionné) : « Cet orchestre est ridicule ». Il donne des leçons de composition à Mozart, d’orchestration à Ravel et d’interprétation de la musique baroque à William Christie. Sous la même vidéo, quand deux experts s’expriment, l’un trouve toujours le tempo trop rapide et l’autre trop lent.

Le tartineur : en général, il confond Richard Wagner et Richard Strauss quand ce n’est pas la musique de Wagner avec celle de Mahler. Moins il en sait, plus il étale son ignorance. Il s’indigne que l’on ait transcrit pour piano le concerto pour violon de Beethoven : « Cela aurait choqué Beethoven ». C’est alors qu’un commentateur bienveillant lui signale que la transcription a été effectuée par Beethoven lui-même. Il persévère néanmoins. Il est comme cette dame qui, apercevant le buste de Wagner, s’écria : « Ah ! Mozart, Ta ! Ta ! Ta ! Ta ! »

Le maniaque : il note que le basson est entré avec un léger retard. Il repère soigneusement que tel soliste de classe internationale a fait une fausse note à tel endroit précis de la partition.

Il donne toujours le timecode.

Le serviable : il note les diverses parties d’un concert ou les différents mouvements d’une œuvre. Il donne toujours le timecode. Il fournit à l’occasion une traduction d’un texte chanté.

Le contempteur : il ne peut admirer un musicien sans en dénigrer d’autres : « Je donnerais toute l’œuvre de Bach pour une minute de … », « Wagner est le maitre de l’opéra n’en déplaise à nos amis Italiens » ;

Il cite Brahms pour dézinguer Beethoven. On peut remplacer ces noms facilement : le sport favori des grands compositeurs étant de dire du mal d’autres grands compositeurs.

Le conservateur : pour lui, les interprètes morts sont toujours supérieurs aux vivants, « Ça ne vaut pas Fürtwangler », « Gustav Leonhardt est insurpassable ici », « Personne ne peut jouer cette œuvre comme Thomas Beecham. »

L’encyclopédiste : il a le souci d’éclairer les autres. « Hugo Alfven (1872-1960) compositeur suédois, peintre et écrivain, a composé plus de 200 œuvres dont 5 symphonies. », « Cette impressionnante symphonie de Scriabine appartient à sa seconde période… », « Je diviserais le Romantisme en trois périodes elles-mêmes subdivisées en trois sections… », « L’année 1824 est un tournant dans l’œuvre de Schubert… »

L’érudit : il disserte gravement sur le choix le plus judicieux : clarinette de basset, cor de basset ou clarinette en la pour interpréter le concerto pour clarinette de Mozart ?

Il remarque tout de suite les écarts par rapport aux instrumentations indiquées : « Où est donc la seconde clarinette ? », « Une grosse caisse ? Deux timbales d’accord mais il n’y a pas de grosse caisse dans la partition de Mahler » (à propos de la 3e symphonie).

L’étudiant(e) : « Je travaille ça en musique », « C’est le devoir de mon prof de musique », « Merci à ma prof de musique de m’avoir fait découvrir ce morceau ». On est bien content pour eux.

Le justicier : « Saint-Saëns est le plus sous-estimé des compositeurs » (vous pouvez remplacer au choix par la plupart des grands musiciens français sous la plume d’un anglophone). « Bach est le plus surfait des compositeurs » (vous pouvez remplacer au choix par n’importe quel musicien célèbre). « Une grande symphonie injustement négligé » (s’applique à toutes symphonies hormis celles de Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Mendelssohn, Schumann, Brahms, Tchaïkovski, Bruckner et Mahler)

Le prophète de comptoir : « Mozart serait une rock star aujourd’hui. »

Le confident des grands maîtres : « Dvorak aurait été fier d’elle… », « Wagner aurait été horrifié de cette mise en scène », « Mozart aurait aimé cette interprétation »

L’original : « La musique classique anglaise est celle que je préfère », « Ma symphonie préférée de Beethoven est la 4e. »

L’exclusiviste : « Je me dis que la musique baroque est la seule véritable musique », « C’est mon compositeur favori. »

Le sensible : à propos de Beethoven : « Quand on pense qu’il était sourd quand il a composé ça ». Parlant de Mozart : « Dire qu’il est mort à 35 ans ». À propos de Bizet : « Dire qu’il est mort à 37 ans ». À propos de Schubert : « Dire qu’il est mort à 31 ans ». C’est bien triste n’est-ce pas ? Surtout, ajoute cette âme délicate, quand on songe ce qu’ils auraient pu écrire s’ils avaient vécu encore 30 ans.

L’extatique (français) : il vire facilement poète de tendance mallarméenne sur le mode amphigourique : « La caresse de sa musique sur notre âme est toujours un moment inoubliable », « Chaque instrumentiste délivre son contenu céleste car la spiritualité appartient au domaine de ce qui suit le réel quand l’art le transcende », « Je gravite des hauteurs inimaginables, des bouquets de sentiments de mille couleurs m’envahissent. »

Il a ses équivalents dans d’autres langues mais la poésie se prête mal à la traduction.

L’amateur de clichés ou débiteur de lieux communs : pour lui, la musique allemande est « profonde », la musique italienne « sensible et mélodique », la musique française « raffinée et élégante ».

Il aime enfiler les perles : « La musique est universelle », « La musique est le langage de l’âme », « Bach est divin » (avec toutes sortes de variations en changeant le nom du compositeur : Mozart, Schubert et Chopin s’y prêtent particulièrement)

Le naïf : découvrant un « tube » classique type Les 4 Saisons ou la 40e de Mozart : « C’est beau tout de même »« C’est vraiment un chef-d’œuvre », « Ça c’est de la musique »« Un des plus grands morceaux jamais écrit », « C’est mon morceau classique favori », « Beau dès la première note », « Il est impossible d’y résister ».

Le satisfait : « Magnifique », « Wunderschöne Musik », « Fantastic orchestra », « Amazing performance », « Bravissimi », « C’est la meilleure interprétation que j’aie entendue ». C’est un type de commentateur bien reposant.

Le nostalgique : « Je me souviens l’avoir entendu sur une cassette en 1971 », « C’était un de mes morceaux favoris quand je l’ai découvert au lycée… » Les réseaux sociaux favorisent les confidences intimes adressées à l’ensemble de l’humanité.

Le cinéphile : entendant l’adagio du Trio op. 100 de Schubert : « Ah ! Barry Lyndon » ; découvrant Carmina Burana de Carl Orff : « C’est Excalibur de Boorman ! »

Dans sa variante naïve : « Et… mais c’est une musique de film ! »

L’amateur de jeux vidéos ou d’anime : « Qui est là à cause de YY ? », « Je préfère l’interprétation dans XX », « C’est la musique du jeu ZZ ». Comme quoi la culture populaire audiovisuelle favorise la diffusion de la musique classique.

L’amateur de série TV : « Ça me rappelle la musique de Game of Thrones » (choc : les musiciens du grand et du petit écran s’inspireraient-ils des œuvres des grands maîtres du passé ?)

L’Américain : il trouve que tel chef d’orchestre, tel flutiste d’orchestre quand ce n’est pas le troisième contrebassiste ressemble (souvent très vaguement) à tel (parfois obscur) artiste américain (entendons-nous, obscur = connu aux USA mais guère au-delà). Comme l’Américain se déplace rarement seul, la même remarque va se répéter plusieurs fois sous la vidéo. « Qui a laissé Machin diriger l’orchestre ?  », « C’est Truc qui joue de la contrebasse ? »

L’Anglo-saxon : ne supporte pas les commentaires en langue non-anglaise : « In english please », ou bien il s’étonne du grand nombre de commentaires en français : « C’est le coin des Français ici ? »

Le nationalist: « Richard Wagner so genial ! Ein grosser Deutscher ! », « Fauré, l’âme française », « J’aime, c’est français quand même », « Voilà qui me rend fier d’être Tchèque ». Malheur à celui qui naïvement exprimerait son admiration pour un grand violoncelliste d’autrefois : « Ah ! Pablo Casals ». Il s’attire une réponse furibonde du Catalan de service : « Pau Casals ! »

L’Italien nationaliste : nationaliste particulièrement complexé, il se console en répétant sur tous les tons combien la culture italienne fut rayonnante (comme s’il y était pour quelque chose). « L’Italie a donné au monde les plus grands musiciens », « Que serait le monde sans l’Italie », « Il barocco è archetipo culturale italiano » : Bach et Haendel doivent leur génie aux Italiens. Ayant découvert, hier, la musique de Lully grâce à YT, l’Italien nationaliste se sent obligé de faire la leçon aux Français qui fredonnent le menuet du Bourgeois gentilhomme depuis des siècles.

L’ignare : il ne comprend pas pourquoi le prince charmant dans la Cendrillon de Massenet est chanté par une femme : « C’est quoi cette histoire de lesbiennes ? » Alors, je ne vous parle pas des opéras baroques où les rôles de castrats sont souvent chantés par des femmes.

Le conscientisé : à propos d’interprétations « à l’ancienne » des cantates de Bach où toutes les voix « féminines » sont chantées par des hommes : « On ne trouve aucun alto féminin dans tous les Pays-Bas ?  »

Il n’est pas toujours très cohérent. « Il n’y a pas de femmes dans cet orchestre ? C’est quoi cet orchestre ? » (à propos d’un orchestre symphonique d’il y a plusieurs décennies). « Rien que des femmes, c’est fantastique ! » (à propos d’un ensemble récent).

Pour lui la qualité musicale dépend de la structure par âge et par genre des orchestres : « C’est bien d’avoir des orchestres avec des musiciens plus jeunes et des femmes plutôt que ces orchestres des années 50 où c’était tous des vieux et des hommes ».

Il pousse parfois le souci des minorités très loin : « Quelque chose me choque : tous les musiciens sont droitiers. 15 % des humains sont gauchers et on n‘en compte pas ici ! »

Le réactionnaire : « Il y a trop de femmes dans cet orchestre » ; ou sur un mode ironique : « Il y a bien des hommes dans cet orchestre, comment cela se fait-il ? »

Le hors sujet : « Le Circaète Jean-le-Blanc (Circaetus gallicus) est une espèce de rapaces spécialisés dans la chasse aux reptiles… »

L’égaré : « ennuyeux », « c’est quoi cette merde ? »

Je ne signale que pour mémoire ces deux fléaux des réseaux sociaux : celui qui vient raconter sa vie et celui qui ramène tout à ses obsessions politiques.

Bref, si la musique adoucit les morses, elle n’améliore pas toujours les humains.

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