Joseph Kessel, écrivain en liberté

Joseph Kessel By: Trending Topics 2019 - CC BY 2.0

La Pléiade rend hommage à Joseph Kessel dont romans et récits viennent d’être publiés en deux volumes sous la direction de Serge Linkès.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Ce fichu Covid a tout bouleversé : même la quinzaine de la Pléiade en a été retardée. Cette année la collection rend hommage à Joseph Kessel dont romans et récits viennent d’être publiés en deux volumes sous la direction de Serge Linkès. Ce joli cadeau, offert pour l’achat de trois volumes de la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, offre comme à l’ordinaire une biographie richement illustrée de l’écrivain retenu. Gilles Heuré a ainsi signé cet album Joseph Kessel.

Peut-être un peu oublié, cet écrivain dont les œuvres ont tant inspiré le cinéma, était un esprit libre. Il s’intéressait peu aux idées politiques mais beaucoup aux humains. Son œuvre reflète sa vie marquée par son goût pour l’aventure, les paysages exotiques, la vie en liberté.

Les origines d’une œuvre

Joseph Kessel présente bien des points communs avec Romain Gary, notamment ses origines juives, la naissance étrangère, la passion des avions et l’engagement dans la France libre.

Né un peu accidentellement en Argentine, il était le fils de Juifs de l’Empire russe. Il va passer ses années de jeunesse entre ces deux patries, la Russie et la France. De son séjour à Orenbourg, il devait conserver une fascination pour les Tatars, les cosaques et les nomades en général.

Après des études brillantes, l’adolescent rêve d’aventure et de s’engager dans la Grande guerre qui vient d’éclater. Étant encore un peu jeune, en attendant, il exerce en sa plume au très compassé Journal des Débats en manque de journalistes où sa connaissance du russe fait merveille.

Dès qu’il le peut, il s’engage : le voici aviateur. Il puisera dans cette expérience, où il frôle la mort à plusieurs reprises, la matière de son roman L’Équipage.

Après une traversée des États-Unis ponctuée essentiellement de beuveries et de rencontres sexuelles éphémères, le voici en Russie où les Alliés tentent d’endiguer le péril bolchévique. À Vladivostok, une communauté hétéroclite aux nationalités bariolées se retrouve au milieu des effluves d’alcool et des volutes de fumée : Kessel a trouvé son univers.

Joseph Kessel reporter et écrivain

Joseph Kessel retourne en France via la mer de Chine, l’Océan Indien et la mer Rouge sans trop savoir ce que sera son avenir : « J’ai envie de tout faire ». Tout mais pas l’enseignement, la carrière rêvée par ses parents. Il retourne au journalisme et se fait une certaine réputation notamment dans les colonnes de Paris-Soir.

Naturalisé Français, il est remarqué par Gaston Gallimard qui édite son premier recueil de nouvelles puis son premier roman, L’Équipage en 1923. « C’est un conteur » note judicieusement un critique.

Une de ses nouvelles, Mémoires d’un commissaire du peuple provoque la colère de LHumanité fustigeant le « rédacteur réactionnaire aux Débats » qui a recueilli les « ragots » et les « mensonges » des « Blancs réfugiés ». Kessel ne pardonnait pas aux communistes d’avoir détruit sa Russie. Ceux-ci ne manqueront pas de conspuer des textes sentant « l’ordure policière ».

Les folles nuits parisiennes, les drogues et débauches, ne l’empêchent nullement de produire une œuvre couronnée dès 1927 par le grand Prix de l’Académie française.

Un romanesque vulgaire et tapageur

Toujours reporter, le voici à se pencher sur la traite des esclaves en Afrique en 1930 pour Le Matin : une traite dont on parle peu, celle à destination de la péninsule arabique se perpétuant au XXe siècle. Il réussira une expédition rocambolesque avec l’aide de l’aventurier Henry de Monfreid.

Il traverse l’Allemagne « enfiévrée » au moment des élections de 1932 et décrit la montée du nazisme : « comment lutter contre le vertige, contre l’attraction du gouffre » écrit-il dans Le Matin. Ces reportages nourriront son roman La Passante du Sans-Souci.

Sa réputation dans les milieux journalistiques lui ont valu le surnom d’Empereur. Mais aux yeux des « intellectuels » des purs de la NRF, ce reporter-romancier n’est pas un véritable écrivain. Joseph Kessel incarne un « romanesque vulgaire et tapageur ». Ces romans ont trop de succès pour être bien écrits.

Il travaille pour le cinéma français, adaptant son propre roman L’Équipage mais aussi le Mayerling de Claude Anet. Mais Hollywood, où il fait un séjour, lui déplaît par son côté clinquant.

Pendant la Guerre d’Espagne, ses reportages se veulent non engagés mais il sympathise pour les Républicains : il voit dans le conflit « un avertissement, un exemple » et s’étonne de l’indifférence des Français. Peu politisé, Kessel s’intéresse avant tout aux hommes de tous bords.

Du Chant des Partisans à l’Académie française

Mobilisé comme correspondant de guerre, Kessel subit l’enfer de Dunkerque où il connaît pendant quelques heures la « plus belle trouille » de sa vie. Dès le 28 septembre 1940, son nom figure sur la liste des ouvrages retirés de la vente ou interdits par les autorités allemandes. La loi sur le statut des Juifs lui interdit de continuer son activité de journaliste.

Entré en résistance, Joseph Kessel se retrouve à Londres en janvier 1943. Il y retrouve son neveu, Maurice Druon : tous deux écriront le Chant des Partisans. Le général lui suggère « quelque chose sur la résistance » : ce sera l’Armée des Ombres. Il se bat aussi, retrouvant les joies de l’aviation dans l’escadrille Sussex.

La victoire le voit de nouveau reporter pour France-Soir : au procès Pétain, à Nuremberg, à la naissance d’Israël qu’il salue avec enthousiasme…

Mais il va surtout, à partir de 1953, d’abord pour France-Soir, parcourir le monde assoiffé d’aventures : le Kenya, l’Afrique des Grands lacs, plus tard la Birmanie, l’Inde, l’Afghanistan.

Son roman Le Lion enthousiasme de Gaulle : « c’est peut-être le plus beau de vos livres. » Et l’Académie française lui tend les bras, Mauriac s’amusant de voir le « lion dans la bergerie ». Sur son épée d’académicien, Joseph Kessel fera figurer l’étoile de David et la croix de Lorraine, ses deux fidélités. Les Cavaliers en 1967 marque le sommet de son œuvre : « la clé de mon univers littéraire ».

Lui qui rêvait de mourir dans un fauteuil, la cigarette à la main est exaucé un soir de juillet 1979.

À lire :

Joseph Kessel, Romans et récits, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, juin 2020, (deux volumes, 1968 + 1808 p.)

Gilles Heuré, Album Kessel, Gallimard 2020, 254 p. (offert pour l’achat de trois volumes de la Pléiade)

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