Philippe Martinez, social-traître à la CGT

Philippe Martinez-PASCALVAN(CC BY-SA 2.0)

En apposant sa signature à une tribune favorable à la proposition de relance de Macron et Merkel, Philippe Martinez s’est attiré les foudres d’une partie de la CGT.

Par Nathalie MP Meyer.

Vu globalement depuis la CGT et la gauche de la gauche, le social-traître en titre est incontestablement le patron de la CFDT Laurent Berger. Réformisme, soutien (conditionnel, mais soutien quand même) de la retraite par points, conférence de financement des retraites, proximité et dialogue avec le gouvernement – aux yeux des professionnels de la lutte finale, tout ceci ne pardonne pas.

Mais vu depuis certaines factions intérieures à la CGT, des doutes de plus en plus bruyants sur la sincérité de l’engagement révolutionnaire du Secrétaire général Philippe Martinez sont en train d’émerger, à tel point que maintenant, le social-traître, c’est aussi lui ! Bienvenue à l’extrême gauche de l’extrême gauche !

Qu’a donc fait notre irascible moustachu national pour s’attirer ainsi les foudres de ses camarades de lutte ?

Arrivé à la tête de la CGT en février 2015 après la démission sans gloire d’un Thierry Lepaon pris dans la tourmente des coûteux travaux de rénovation de son bureau et de son appartement de fonction, Philippe Martinez n’a pourtant eu de cesse d’étaler sa radicalité sur tous les fronts de la lutte syndicale :

Loi travail Hollande El Khomri (2016), ordonnances travail d’Emmanuel Macron (2017), réforme de la SNCF et fin du recrutement au statut de cheminot (2018) et encore tout récemment, réforme des retraites incluant la fin des régimes spéciaux particulièrement appréciés des agents de la RATP et de la SNCF – autant d’épisodes hauts en couleur et en contestation où on l’a vu déclencher blocages et grèves à rallonges avec pour objectif ultime d’obtenir non pas des amendements mais le retrait pur et simple des projets en question en causant au passage le maximum de dégâts à l’économie.

Très CGT, tout ça. Alors, qu’est-ce qui cloche ?

Le fait est que sur tous ces points, Philippe Martinez n’a obtenu aucun recul des gouvernements concernés, la réforme des retraites étant à l’arrêt plus par forfait sanitaire que par dynamitage syndical.

Mais ce n’est pas ce qui lui est reproché.

« Obtenir quelque chose » impliquerait de négocier, donc de s’inscrire dans le système social-démocrate qui prévaut actuellement et obtenir des avancées sociales en faveur des travailleurs en échange d’un certain réformisme de nos totems sociaux les plus sclérosés – exactement la position de la CFDT et exactement ce que refuse la CGT au nom de ses principes marxistes.

Or voilà que le 20 mai dernier, M. Martinez a jugé bon d’apposer sa signature de leader de la CGT à côté de celles de la CFDT, de FO, de la CFTC, de l’UNSA et du syndicat social-démocrate allemand DGB dans une tribune favorable à la proposition Macron-Merkel de relance européenne au moyen d’un endettement européen commun de 500 milliards d’euros (lequel est passé à 750 milliards dans la proposition subséquente de la Commission européenne).

Inutile de dire que l’association en chaîne des termes Martinez, CGT, CFDT, Macron, Merkel et Union européenne a immédiatement provoqué les réactions outragées de l’aile lénino-frondeuse de la CGT, à savoir notamment les quatre Secrétaires généraux des fédérations des Bouches-du-Rhône, du Val-de-Marne, des Industries chimiques et des Services et Commerce.

Le fait que les syndicalistes signataires de cette tribune demandent encore plus de milliards, encore plus de Green New Deal et beaucoup moins d’austérité en Europe n’entre pas en ligne de compte.

Seule surnage l’idée qu’avec son initiative prise pratiquement en catimini, Philippe Martinez est en train de compromettre le syndicat dans l’acceptation du mode de production capitaliste le plus scandaleusement néolibéral qui soit :

« Quand des syndicats accompagnent un plan européen […] visant à relancer la machine infernale de l’accumulation capitaliste contre les peuples, en demandant simplement qu’une part du pactole soit consacré à une ‘Europe sociale’ chimérique, le devoir sacré du monde du travail est de démasquer la supercherie, mais aussi de réagir ! »

Plaider pour une réponse européenne à teneur social-démocrate ambitieuse pour sortir de la crise économique du Covid-19 comme le fait Philippe Martinez avec ses collègues des syndicats réformistes, voilà qui n’est pas du tout, mais alors pas du tout CGT. Car comme vous le savez, et comme le « pauvre Philippe Martinez » semble l’avoir soudain oublié :

« La CGT est une organisation de lutte de classes, elle a pour objectif le renversement du capitalisme, non son adaptation. »

À vrai dire, cette affaire de tribune illustre à merveille les tensions qui écartèlent la CGT depuis quelque temps.

Il lui a fallu un bon moment pour digérer la chute de l’URSS, mais ensuite, une partie de la centrale de Montreuil et une partie complémentaire au sein du Parti communiste se sont mises à penser que le communisme et le syndicalisme attaché devaient s’engager dans la voie de la lutte sociale en faveur des travailleurs, tandis que les éléments les plus, disons, réactionnaires veulent en rester à la lutte des classes des origines.

Dans ce contexte, Philippe Martinez apparaît comme le représentant de la nouvelle tendance « sociale » du syndicat tandis que le très léniniste et très actif patron de la CGT Cheminots Laurent Brun apparaît comme le champion du conservatisme marxiste le plus archaïque. Pour lui, les grèves ont avant tout « une fonction ‘économique’ pour faire perdre de l’argent au patron »

À ceci près que Laurent Brun ambitionne assez ouvertement de devenir calife à la place du calife, ce qui pousse Martinez à une sorte de surenchère dans la grève et les blocages pour essayer de garder le pouvoir sur l’ensemble de sa base syndicale – tout en signant aussi des tribunes étonnantes et tout en ne disant rien, par exemple, sur la poursuite de la grève contre la réforme des retraites pendant les fêtes de fin 2019, contrairement à Laurent Brun et son collègue de la RATP qui ont rejeté toute idée de trêve des confiseurs.

Ces dissensions internes avaient déjà cassé le moral des troupes « socio-réformistes » lors du congrès de Dijon de mai 2019 qui avait vu la réélection de Philippe Martinez se faire sur un score un peu moins soviétique que d’habitude.

Principale pomme de discorde, l’adhésion de la CGT aux instances syndicales internationales. Son appartenance actuelle à la Confédération européenne des syndicats (CES) donne d’horribles palpitations à la frange « lutte des classes » qui y voit une institution européenne capitaliste au même titre que la Commission. L’arrivée de Laurent Berger à sa tête n’a évidemment rien arrangé.

Mais ladite frange a pris sa revanche en imposant contre le souhait de Philippe Martinez un rapprochement avec la très communiste Fédération syndicale mondiale (FSM) que la CGT avait pourtant abandonnée peu après la chute de l’URSS et qui brille surtout par ses accointances douteuses avec le « syndicalisme » nord-coréen, son soutien au régime de Bachar el-Assad en Syrie et sa proximité avec Cuba.

Dure, dure, la vie de Secrétaire général de la CGT !

C’est sans doute une caractéristique des environnements communistes : aussi à gauche qu’on se flatte d’aller, aussi prompt qu’on soit à s’agenouiller devant Marx et Lénine, aussi bruyamment qu’on clame sa haine anticapitaliste, on finit toujours par être le social-traître de plus marxiste et plus anticapitaliste que soi.

Cet article n’a évidemment pas pour but de faire pleurer sur le triste sort du « pauvre Philippe Martinez » qui, de son côté, pourrait fort bien être en pleine tentative de « gentrification » pour s’assurer un poste en vue par la suite, mais de constater avec beaucoup de plaisir qu’il existe des lignes de fracture exploitables au sein de la CGT.

Que Laurent Brun poursuive ses ambitions et peut-être assisterons-nous à un énième schisme syndical susceptible d’affaiblir l’impact de ce syndicat de moins en moins attractif mais responsable depuis trop longtemps des blocages économiques et mentaux qui empêchent la France de se réformer au-delà des petits dépoussiérages superficiels auxquels nos hommes politiques nous ont habitués.

Problème cependant, la capacité de nuisance et de chantage via la paralysie des transports est malheureusement du mauvais côté de la CGT. On n’est pas encore au bout de nos peines…

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