Plan de relance : la France trop faible pour s’en sortir ?

Handicapped by Anna Lee(CC BY-NC-ND 2.0) — Anna Lee, CC-BY

La perte de richesse due à la désindustralisation a plombé notre économie car il a fallu que l’État intervienne pour soutenir le niveau de vie de la population. Impôts et dette explosent donc.

Par Claude Sicard.

Notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, prépare un plan de relance pour la rentrée, mais on est certain, d’ores et déjà, que les moyens financiers dont il pourra disposer seront tout à fait insuffisants.

La France est, en effet, une économie vulnérable : parmi les pays européens, elle est l’un de ceux qui va avoir le plus de difficultés à sortir indemne de la crise du Covid-19 que nous venons de traverser.

Avant même cette crise, l’économie française était à la peine. En Europe, il faut le rappeler, notre pays, en matière de PIB/tête, ne se situe qu’en onzième position seulement :

Depuis  bien des années, tous les clignotants de l’économie sont au rouge : le taux de croissance du PIB est en moyenne inférieur à celui des autres pays européens, le budget de l’État est régulièrement en déficit, les prélèvements obligatoires sont bien plus élevés que partout ailleurs, la balance commerciale du pays est chaque  année négative, et le taux de chômage est anormalement élevé. Pour faire face à toutes ces difficultés, l’État a eu sans cesse recours à l’endettement, si bien  que la dette extérieure du pays a fini par se hisser à la hauteur du PIB.

Si donc l’économie française se trouvait en difficulté, avant même la crise actuelle, cela résultait d’un phénomène dont on ne mesure que seulement aujourd’hui toute la gravité : la fonte régulière, d’année en année, du secteur industriel du pays.

Les Français n’en prennent conscience que seulement aujourd’hui, avec la crise du coronavirus qui a servi de révélateur. À la fin des Trente Glorieuses le secteur industriel de la France était puissant : il employait 6,5 millions de personnes et représentait 28 % du PIB.

Aujourd’hui, les effectifs industriels se sont considérablement réduits : ils ne sont plus que de 2,7 millions de personnes, et le secteur industriel ne contribue plus que pour 10 % seulement à la  formation du PIB.

Normalement, il devrait s’agir de 20 %, et l’on sait que des pays comme l’Allemagne ou la Suisse se situent bien au-dessus. Actuellement, la France est donc le pays le plus désindustrialisé de tous les pays européens, la Grèce mise à part.

La France étant un pays où l’on aime bien raisonner en théoricien et non pas d’une manière pragmatique, nos dirigeants, et avec eux leurs conseillers, se sont fondés sur la théorie dite des « trois secteurs de l’économie » qui voudrait qu’une économie moderne soit une société « post industrielle », c’est-à-dire sans industrie, en sorte que le déclin de notre industrie a été considéré comme le signe normal de la modernisation du pays.

En fait, la théorie des trois secteurs de l’économie que Jean Fourastié avait dégagée de ses travaux, en 1946, a été caricaturée. Un pays moderne n’est pas un pays sans industrie, mais bien, plutôt, un pays doté d’un secteur « hyper-industriel », c’est-à-dire un secteur ayant, certes, des effectifs qui se sont réduits mais où les emplois sont à très forte valeur ajoutée. Jean Fourastié avait raisonné en termes d’effectifs, mais non pas de  valeurs ajoutées.

Lorsque l’on établit, en effet, une corrélation entre la production industrielle des pays (calculée par habitant), et les PIB per capita de ces pays, on note un coefficient de corrélation étonnamment élevé, supérieur à 0,93. Cela signifie que la production industrielle des pays est bien la variable explicative de leur richesse. C’est ce que montre le graphique ci-dessous :

(Source BIRD : prod. indus yc construction)

La France a une production industrielle par habitant faible, et il en résulte donc un PIB/capita limité. C’est la Suisse qui se trouve en tête, dans ces comparaisons internationales, avec une production industrielle par habitant extrêmement élevée et un PIB/capita double du nôtre : un peu plus de 80 000 dollars, alors que nous en sommes à 41 460 dollars seulement.

Le secteur industriel français est, aujourd’hui, à la moitié de ce qu’il devrait être : il lui manque environ 1,8 million de travailleurs. Si ces emplois existaient, ils induiraient, dans le secteur tertiaire, pour le moins 3,6 millions d’emplois : il n’y aurait donc plus de chômage, et l’économie du pays serait très prospère.

Grâce aux techniques de l’économétrie, il est aisé de calculer la richesse dont la France s’est privée en abaissant à 10 % du PIB la contribution de son secteur industriel, au lieu de 20 % qui serait le bon niveau. Le calcul auquel nous avons procédé aboutit à la conclusion que la perte de richesse due à l’affaissement très important de notre secteur industriel se monte à la somme de 268 milliards d’euros.

On peut tenter de recouper ce chiffre par une approche plus empirique fondée sur une estimation des emplois  manquants : on arrive, alors, au chiffre de 423 milliards d’euros. Il parait donc possible de retenir de ces deux approches le chiffre moyen de 350 milliards d’euros.

Cette perte de richesse a complètement plombé notre économie car il a fallu que l’État intervienne pour soutenir le niveau de vie de la population. La compensation s’est faite d’une part par de l’endettement, chaque année, et, de l’autre, par une montée inexorable de la pression fiscale. La dette extérieure du pays n’a donc pas cessé de croitre, et les prélèvements obligatoires, de leur côté, sont peu à peu devenus les plus élevés de tous les pays de l’OCDE.

Si notre industrie n’avait pas fondu comme elle l’a fait, le pays n’aurait pas eu à augmenter sa dette de quelque 80 à 100 milliards d’euros chaque année, et les prélèvements obligatoires se situeraient à la hauteur de ce qu’ils sont dans les autres pays européens. Les 350 milliards manquants ont été compensés par 100 milliards de dette de plus, ces dernières années, et 250 milliards de prélèvements obligatoires de trop.

Les gouvernements qui se sont succédé depuis une trentaine d’années ont été coupables d’avoir laissé fondre notre secteur industriel, et nous en payons très cher, aujourd’hui, les conséquences.

Déjà la révolte des Gilets jaunes avait été la traduction de la grave désindustrialisation du pays : dans l’urgence, Emmanuel Macron avait du lâcher 17 milliards d’euros, mais cette somme n’était rien en regard de la privation de richesse résultant de la désindustrialisation du pays. Aussi, les Gilets jaunes n’ont-ils nullement mis fin à leur jacquerie, car le compte n’y était pas.

On n’a jamais expliqué au peuple français que du fait de la fonte de notre secteur industriel, l’économie du pays se trouve privée de 350 milliards d’euros, chaque année, et le pays veut vivre, néanmoins, comme si ce phénomène ne s’était pas produit.

Il s’agit pour la France d’un problème structurel, et le plan de relance que notre ministre de l’Économie va présenter à la rentrée risque fort de se trouver tout à fait insuffisant au regard des 350 milliards d’euros manquant à l’appel.

La crise que nous traversons est d’une gravité extrême. Aux États-Unis, Donald  Trump a lancé un plan massif pour « sauver l’économie », un plan « audacieux et plus important que ce qui n’a jamais encore été fait », a dit le président américain. Et Steve Mnuchin, le Secrétaire d’État au Trésor, a laissé entendre qu’il pourrait s’agir de 1000 milliards de dollars.

En Europe, la Présidente de la Commission Ursula von Leyen fait de même, « pour aider le continent à sortir d’une récession sans précédent ». Elle a annoncé le  chiffre de 750 milliards d’euros. Ce plan qui sera financé par un grand emprunt européen est donc l’équivalent du plan américain.

La France serait  le quatrième bénéficiaire du plan d’aide européen, avec une somme de 38,7 milliards d’euros, composée à la fois de subventions et de prêts. Nous sommes dans une situation exceptionnelle et des dispositions « exceptionnelles » sont donc adoptées ; mais la somme octroyée par Bruxelles à notre pays parait particulièrement faible. Puissent donc les chiffrages que nous présentons, ici, servir d’argument à notre ministre pour obtenir de l’Union européenne bien plus que ce qui est actuellement prévu.

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