Transphobie, homophobie, racisme et antisémitisme : l’effet de meute et la rumeur

meute By: nathlemp - CC BY 2.0

En ces temps difficiles, il importe de rappeler les valeurs qui fondent nos démocraties. OPINION

Par Marc Knobel.
Un article de Trop Libre

Ce sont des images insupportables : une femme transgenre sort du métro. Elle est immédiatement prise à partie, bousculée, injuriée et violemment frappée, place de la République, lors d’une manifestation d’opposants au régime d’Abdelaziz Bouteflika en Algérie.

Il faut l’intervention de plusieurs agents de la sécurité de la RATP pour la sauver. Il y a là comme un effet de meute sauvage. Plusieurs personnes se déchaînent subitement, les injures fusent, tout simplement du fait de leur nombre, parce qu’elles s’amusent et s’excitent collectivement, avant de cracher et de frapper. C’est un phénomène que nous connaissons par ailleurs et qui s’exprime souvent avec ce fameux effet de groupe, certainement stimulant et encourageant, qui encourage et permet à une telle violence de se développer.

Prenons un autre exemple.

Le lundi 25 mars, Roxana Maracineanu, la ministre des sports, s’est dite favorable à des pénalités contre les clubs lorsque des chants et des injures homophobes viennent perturber certaines rencontres. Là encore, les supporters pensent s’amuser et sont plusieurs centaines à entonner ces chants. Si nous devions les questionner, certains diraient qu’ils ne sont pas homophobes et que ce n’est pas si grave.

Ce qui fait même curieusement dire à Nathalie Boy de la Tour, présidente de la Ligue de football professionnel, dans Le Parisien du 25 mars :

C’est le folklore, le folklore du foot… J’assiste à plus de cinquante matchs par an. Ce sont des propos qu’on entend régulièrement. Ça ne veut pas dire qu’ils sont acceptables, mais ils font partie de l’expression d’une ferveur populaire qu’il faut prendre comme telle.

Voilà un propos assez étrange, comme s’il fallait s’en contenter et composer avec ce soi-disant folklore pourtant répugnant. Et d’ajouter quand même :

Le travail de sensibilisation qu’on va avoir à faire va passer par des actions et des ateliers menés avec les groupes de supporters qui le souhaitent et avec des associations comme les Panamboyz, SOS homophobie ou Foot ensemble…

Ailleurs, dans d’autres stades, certains supporters imiteront collectivement des cris de singe et lanceront des bananes, pour injurier, diminuer, rabrouer un joueur de couleur.

Comment cela est-il possible ?

Le regroupement de supporters ultra-nationalistes, adeptes des croix celtiques et des saluts nazis, explique en partie l’ampleur de ce racisme. Mais ils ne sont pas tous skinheads ou d’extrême-droite. Ils peuvent être issus de tous les milieux. Et ils sont animés des mêmes pulsions destructrices, se nourrissent des mêmes préjugés. Ils ont les mêmes opinions hâtives et préconçues sur les homosexuels ou les noirs ; et n’attendent que le moment opportun pour se lâcher collectivement.

C’est dans le groupe qu’ils puisent leur force, c’est avec lui qu’ils se sentent confortés et réconfortés, car le groupe encourage à s’exclamer brutalement, injurier et salir. Il faut dire aussi que le racisme dans le foot n’est pas une nouveauté.

Rumeurs folles et réseaux sociaux

Il y a quelques jours, des rumeurs nauséabondes et folles se sont répandues comme une traînée de poudre dans les réseaux sociaux ou ailleurs. Malgré les démentis catégoriques de la Préfecture de police, une chasse aux Roms a été organisée en plusieurs points ou secteurs de nos banlieues. Partant donc des réseaux sociaux et de la rumeur folle et collective, les Roms ont été accusés d’enlever des enfants.

Les images des violences commises et diffusées par les télévisions sont terribles. Des Roms sont pourchassés et roués de coups par des individus animés d’une rage folle et sanguinaire. C’est ainsi que le mythe fou du tzigane voleur d’enfant revient au galop, avec ses ressentiments, préjugés et stéréotypes malfaisants.

Ce sont des rumeurs qui ont aussi touché et affecté les Juifs tout au long de leur histoire. À l’époque de Pâques, ils ont régulièrement été accusés de kidnapper et tuer des enfants chrétiens, dont le sang devait être utilisé dans la recette des pains azymes. Et au nom de cette rumeur antisémite, des persécutions ont eu lieu, ou des autodafés, des pogroms terribles.

Des synagogues ont été saccagées, des maisons et des magasins juifs détruits, des Juifs assassinés. Pour rappel et plus récemment, en mai 1969, un bruit court à Orléans : des commerçants organiseraient une traite des blanches. Tous les commerçants visés sont juifs. Et toute cette histoire est fausse. Cette rumeur a agité la ville pendant près de deux mois, en pleine période d’élection présidentielle.

De ces événements douloureux, nous retenons quelques rapides enseignements :

  • la force des préjugés : ils se répandent à travers les âges, survivent quoi que l’on puisse dire et tenter de déconstruire. Les préjugés se développent dans l’instantanéité, parfois rapidement. Leur déconstruction suppose un travail méthodique et laborieux, dans la durée ;
  • les réseaux sociaux : ils accentuent aujourd’hui ces phénomènes. Les individus entre eux se persuadent de la véracité des rumeurs. Cet entre-soi permet d’alimenter les mêmes rumeurs, préjugés, stéréotypes, le phénomène s’accentue ;
  • le complot : la rumeur le nourrit, elle a recours au registre de la connivence et au secret ; autorité et médias habituels sont accusés de déformer, mentir et cacher. Mais la rumeur ou la force du préjugé sont aussi des maladies du groupe, d’une foule devenue folle, dangereuse et meurtrière ;
  • l’augmentation de la violence : les sirènes populistes flattent l’ego et les plus bas instincts. En ces temps difficiles où des misérables, y compris dans les quartiers populaires et défavorisés, appuient, encouragent, promeuvent le sectarisme, l’exclusion, la dénonciation, la recherche de boucs émissaires, il importe de rappeler les valeurs qui fondent nos démocraties.

Si nous laissons faire, l’exclusion et la rumeur concerneront de plus en plus un peu n’importe qui, lorsque le contexte et l’effet de groupe, de meute, encourageront un peu plus la violence et son expression. C’est à ce moment-là que monsieur et madame Tout-le-monde s’inviteront à chasser et pourchasser celles et ceux qui ne les aiment pas.

Et en la matière, la liste est longue malheureusement.

Sur le web