Bilan du Covid : l’Homme, un « virus pour la planète » ?

Man and Earth by Hasan Raza (CC BY 2.0) — Hasan Raza, CC-BY

L’Homme est-il devenu « un virus pour la planète », comme l’affirme Philippe Descola ?

Par Benoît Rittaud.

Vous pensez bêtement que le principal virus dont il y aurait lieu de parler aujourd’hui est le SARS-CoV-2 et sa maladie associée qu’est le covid-19 ? Alors vous n’êtes sûrement pas digne de devenir anthropologue au Collège de France.

Philippe Descola, lui, sait remettre les pendules à l’heure : « Nous sommes devenus des virus pour la planète », explique-t-il dans Le Monde.

L’une des facultés les plus étonnantes du discours écologiste contemporain est de savoir tout recycler à son profit sans la moindre retenue.

C’est ainsi qu’à la lecture de cette interview on apprend que le mode de vie capitaliste serait bien plus responsable de la pandémie que les pratiques ancestrales qui ont pourtant conduit à l’émergence du virus et de sa transmission à l’Homme dans un marché traditionnel de Wuhan.

L’on découvre aussi tout le bien qu’il faudrait penser d’un monde dans lequel on « ne sépare plus de manière radicale les humains et les non-humains » (sans que soit précisé le statut du pangolin).

Ce n’est pas tant le contenu de l’interview qui pose problème, car celui-ci est tout aussi convenu que les autres sur le sujet. C’est plutôt que nul événement, si considérable soit-il, ne semble capable de faire opérer un retour au réel à certaines de nos élites intellectuelles.

En l’occurrence, le panorama global est pourtant clair : le covid-19 a montré une fois de plus que la nature n’est pas notre amie — ce que savent depuis longtemps les agriculteurs et plus généralement tous ceux qui voient plus loin que la mythologie néo-Rousseauiste urbaine. Nous devons batailler ferme chaque jour en tant qu’espèce pour garantir notre survie et notre confort.

L’épisode montre aussi que nos systèmes de santé et de production stratégique étaient insuffisamment préparés à faire face, et que si nous avons eu la grande chance de pouvoir compter sur un personnel hospitalier au dévouement héroïque, une fois de plus s’est révélée une grave fracture entre le terrain et les hautes sphères décisionnelles. Voilà le réel, dans toute sa banalité.

Parmi les poncifs de l’interview qu’il serait trop long de démonter en entier il y a l’inévitable couplet contre la mondialisation et sa « règle du profit le plus rapide possible », paraît-il en lien direct avec la rapidité inédite (du moins supposée telle) de la propagation du virus.

Un argument à moitié faux et à moitié trompeur typique de ces discours qui font flèche de tout bois d’autant plus facilement qu’ils ne sont pas questionnés. La complaisance du journaliste va jusqu’à dire que son interviewé du jour serait à l’origine d’un « tournant anthropologique », comme quoi l’esprit de cour n’est pas mort.

D’abord, la rapidité de la diffusion de la maladie est en trompe-l’œil, car elle tient pour une bonne part à notre capacité, elle véritablement inédite dans l’Histoire, à identifier en quelques semaines un virus nouveau et à comptabiliser en temps réel le nombre de malades de par le monde.

Il y a deux siècles, les symptômes banals du covid (fièvre, toux, fatigue…) aussi bien que sa prévalence limitée (au plus quelques pourcents) n’auraient peut-être pas même permis de l’identifier comme maladie nouvelle.

Ses victimes auraient été noyées dans le bruit de la mortalité générale alors bien plus considérable, et il n’est pas évident que quiconque se serait seulement posé la question d’une éventuelle surmortalité des plus âgés — lesquels étaient de toute façon bien moins nombreux qu’aujourd’hui, et d’ailleurs même pas comptabilisés, le recensement de la population d’un pays étant alors hors de portée technique et économique.

Si cette pandémie est considérée comme majeure, c’est de façon relative à notre situation présente, qui fait de nous une espèce si puissante que nous pouvons nous focaliser sur un mal qui, par le passé, aurait été à peine remarqué. Un membre du Collège de France devrait savoir éviter ce piège, qui n’est pas sans rappeler celui de la pollution : si tant de particules nous effraient, c’est avant tout parce que nous sommes capables de les détecter.

Alors que s’ils étaient disponibles, les indices de pollution urbaine des époques passées feraient dresser les cheveux sur la tête de n’importe quel écologiste. Voilà un beau sujet pour un anthropologue que cette profonde relativité de la peur.

L’argument de la rapidité est également trompeur en ce que même si, en effet, la mondialisation a permis au virus d’aller plus vite, c’est aussi cette même mondialisation qui nous a donné des armes bien plus considérables pour le combattre : séquençage de son génome en à peine quelques semaines, résultats des tests de médicaments en temps réel, échanges instantanés d’informations…

De nos jours, lorsqu’un président de la République décide d’un confinement général, l’ensemble de la population est informé en quelques heures, alors qu’il aurait fallu des semaines par le passé. Tout cela grâce à quoi ? Tiens donc : grâce à nos smartphones et nos moyens de communication, ces mêmes outils si volontiers présentés comme symboles de notre « décadence ».

Il y a, certes, des arguments que la crise du covid donne contre certains aspects de la mondialisation, notamment géostratégiques. Par exemple, nous devons nous demander sérieusement à qui nous sommes prêts à confier la fabrication de nos médicaments. Toutefois, sur ce sujet l’idéologie écologiste devrait faire profil bas, tant nos normes environnementales toujours plus exigeantes ont été l’un des grands moteurs des délocalisations industrielles qui ont frappé notre pays.

On attendrait d’un anthropologue qu’il nous parle de l’évolution à prévoir de notre regard collectif sur la santé, ou bien des risques d’un hygiénisme potentiellement liberticide, ou encore de ce qu’implique la distanciation sociale dans les rapports interpersonnels. Car, oui, là-dessus l’anthropologie a beaucoup à nous apprendre. Sur les vieilles lunes de l’impôt écologique, beaucoup moins.

L’utopie est étanche même aux tsunamis
Le réel ne lui est qu’une donnée seconde.
Comme à Nostradamus, tout l’avenir du monde
Dans ses moindres détails lui a été transmis.

Pour la secte du jour l’humain est l’ennemi.
Les prêtres de Gaïa, la planète féconde,
Font de l’Homme un coupable de chaque seconde.
Sans le poids du concret tout envol est permis.

Le paganisme ancien, après sa longue éclipse,
Revient auréolé de son apocalypse.
Ses dévots sont partout, tout de morgue vêtus.

Les ramasseurs d’idées ont embrassé leur cause.
Inquiétons-nous d’un temps qui maintenant propose
Que la haine de soi soit appelée vertu.

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