La compétition pour qui sera le plus étatiste à droite continue

Statue of Karl Marx : David Merrett - CC BY 2.0

Selon Julien Aubert, député LR du Vaucluse, la droite doit oser faire le bilan de la mondialisation néolibérale. Qu’entend-il par là ?

Par Nathalie MP Meyer.

La gauche plus ou moins extrême n’est pas la seule à nous régaler d’amusantes tribunes dénonçant la mondialisation et le libéralisme forcené dans lesquels se dissoudrait la France depuis trop d’années. Lundi 11 mai dernier, c’était au tour du député Les Républicains (LR) du Vaucluse Julien Aubert de nous livrer ses réflexions sur la France de l’avant et de l’après Covid-19 dans une tribune publiée par FigaroVox sous le titre « La droite doit oser faire le bilan de la mondialisation néolibérale » :

L’utilisation du qualificatif « néolibéral », terme péjoratif qu’on ne retrouve que dans la bouche des ennemis du libéralisme quand ils veulent manifester clairement leur mépris pour cette forme de pensée, nous donne déjà une bonne idée de ce qui nous attend.

« Néolibéralisme » et mondialisation

À la lecture de la prose de M. Aubert, on comprend vite en effet qu’ « oser faire » le bilan en question ne consiste nullement à reconnaître combien la libéralisation des économies et la mondialisation des échanges que le monde a connues depuis une trentaine d’années a joué un rôle prépondérant dans la baisse radicale de l’extrême pauvreté et l’accession progressive de centaines de millions de personnes aux classes moyennes mondiales.

On ne le répétera jamais assez, mais entre 1990 et 2015, le taux des personnes vivant dans l’extrême pauvreté est tombé de 37 % à 9,6 % de la population mondiale et il se situe même à 8,6 % aujourd’hui. Un détail essentiel, toujours passé sous silence par les contempteurs du libéralisme et du libre-échange.

Julien Aubert, très droit comme il faut, à mille lieux des délires marxisants des Insoumis, ne fait pas exception à la règle. Pour lui aussi, il faut oser dire que le « système économique néolibéral » avec lequel la France vit depuis vingt ou trente ans a vidé l’État de sa substance, rabougri le service public et placé beaucoup trop de vertus dans la baisse des dépenses publiques. Résultat, selon lui :

« Comment ne pas voir avec cette crise du Covid que la France a une politique sanitaire digne du Tiers-Monde ? »

Peu de temps auparavant, il déclarait sur Twitter :

« Cette crise doit permettre à la droite d’abandonner la pensée bruxello-budgétaro-néolibérale. Besoin d’État-stratège, de penser la santé autrement que comme un coût, de souveraineté. »

Lui non plus n’a pas dû avoir connaissance du fait que les dépenses publiques de la France représentent 56 % de son PIB, soit le plus haut niveau dans l’OCDE en 2018, et que parmi elles, les dépenses de santé atteignent 11,3 % du PIB, c’est-à-dire le premier rang dans l’Union européenne avec l’Allemagne.

Lui non plus n’a pas dû être informé du renoncement du gouvernement actuel à réduire les effectifs de la fonction publique. Pourtant, comme le disait pudiquement France Stratégie dans un rapport publié en décembre 2017, « le taux d’administration de la France est relativement élevé. » Il se situe en effet aux alentours de 88 agents pour 1000 habitants quand celui de l’Allemagne, voisin comparable, est à 56 ‰.

Ce « néolibéralisme » destructeur…

En réalité, comme la plupart des opposants à la politique d’Emmanuel Macron, Julien Aubert est convaincu, ou feint de croire, que la France nage dans le « néolibéralisme » le plus destructeur depuis la disparition du général de Gaulle et que le Président actuel aurait poussé ce néolibéralisme à son paroxysme.

Une analyse économico-politique osée à propos de celui qui est capable de déclarer sans rougir à des chefs d’entreprise « Votre amie, c’est l’Urssaf », qui cherche à ranimer le bon vieux temps de l’État-stratège avec sa « startup nation » et qui s’évertue depuis son élection à rétrécir l’Union européenne aux scléroses étatistes de la France et à réclamer une mutualisation de la dette à l’échelle européenne.

À ce sujet, Julien Aubert s’interroge. Les montants d’endettement sont devenus tellement élevés et les « libéraux orthodoxes allemands » se montrent tellement sourds à toute idée de « solidarité européenne » – tiens, il parle exactement comme Macron, Lagarde et Le Maire – qu’il sera difficile de les rembourser :

« Pourquoi les Français devraient payer pour les dégâts commis par trente années de chimère mondialisée, de délocalisations, de désindustrialisation ? »

Car bien sûr, si la France était endettée à hauteur de presque 100 % de son PIB à la fin de l’année 2019 et si elle est partie pour bien plus avec la crise économique liée au confinement anti-Covid, c’est uniquement par perte de souveraineté et mondialisation débilitante. Ses dépenses publiques et ses déficits budgétaires ininterrompus depuis 1974 pour alimenter un État-providence aussi obèse qu’à bout de souffle n’y sont évidemment pour rien… On se demande qui parle de chimère.

M. Aubert préconise donc pour l’avenir que la France prenne ses responsabilités économiques :

« Mettre un droit de douane peut venir compenser des différences objectives de niveau social ou écologique entre deux pays. On ne fausse pas l’échange, on le rend équitable : c’est le protectionnisme d’équilibre. »

Malheureusement, ainsi que Frédéric Bastiat (1801-1850) l’a très bien expliqué en son temps, une telle attitude n’aura d’autre résultat que de lancer une escalade de protectionnisme dans le monde aux dépens ultimes des consommateurs et des travailleurs, puis de déboucher à terme sur la stagnation technologique et économique, voire l’appauvrissement, des pays concernés.

À vrai dire, la tonalité d’ensemble de la tribune de Julien Aubert donne surtout l’impression qu’il cherche à réaliser une sorte de synthèse entre les courants plus « libéraux » et les courants plus « sociaux » des Républicains. Outre qu’il est absurde d’opposer social et libéral comme le démontre a contrario l’échec de l’État-providence français – mais c’est un autre sujet – on ne peut s’empêcher de penser qu’une sorte de primaire de droite en vue de l’élection présidentielle de 2022 est lancée par tribunes interposées.

Qui seront ces « libéraux » LR ?

Mais l’on se demande qui pourraient bien être ces « libéraux » encartés LR et quelles pourraient bien être leurs propositions pour la France de demain car depuis que nous sommes plongés dans la crise du Covid-19, Les Républicains semblent avoir à cœur de défendre des positions qui ne dépareraient pas chez Jean-Luc Mélenchon :

C’est ainsi que François Baroin a lancé l’idée d’une dette perpétuelle – ou le retour à un « monde de magicien » comme dirait Jacques Rueff.

C’est ainsi qu’Éric Woerth préconise la création d’un livret C comme Coronavirus sur le modèle du livret A afin d’orienter les excédents d’épargne des Français vers l’investissement – histoire de renforcer encore le rôle discrétionnaire que l’État détient dans le financement de l’économie grâce à la Banque publique d’investissement (BPI).

C’est ainsi que Renaud Muselier, Président LR de la région PACA, et Damien Abad, Président du groupe LR à l’Assemblée nationale, n’ont eu de cesse de fustiger les groupes de la grande distribution qui ont annoncé mettre en vente de grandes quantités de masques chirurgicaux à partir du 4 mai. Selon les deux élus, il était évident que les distributeurs avaient fait des stocks secrets qui auraient dû être réquisitionnés alors que l’hôpital public manquait de tout – allez hop, montrez-nous vos bons de commande !

C’est ainsi que la députée LR des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer s’est posé les mêmes questions oiseuses puis suggéra que la distribution de masques devrait être réservée aux pharmacies sur présentation de la carte vitale – bureaucratie et files d’attente…

Et c’est ainsi que dans un entretien à Libération daté du 30 mars dernier, le député du Lot et Secrétaire général LR, Aurélien Pradié déclarait fièrement :

« On n’évitera pas d’interroger le libéralisme, c’est une évidence. […] Je crois à la planification : c’est un point d’accord avec la pensée communiste, qui l’a d’ailleurs appliquée avec les gaullistes. […] Tout l’argent public que nous avions économisé par étroitesse d’esprit sera effacé en quelques semaines. »

« Économisé », vraiment ? Et merci pour « l’étroitesse d’esprit » qui consiste en fait à penser que pour la prospérité de ses citoyens, un État ne peut pas vivre perpétuellement au-dessus de ses moyens.

Mais évidemment, si l’on finance « en revoyant notamment notre fiscalité » qui est déjà la plus lourde du monde développé, si la dette devient perpétuelle, si l’on obtient des eurobonds, si l’on parvient à faire croire que la souveraineté de la nation consiste à dépenser, dépenser, dépenser pour replacer l’État au cœur du jeu comme s’il n’y était pas déjà, tout – ou plutôt n’importe quoi – devient possible… Ça promet.

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