Réouverture des écoles : une décision politique contre le bon sens sanitaire

École By: Rahul Narain - CC BY 2.0

Rassurant les parents inquiets, le gouvernement imaginait un retour progressif des élèves sur trois semaines, mais l’inquiétude grandit quant aux coûts financiers, juridiques et politiques de ces réouvertures.

Par Jonathan Frickert.

Le gouvernement a-t-il déjà perdu la bataille de la confiance ? Un sondage OpinionWay pour le Cevipof paru il y a une dizaine de jours le laisse penser, révélant que 58 % des sondés n’ont pas confiance dans le gouvernement pour gérer la crise sanitaire. Un chiffre mis en parallèle avec nos voisins européens et notamment britanniques et allemands, bien moins touchés par une défiance inversement proportionnelle aux attentes de la population envers son gouvernement.

Alors que le Premier ministre a annoncé ce mardi son plan de déconfinement, un rapport du Conseil scientifique semblant ignoré par les autorités interroge quant à la pertinence de cette institution qui conseille le président de la République depuis bientôt deux mois.

Destiné donc initialement à conseiller le chef de l’État, le Conseil scientifique s’apparente de plus en plus à une caution davantage qu’à un réel comité d’experts.

Nombreux sont ceux voyant la politique de gestion de la crise sanitaire aux mains de ce conseil. Force est de constater que depuis plusieurs semaines, il n’est plus bon qu’à inaugurer les chrysanthèmes, en particulier lorsque le gouvernement envisage, contre son avis, une réouverture des écoles à partir du 11 mai.

Une éphémère technocratie médicale

En effet, depuis sa création le 11 mars, les Français ont de plus en plus l’impression que le Conseil scientifique dicte les choix d’un palais de l’Élysée conscient d’avoir connu une Étrange Défaite.

Dans un entretien au journal Le Figaro, l’historien Christophe de Voogd que les lecteurs de Contrepoints connaissent bien a ainsi entrepris d’analyser la rhétorique du président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy, quelques jours après son audition par les sénateurs, constatant un calque dans le champ lexical de la nuance avec les interventions récentes du président de la République. Une analyse qui le conduit à s’interroger sur la prise du pouvoir d’une technocratie médicale dont l’illustration se trouverait dans la rhétorique des deux sphères, politique et médicale.

Évoquant des autorités craintives devant l’incapacité d’un système de santé vendu comme étant un des meilleurs au monde, ce disciple de Max Weber citant volontiers Boudon se focalise non sur des concepts abstraits, mais sur les intérêts des acteurs en présence.

Christophe de Voogt voit ainsi l’influence du Conseil scientifique comme une nouvelle preuve de la nature profondément saint-simonienne du macronisme.

Cette impression est loin d’être tempérée par les passes d’armes qui agrémentent la crise sanitaire, entre le Conseil scientifique et le professeur Raoult, nouveau héros des réseaux sociaux et démissionnaire de ce même conseil quelques jours seulement après sa création le 11 mars. Une brouille sur fond de communications antagonistes entre un conseil alarmant et un Raoult rassurant voire entre un conseil suppôt de l’establishment et un Raoult aux allures de Maverick qui a pu séduire certains libéraux.

Mais cette impression de prise de pouvoir par une technocratie médicale semble être désormais tempérée par le retour des réalités politiques concernant les écoles sur fond de relance de l’activité économique.

Une décision politique

Invité de Jean-Jacques Bourdin ce lundi, Jean-François Delfraissy a tenu à rappeler que le Conseil scientifique se limite à donner des recommandations appliquées ou non par les autorités et par des Français « responsables de leur destin » dans un contexte de méconnaissance et d’incertitude assumé.

Évoquant le déconfinement dévoilé le lendemain et qu’il synthétise par une formule parlante de « fromage et dessert », l’immunologue pionnier de la recherche sur le SIDA et spécialiste du virus Ebola a tenu à distinguer ce qui relève de la santé publique et ce qui relève de la médecine, entre les tests sérologiques mesurant l’immunité de groupe et les tests PCR détectant les individus contaminés.

Listant un catalogue de sujets que le plan de déconfinement et en particulier au sujet de l’école et des bars, Jean-François Delfraissy n’a pas hésité à évoquer des décisions politiques.

Un intérêt économique

Une intervention faisant suite à deux avis rendus samedi par le conseil qu’il préside et destinés à préparer « le jour d’après » et notamment la ré-ouverture des écoles. Ce sujet épineux fait l’objet d’une levée de boucliers de la part de l’organe consultatif puisqu’il propose notamment une réouverture pour le mois de septembre, soutenu par différents syndicats d’enseignants et de parents d’élèves.

Rassurant les parents inquiets, le gouvernement imaginait un retour progressif des élèves sur trois semaines et le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a tenu à préciser que ce retour sera fait sur la base du volontariat. Mais l’inquiétude grandit également chez les maires, craignant les coûts financiers, juridiques et politiques de ces réouvertures.

Des coûts financiers d’abord, exorbitants pour un échelon administratif voyant régulièrement ses dotations diminuer et liés à la désinfection régulière des locaux scolaire. Des coûts juridiques ensuite, du fait de l’obligation de sécurité du maire pouvant être invoquée en cas de contamination d’une famille liée à la scolarisation d’un enfant atteint du virus et qui n’aurait pas été détecté. Des coûts politiques enfin, avec la tenue prochaine du second tour des élections municipales.

Ce retour en classes n’est pas dénué d’un intérêt économique, puisqu’il s’agit de délester les parents d’un poids familial afin que ceux n’ayant pu télétravailler puissent reprendre rapidement une activité.

Un point de tension sur lequel le Conseil scientifique est très attentif du fait des importants aménagements et procédures de contrôle à mettre en place dans le cadre scolaire qui est par définition un cadre de socialisation privilégié.

Réouvrir progressivement

C’est dans un hémicycle aussi clairsemé que lui qu’Édouard Philippe a présenté ce mardi son plan de déconfinement. Rappelant la baisse du nombre d’hospitalisations et de cas ainsi que le risque que fait peser un confinement prolongé sur l’ensemble de la vie de la Nation, le Premier ministre a présenté un plan de déconfinement en trois axes : vivre avec le virus, agir progressivement en avançant par palier de trois semaines, et s’adapter aux réalités locales via des ensembles de critères alternatifs. Trois axes fondés sur trois actions : protéger, tester et isoler.

Malgré l’enrobage classique d’un discours semblant rappeler celui de politique générale de son premier gouvernement et qu’il a ici évoqué, l’actuel locataire de Matignon ne résiste pas à la tentation de se défausser sur les erreurs faites par le corps médical en appelant à l’humilité de tous.

S’agissant de l’école, les échos de ces derniers jours ont été confirmés, avec une réouverture progressive, par palier de 7 jours, des collèges, écoles voire des crèches. Prenant en compte les inquiétudes des parents, des enseignants et des maires, des limites en matière d’effectifs de classes et des distributions de solutions hydroalcooliques et de masques à partir du collège ont été fixées.

Ces annonces confirment un peu plus la perte d’influence d’un Conseil scientifique qui fêtera ses deux mois d’existence le 11 mai et dont on connaît peu les tenants et les aboutissants.

Éclairer la décision politique

Institué par Olivier Véran après une première réunion informelle le 5 mars, ce comité de onze experts regroupe huit médecins et trois personnes issues de la modélisation, de la sociologie et de l’anthropologie auxquels s’ajoute, depuis le 3 avril, un expert des questions numériques. Il se réunit quotidiennement par voie dématérialisée pour donner des avis publics visant à « éclairer la décision publique » face au virus.

Si des doutes existent sur la base légale d’un tel conseil, c’est bien la question de l’hydroxychloroquine d’un irréductible infectiologue marseillais qui l’a fait connaître du grand public.

Le véritable millefeuilles administratif

Lors d’un des débats de la primaire de la droite et du centre qui a vu la victoire éphémère de François Fillon, Bruno Le Maire avait évoqué le véritable millefeuilles administratif français. Alors que ses concurrents souhaitaient tous supprimer un échelon – et de préférence le département considéré faussement comme désuet – celui qui n’avait pas encore retourné sa veste expliqua que le problème n’était pas les échelons administratifs, mais les conseils, agences et autres syndicats, et ce à l’intérieur même des différents échelons. Le Conseil scientifique ne relève pas d’une autre logique, étant, à défaut d’être un État dans l’État, un de ces échelons dans l’échelon et dont la pertinence reste à prouver.

Alors que depuis plusieurs jours l’idée d’un gouvernement d’union nationale fait son chemin en pleine tourmente sur le destin politique d’Édouard Philippe, le favori évoqué pour en prendre la tête, s’il ne brille pas dans son ministère actuel, aura au moins eu le mérite d’avoir eu quelques intuitions justes. Des intuitions qui ne survivent pas à l’épreuve des institutions françaises, plus promptes à encourager un consensus social-démocrate qu’une authentique rupture.

 

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