C’est le printemps pour Orbán, mais pas pour la Hongrie

EPP 35th anniversary event By: European People's Party - CC BY 2.0

Les Hongrois amoureux de la liberté vont avoir à mener deux batailles de front : une contre le virus et l’autre contre un autocrate. Aucune des deux ne va être facile à gagner.

Par Adam Bartha.

Les rues de Budapest sont méconnaissables en ce jour ensoleillé de printemps : rues vides, restaurants fermés et regards apeurés sur les rares piétons qui passent devant les vitrines. Le silence assourdissant n’est interrompu que par les quelques sirènes d’ambulances. On peut presque sentir la peur dans l’air – la peur du virus, mais pas celle de la dictature qui s’approche furtivement.

Le 30 mars à minuit, la capitale de la Hongrie a tourné une page de son histoire. Le Parlement hongrois a adopté un projet de loi – immédiatement signé par le président – proclamant l’état d’urgence et donnant au Premier ministre Viktor Orbán le pouvoir de gouverner par décret pour une durée indéterminée, hors de tout contrôle parlementaire. Comme souvent, l’Histoire ne s’est pas faite dans un grand fracas mais avec des gens sur le terrain qui ne ressentent pas immédiatement le changement.

Maître des horloges

Viktor Orbán est un homme politique talentueux qui connaît l’importance d’être le maître des horloges. En ces temps troublés où le monde est entièrement concentré sur le combat contre la pire pandémie qu’il ait connu depuis des décennies, alors que l’incertitude et l’anxiété grandissent, ses mesures pourraient être présentées comme émanant d’un chef déterminé et fort prenant soin de son peuple en période de crise. La réalité est en fait que ses manœuvres politiques vont pousser le pays encore plus loin sur la voie de l’autoritarisme, mais elle n’éclatera que plus tard.

Tous les autocrates ont besoin d’un soutien populaire et Orbán ne fait pas exception. Il est très attentif à l’opinion publique et s’efforce de la modeler pour la faire adhérer à ses propres objectifs. L’épidémie de Covid-19 lui a donné une opportunité en or pour resserrer son emprise sur le pouvoir et étendre sa sphère d’influence sans aucune opposition publique.

Selon une étude menée par un institut proche du gouvernement, 90 % des Hongrois sont favorables aux mesures prises pour contrer l’épidémie. D’autres sondages vont sûrement conduire au même résultat : Orbán influence indirectement 150 journaux, médias audiovisuels et en ligne.

Le récit édifiant de son ami de longue date, Lajos Simicska, qui a tout perdu en l’espace d’une nuit après une dispute avec Orbán va en dissuader beaucoup de remettre en cause l’autorité du Premier ministre.

Pour l’instant cette attitude autoritaire n’a eu un impact que sur une faible partie de la population : les entrepreneurs qui ne sont pas dans les bonnes grâces du gouvernement, les chercheurs et artistes qui remettent en cause son autorité, les fonctionnaires et employés des entreprises dirigées par l’oligarchie, qui ont été fortement encouragés à rester silencieux sur les affaires politiques.

L’autoritarisme impacte tout le monde

L’impuissance apprise est un phénomène courant dans les régimes autoritaires. Chacun connait sa place, et si leur vie ne va pas assez mal pour sacrifier leur gagne-pain pour le bien commun, la plupart des gens vont juste continuer à avancer en essayant de faire face aux problèmes quotidiens. Cependant, il est dans la nature des pouvoirs autocratiques de vouloir s’étendre toujours plus, et ils finiront par impacter tout le monde, y compris ceux qui se croient assez petits pour passer entre les gouttes.

Le projet de loi sur l’état d’urgence a été approuvé, la popularité d’Orbán est à son plus haut niveau comme jamais, et l’UE n’a même pas daigné mentionner la Hongrie dans son communiqué de presse qui souligne pourtant la nécessité de l’État de droit. Où tout cela mène donc le pays ?

Des gouvernements tout autour de la planète donnent davantage de pouvoir à l’exécutif et augmentent leur autorité sans beaucoup de protestations. Orbán s’est placé au-dessus de toute critique, avec des médias qui ont passé les deux dernières semaines à accuser l’opposition hongroise d’être « de mèche avec le virus », alors que le gouvernement fait tout pour sauver des vies.

Qu’Orbán mette l’opposition dans une situation où elle doit choisir entre être du côté du virus – et voter contre les mesures d’urgence – ou approuver celles-ci sans aucune garantie qu’elles finiront un jour est une stratégie politique intelligente. Orbán va-t-il rendre (une partie) des pouvoirs nouvellement acquis ? Si on regarde les dix dernières années, il y a peu de raisons d’être optimiste, et l’avenir s’annonce bien sombre.

Après que la municipalité de Budapest, dirigée par l’opposition, a reçu un don d’un million d’euros de la part de Georges Soros – un ancien habitant qui a dû fuir les Nazis en 1944 – pour combattre la pandémie, le gouvernement hongrois a introduit une nouvelle proposition de loi qui veut retirer le pouvoir aux maires de financer les mesures d’urgence.

Cela lui permet d’éviter que les villes dirigées par l’opposition puissent apporter de meilleurs soins à leurs habitants que dans le reste du pays. En moins de 24 heures, le gouvernement a fait un étonnant volte-face et a retiré une partie de la proposition de loi – du moins pour l’instant.

Discréditer les dissidents

Le même texte a également introduit d’autres points sans aucun rapport – tels que l’interdiction de changement de sexe. C’est en fait une stratégie utilisée depuis longtemps par le gouvernement hongrois : mélanger des sujets apparemment sans importance avec des changements législatifs profonds aide le gouvernement à dépeindre les voix dissidentes comme radicales, en dehors de la zone de confort des Hongrois ordinaires. Le gouvernement a également assigné des soldats pour diriger « l’effort stratégique de 84 entreprises stratégiques », dont Tesco et T-Com.

La situation politique du pays est sombre, mais les citoyens sentent que leur vie est impactée par le virus – mais pas par cette manipulation de haute volée. Le soleil de printemps va se lever demain, les peurs des Hongrois ne seront pas parties, pas plus que la volonté d’Orbán à utiliser la crise à son propre avantage.

Les Hongrois amoureux de la liberté vont avoir à mener deux batailles de front : une contre le virus et l’autre contre un autocrate. Aucune des deux ne va être facile à gagner.

Traduction Benjamin Faucher.

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