Le coronavirus, révélateur de l’idéologie gouvernementale  

Emmanuel Macron by ALDE Party(CC BY-NC-ND 2.0) — CC-BY

Certains se mettent à voir en Macron un président qui a pris un virage à gauche, et que c’est le libéralisme qui est le responsable de cette crise. Mais comment peuvent-ils affirmer cela ? Décryptage.

Par Claude Robert.

Nombreux sont les électeurs mais aussi les analystes à soutenir mordicus que le président Macron est libéral, du point de vue économique en l’occurrence.

Le récent article du philosophe Jean-Claude Monod dans le journal Libération du 23 mars pousse le bouchon encore plus loin. Profitant de la pagaille générée par l’impréparation de l’État français face à une épidémie dont on pouvait pourtant imaginer la dangereuse propagation, le philosophe y voit la « faillite du néolibéralisme ».

Et profondément convaincu de la pensée libérale de Macron, il émet des doutes quant à l’authenticité du virage soi-disant à gauche qu’il perçoit tout d’un coup dans sa façon de traiter la crise sanitaire.

Tout de même, n’est-il pas révélateur qu’un chercheur au CNRS (ceci explique cela diront certains) puisse accuser d’être libéral le président d’un pays croulant sous le poids de l’État, alors qu’il n’a pris aucune mesure de fond pour inverser cette tendance ? En effet, la France est au sommet des pays de l’OCDE les plus étatisés si l’on considère les taux de prélèvements de toutes sortes, le taux de redistribution, le nombre de réglementations et de fonctionnaires…

La réflexion du philosophe n’en est que plus intéressante car elle épouse parfaitement les contours élastiques du mythe de l’étatisme bienfaiteur. Où donc en effet ce chercheur a-t-il pu déceler tout d’un coup un virage à gauche de la part d’un président dont la politique est anti-libérale depuis le début de son mandat ? Et comment ce philosophe se débrouille-t-il pour accuser le libéralisme alors que cette crise sanitaire révèle au contraire l’incurie et la faillite de l’État socialiste français ?

Ces deux questions sont essentielles pour comprendre l’origine de ce mythe grotesque qui manipule les consciences et qui empêche de nommer ce qui se passe sous nos yeux : oui, la France est rongée par l’étatisme et cet étatisme continue de se développer à la moindre occasion, preuve en est avec la crise actuelle, tentant d’investir toujours un peu plus l’ensemble des aspects de la vie de la cité.

Mais où est donc ce virage à gauche ?

Accuser un gouvernement suspecté de libéralisme de se rabattre subitement sur des solutions étatiques est un grand classique de la pensée gauchiste. Il y a quelques années, dans des circonstances étonnement similaires puisqu’il s’agissait de la crise bancaire, Jean-François Kahn n’avait pas de mots assez durs contre Nicolas Sarkozy. Le motif du grief ? Le président d’alors s’était permis de déclencher un plan de soutien aux banques et aux entreprises.

Le journaliste jugeait insupportable qu’un président qu’il considérait comme ultra-libéral fasse main basse sur des solutions étatiques pour sortir d’une crise. On admirera au passage la lucidité de Jean-François Khan, qui tout comme son acolyte Régis Debray dans son livre L’erreur de calcul qualifiait également François Hollande d’ultra-libéral !

En d’autres termes, un État catalogué comme libéral n’avait pas le droit d’utiliser certaines solutions parmi celles à sa disposition au motif qu’elles sont étiquetées de gauche et donc exclusivement réservées aux gouvernements de la même couleur.

On reconnaît là deux dimensions typiques de la pensée anti-libérale :

  • un sectarisme rance qui fait que l’univers des idées politiques est découpé en deux camps opposés, étanches et définitifs : le camp du Bien (la gauche), dont les idées sont nobles et universelles, et le reste, qui empeste les mauvaises pensées capitalistes.

Ainsi, tout est entrepris pour faire perdurer ce Yalta moral et idéologique, véritable Graal du gauchisme1. Ce qui ressemble à une incursion dans le camp adverse est aussitôt considéré comme un sacrilège.

  • une incompréhension totale de ce qu’est non seulement l’économie, mais surtout le libéralisme : non pas une religion comme le marxisme, mais une simple inclination pour la liberté individuelle, le principe de subsidiarité et le Droit.

Il existe certes beaucoup d’acceptions du terme libéral, mais jamais un libéral  classique ne s’opposera à la lutte contre un risque systémique sous couvert d’interdire à l’État de réaliser ses tâches typiquement régaliennes ! Fidèle au principe de subsidiarité prôné par le libéralisme économique, l’État est censé reprendre les commandes lorsqu’il en va de l’intérêt général et qu’il n’y a plus aucune solution spontanée au niveau des agents économiques eux-mêmes.

Bien évidemment, dans la bouche des gauchistes, il n’est jamais question d’efficacité, mais seulement d’apparences, d’appartenances, d’étiquettes en quelque sorte, derrière lesquelles on est définitivement estampillé philanthrope ou mesquin.

L’interprétation des évènements actuels par Jean-Claude Monod est même passablement renversante. Car il aura fallu au contraire la pandémie dévastatrice du coronavirus pour que Macron assouplisse enfin le Code du travail ! Or, si le président était vraiment libéral, il y a longtemps qu’une mesure de ce genre aurait été décidée, et pas seulement de façon temporaire. Faut-il le rappeler, le Code du travail constitue l’un des deux boulets de notre économie, le second étant le niveau confiscatoire des prélèvements : combien de secteurs d’activité ne peuvent rivaliser à armes égales avec l’étranger à cause de ce Code ?

Faillite du libéralisme, ou incurie de l’État socialiste ?

Ne faut-il pas une certaine dose de mauvaise foi pour oser voir dans la crise sanitaire actuelle l’agonie du libéralisme ? Il suffit de reprendre la chronologie des évènements pour découvrir une affligeante débandade dont les protagonistes sont parfaitement identifiables.

Dès janvier une étude du Lancet déclenche une alerte qui est aussitôt confirmée par de nombreux épidémiologistes quant à la rapidité de la propagation du virus au départ de la Chine. Mais le gouvernement ne réagit pas.

Contre toute attente, les élections municipales sont maintenues le 15 mars. On ne compte plus les assesseurs et directeurs de bureaux de vote qui ont été contaminés, alors que le virus fait rage, que des mesures de salubrité sont recommandées en matière de rassemblements publics et que dès le 11 janvier, l’ex ministre de la Santé Agnès Buzyn aurait averti l’exécutif des dangers.

La bouche en cœur, Jean-Michel Blanquer annonce le matin même des élections que « 50 à 70 % de la population in fine finit par être contaminée par le virus, et c’est d’ailleurs ça qui met fin au virus puisque ça crée une forme d’immunité majoritaire, et donc le virus s’éteint de lui-même ». Comprenant qu’avec une mortalité moyenne estimée à 3 %, cela représente tout de même 1,2 million de morts, le gouvernement laisse tomber cette idée saugrenue et décrète le confinement.

Le stade pandémique est officiellement déclaré mais la France qui fait pourtant partie des pays les plus touchés ne dispose toujours pas des outils de protection basiques et indispensables que sont les masques et les gels hydro-alcooliques. Par manque de tests, aucune politique de dépistage n’est mise en place alors que l’expérience asiatique prouve qu’ils sont l’une des clés de la maîtrise rapide de l’épidémie.

Par réflexe idéologique, le gouvernement privilégie les hôpitaux publics. Très vite leurs capacités sont submergées dans l’Est. De nombreuses cliniques privées de cette région se plaignent de ne pas pouvoir faire profiter de leurs lits équipés d’appareils respiratoires par manque de masques pour le personnel. Pendant ce temps, des malades de cette région sont évacués par avion spécial vers des hôpitaux publics dans le sud.

Les mesures de confinement sont durcies, les déplacements réduits au strict nécessaire et des contrôles de la population dignes d’une dictature sont mis en place via 100 000 policiers dépêchés sur le terrain. Ces policiers n’ont ni masques ni gants mais doivent contrôler les déplacements des citoyens par le biais d’un questionnaire auto-déclaratif ubuesque.

Certains d’entre eux se rétractent, leurs syndicats réclament des protections. Une incroyable directive leur est envoyée le 18 mars : « Nous demandons à tous les effectifs employés sur le terrain de retirer les masques de protection. »

Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner ne cesse de répéter que les policiers ne courent aucun risque. Puis, devant les menaces d’exercice de leur droit de retrait, dans un élan de réactivité, il lance jeudi 19 mars un appel d’offre pour les équiper de masques, de gants et de gels ! Seulement deux millions de masques sont commandés, alors que ceux-ci n’ont une durée de vie que de quelques heures.

À cette date, l’administration dénombre déjà 70 policiers contaminés par le coronavirus, et 5277 confinés, selon une estimation de 20 Minutes du 19 mars.

Le 20 mars, lors d’une conférence hallucinante, Sibeth Ndiaye déclare que « les masques ne sont pas nécessaires pour tout le monde ». Puis elle ajoute sans rire : « parce que l’utilisation d’un masque, ce sont des gestes techniques précis, sinon on se gratte le nez sous le masque, on a du virus sur les mains […] ça peut même être contre-productif  »

Le 19 mars, un collectif de plus de 600 médecins attaque en justice Agnès Buzyn et Edouard Philippe pour « mise en danger des personnes ».

Une gestion de crise qui devrait dégriser des idéologies

En réalité, loin d’une faillite du libéralisme, cette pandémie met cruellement en exergue les faiblesses inhérentes aux systèmes bureaucratiques centralisés, gérés de surcroît par des hauts fonctionnaires qui tous partagent un terrible point commun : l’absence d’expérience opérationnelle et de proximité avec le peuple.

La pénurie dramatique de masques, de gels, de tests de dépistage, voire de lits d’hôpitaux équipés de respirateurs n’a strictement rien avoir avec une présupposée pression financière concurrentielle inhérente à un hypothétique néolibéralisme. Marcel Gaucher dans Le Figaro du 26 mars commet cette même erreur, comme si l’allocation des moyens n’était dictée que par l’excès de concurrence entre pays. Alors que reste-t-il de la fonction politique ?

De telles lacunes sont au contraire totalement inexcusables dans le pays qui dispose de la pompe à phynance (merci Alfred Jarry) la plus puissante des pays de l’OCDE. Il s’agit purement et simplement de la faillite d’une gouvernance trop éloignée du réel et de moins en moins au service du peuple, celui-ci étant devenu peu à peu une espèce de communauté abstraite d’administrés.

Cette crise sanitaire doit servir à rétablir certaines vérités trop facilement cachées. Malgré des moyens considérables en prélèvements de toutes sortes et en nombre record d’agents, l’État français n’a pas été capable d’épargner à la population des dégâts significatifs. Que les idéologues tentent de mettre cela sur le compte du libéralisme est assez révélateur de leur irréalisme.

La façon dont certains pays asiatiques se sont débrouillés de façon magistrale dans la gestion de l’épidémie devrait au contraire inciter à l’humilité. Il est vrai que la Corée du Sud est un pays vacciné contre le communisme et géré de façon libérale. Comme l’a démontré Anna Arendt, l’idéologie triture les faits pour atteindre ses propres objectifs totalitaires.

Mais juste retour des choses, le meilleur ennemi de celle-ci est justement cette réalité, en particulier lorsqu’elle se déchaîne de façon débridée comme elle le fait depuis le début de l’épidémie. Profitons de cette crise pour rétablir la vérité.

Sur le web

  1. Il s’agit aussi d’une magnifique victoire symbolique de la gauche sur les autres courants.
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