Le monument Carl Menger 

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Carl Menger est très peu connu en France, même dans les milieux économiques. Portrait de cet homme volontiers comparé aux Lumières.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Voilà que pour la première fois depuis leur existence nous avons accès aux Principes d’économie politique du fondateur de l’École autrichienne d’économie, aussi un des pères du marginalisme, Carl Menger. Cette traduction, comme d’autres, nous la devons au grand spécialiste de Carl Menger, Gilles Campagnolo.

Carl Menger est très peu connu en France, même dans les milieux économiques. Pour avoir suivi nombre de cours de microéconomie ou d’économie industrielle, je peux témoigner du fait qu’il n’est que très rarement cité, à l’inverse de Walras, Jevons ou Marshall. Le but premier de ce portrait sera donc d’éclairer un homme comparé volontiers aux Lumières.

Présentation

Carl Menger est né le 28 février 1840 à Neu-Sandez, dans la province de Galicie de cet Empire (aujourd’hui, cela se situe en territoire polonais) et meurt à Vienne le 26 février 1921.

Il fut un haut fonctionnaire de l’Empire, et également le précepteur du prince héritier Rodolf durant ses voyagesde découverte de l’Europe de l’Ouest). On le sait peu, mais Carl Menger a eu deux frères : Max, entrepreneur et député national-libéral et Anton, juriste et professeur à Vienne, connu pour ses idées socialistes et sa défense du produit intégral des travailleurs. Leurs parents étaient eux-mêmes issus d’une ancienne lignée autrichienne composée d’officiers et de fonctionnaires. Il est le fondateur de ce que nous appelons l’École Autrichienne d’économie. Son objectif est de révolutionner l’objet de la science économique. On peut dire, sans trop de risque, que son pari est réussi.

Philosophie

Il faut revenir aux fondements pour comprendre le système Menger.

Avant tout, il est aristotélicien. Ses bases-là, nous apprend David Gordon1, il les doit à son professeur de philosophie à l’Université de Vienne, Franz Brentano. Brentano avait un vif intérêt pour Aristote, il rejetait Kant et Hegel, mais plus encore la doctrine des relations internes de ce dernier. Il ne considérait pas que nous devions étudier chaque chose en relation avec le reste, comme le signale Gordon2, et faisait une distinction entre les actes de la conscience et leurs objets. La manière qu’avait Brentano d’appréhender l’esprit allait également à contre-courant des empiristes anglais, pour qui « les idées sont des images marquées dans l’esprit par des objets extérieurs ».

L’esprit, chez Locke et Hume, est caractérisé par une forme d’automatisme : la vue d’un objet suffit à stimuler la formation d’une idée dans l’esprit. Or, pour Brentano, la position des empiristes est fausse. L’esprit n’imprime pas une idée, il entre dans un processus de pensée qui lui laisse envisager toutes les actions qui peuvent découler de l’objet qu’il observe3.

Allons plus loin pour que la compréhension de tout ce qui découle de Menger soit claire à tout un chacun. Il a été reproché à Menger l’incompatibilité de la pensée d’Aristote avec son individualisme méthodologique, comme nous le rappelle fort bien Gilles Campagnolo4. Après tout, qui n’a jamais entendu dire, à tort et à travers, que « l’homme est un animal politique » ?

Menger retourne cet argument contre ses détracteurs : si effectivement Aristote dit cela dans Politique, Menger rappela à raison que, pour Aristote, la Cité ne fut jamais première. Elle est précédée chronologiquement par l’Homme en tant qu’individu, et par des groupements successifs qui lui sont antérieurs, tels que la famille, la tribu, etc. Et, rappelle Campagnolo, c’est mal comprendre la nature du mot politique que de déduire du terme animal politique que l’Homme souhaite assouvir un intérêt collectif supérieur et non pas les siens propres en rejoignant la Cité. C’est bien chez Aristote, justement, que Menger puise son individualisme méthodologique.

Il en découle son rejet des phénomènes collectifs : le peuple et la nation en tant que tels n’ont rien à apporter à l’économie. Menger est un réaliste causal, et en tant que tel, il faut étudier l’économie en partant de l’élément de base qu’est l’agent économique. Ce n’est pas un collectif qui échange, ni un agent représentatif caractéristique du système de Walras, mais un individu qui raisonne. Il n’en fallut pas plus à l’École historique pour montrer de l’hostilité envers Menger, dont l’atomisme ne fait que trop penser à celui du vieux système classique anglais pour les historicistes.

L’opposition avec l’École historique ne s’arrête pas là, car comme nous l’avons dit plus haut, pour Brentano et donc Menger, une chose n’a pas à être étudiée en relation avec le reste. De l’approche déductive peuvent découler des lois et vérités générales établissant des relations causales (les mêmes causes occasionnent les mêmes effets). Il n’en fallut pas plus pour l’École historique allemande, qui se base sur une approche historique et contextuelle, pour entrer en guerre avec Carl Menger.

La méthode scientifique proposée par Menger est réaliste (d’inspiration aristotélicienne), analytique (déductive) et exacte (obéissant à une causalité stricte) ; elle doit aussi demeurer éthiquement et politiquement neutre et notamment à l’écart des positions que Marx nomme de « classe ». Gilles Campagnolo

Mais qu’en est-il de la valeur subjective, du raisonnement marginal caractéristique de la révolution marginaliste dont Menger est l’un des pères ?

Si la valeur marginale n’existe pas réellement chez Aristote, Menger a opéré un lien direct par son retour au penseur grec, et ce par l’idée même d’une échelle de valeur des biens, rangés de manière ordinale (c’est-à-dire par ordre de préférence). C’est par ce lien fait entre la valeur d’un bien et l’intentionnalité pour ce bien que Menger adopte les catégories puisées chez Aristote, comme le réalisme, « l’échelle des biens », ou encore la tryptique « survivre – vivre (zein) – bien-vivre (euzein) ».

Friedrich von Wieser, élève de Menger, fait lui-même un commentaire sur cette relation :

La valeur des biens se déduit de la valeur du besoin » : ce principe de la doctrine économique est aristotélicien. Dans l’histoire de la théorie de la valeur, c’est Aristote qu’on doit nommer en première place non seulement dans la chronologie, mais pour son importance.5

De ce graphique, nous pouvons voir la place que l’individu accorde à chacun des biens dans la satisfaction de ses besoins. Les chiffres romains sont des biens de consommation et la gradation indique leur ordre de préférence ; c’est l’ordre qui compte, les chiffres ici ne sont pas des valeurs cardinales.

L’individu accorde une intensité de 10 à la première unité dont il a besoin, et à mesure qu’il satisfait ces besoins, l’intensité qu’il retire de cette satisfaction diminue : c’est ce que l’on appelle l’utilité marginale décroissante ; c’est-à-dire l’utilité retirée de la dernière unité du bien consommé qui détermine la valeur de ce bien aux yeux de l’individu.

Menger renverse donc le système classique, selon lequel la valeur se base sur la rareté des biens et la quantité de travail nécessaire à leur obtention (aboutissant au célèbre paradoxe de l’eau et du diamant). Et quoi de mieux, que la traduction de Gilles Campagnolo pour comprendre la révolution de la valeur opérée par Menger6 ?

Menger en montre l’erreur et résume sa théorie en six points notés dès 1867 dans ses carnets et repris dans les Grundsätze :
a. il n’y a de valeur qu’individuelle […]
b. celle-ci n’est pas mesurable.
c. la valeur par laquelle on met en relation cette valeur avec une autre est au plus haut point [höchst] imparfaite.
d. la valeur extrinsèque n’est rien d’autre qu’un produit de la valeur individuelle occasionné par l’échange (elle n’est valeur que de manière médiate, et elle est modifiée par les individus).
e. elle n’est qu’une relation, et pas une quantité.
f. c’est par une illusion pratique que nous attribuons une invariabilité à l’unité de quantité extrinsèque comme une quantité de valeur (déterminée).

Pour autant, les contributions des pères du marginalisme sont-elles toutes équivalentes ?

Rien n’est moins sûr.

Nous avons un Walras, instigateur de la notion d’équilibre général et statique, assemblage mathématique d’équations quantités-prix, un Jevons à la base d’une théorie des équilibres partiels faisant penser à s’y méprendre à des systèmes mécaniques, et un Menger qui se fonde sur une analyse de l’action humaine des agents dynamiques.

Il ne serait pas prétentieux de prétendre que leur approche est différente, bien que certains apparentent le traitement de Walras à une simple mathématisation de ce qui est écrit par Menger. D’un côté, un ensemble mathématique qui traite de toutes les relations prix-quantités, et de l’autre une sorte de « mécanisme exploratoire »7 des relations d’échange.

Comment pourrait-on assimiler Walras à Menger, alors que tant d’hypothèses les opposent ? Pourquoi des agents « identiques en tout » auraient-ils intérêt à échanger ?

L’hypothèse d’homogéneité des besoins est intenable aux yeux de Menger, puisque c’est justement leur variété qui explique l’entrée de l’agent économique dans le processus des échanges. Menger s’oppose tout autant à cette conception de marché global où un unique prix est fixé, car il occulte entièrement la manière dont les prix se fixent dynamiquement ; le mécanisme de fixation des prix ne peut ignorer le temps et l’ignorance caractéristique de la réalité.

Menger est également dubitatif envers l’hypothèse de concurrence pure et parfaite (information complète, fongibilité des biens, etc.), héritière de la figure de l’Homo economicus présente chez les classiques anglais (et qui nourrit tant de critiques de par les historicistes allemands). Les marginalistes jevonsiens et walrasiens n’ont donc pas épousé tout ce qu’une approche réellement subjectiviste signifie, puisqu’ils n’ont fait que calquer le système classique sur le raisonnement à la marge expliqué plus haut.

Nous en avons fini avec ce portrait de Carl Menger. Ne pouvant nous épancher davantage, nous encourageons les lecteurs intéressés à se diriger vers les sources citées. À ceux qui seront intéressés par l’homme tout comme le penseur Carl Menger, les innombrables travaux de Gilles Campagnolo ne pourront que leur donner satisfaction. Nous nous permettons également de vous diriger vers une vidéo de Gilles Campagnolo plus que complète sur ce sujet passionnant qu’est Carl Menger :

  1. David Gordon, Les origines philosophiques de la théorie économique autrichienne, Traduction par Stéphane Geyres.
  2. ibid  : « Il ne croyait pas que tout soit tellement intérieurement relié à tout le reste que rien ne peut être étudié séparément. Bien au contraire, l’esprit était – pour lui – fortement distinct du monde extérieur. En outre, Brentano étendait son approche analytique et dissective à l’esprit lui-même. Il distinguait les actes de la conscience de leurs objets. »
  3. ibid : « Les « idées » des empiristes ne désignent en fait pas des activités mentales : plutôt, dans la mesure où elles existeraient, elles seraient l’objet de l’activité de l’esprit. Si, par exemple, je pense à une chaise, mon action mentale n’est pas une image de la chaise trouvée dans mon esprit. Ce que mon esprit fait, c’est penser à un objet. Penser est une action, un « faire » mental pour ainsi dire. »
  4. Sur ce sujet, et bien d’autres, lire Carl Menger entre Aristote et Hayek, de Gilles Campagnolo.
  5. Cette citation est rapportée par Kraus, et traduite par Gilles Campagnolo dans l’ouvrage susmentionné.
  6. Gilles Campagnolo, citant Carl Menger, dans Carl Menger entre Aristote et Hayek, page 63.
  7. Le terme est de monsieur Campagnolo. Il n’est d’ailleurs pas anodin de relever ce caractère exploratoire, au vu de la place de l’incertitude et de l’ignorance dans l’École autrichienne d’économie. Pour un aperçu, cf L’entrepreneur, grand oublié de la théorie économique, pour avoir un rappel des positions de Mises, Hayek et Kirzner sur ce sujet de l’incertitude et de l’ignorance.
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