Quelques problèmes parmi ceux du Liban

Lebanese Flags by ChamelEian (CC BY-NC-ND 2.0) — ChamelEian, CC-BY

Au Liban, les étapes de la formation du nouveau gouvernement traînent en longueur. Tout se passe comme si la vie quotidienne des Libanais ne virait pas au cauchemar.

Par Pierre Nassif.

Les étapes de la formation du nouveau gouvernement libanais traînent en longueur. Tout se passe comme si le pays n’était pas au bord du gouffre, que la vie quotidienne des Libanais ne virait pas au cauchemar, que les mesures de sauvegarde pouvaient attendre : ces messieurs-dames s’affairent, pinaillent, commentent et décident de se revoir le lendemain.

La formation du nouveau gouvernement : un interminable feuilleton

Enfin, on y arrive et il n’y a plus moyen de tergiverser : mardi ou mercredi prochain, l’Assemblée votera la confiance, c’est promis.

La Révolution est furieuse et fatiguée aussi. Il y a eu quelques épisodes violents, rejetés aussitôt de tous les bords, tellement il est clair que les Libanais n’en veulent plus, de la violence, eux qui en ont été saturés pendant les longues années de la guerre civile.

En tout cas, ce nouveau gouvernement ne correspond pas aux demandes de la Révolution, même a minima. On se moque de nous.

Pourtant l’équipe ministérielle constituée est de premier ordre, si l’on considère les parcours de ses membres. Pour la plupart d’entre eux, soit ils sont hyper diplômés, soit ils ont exercé de grandes  responsabilités, soit les deux. Six femmes dont une ministre de la Défense, une première dans le monde arabe. Excusez du peu !

Oui, mais ils ne sont pas indépendants des politiques corrompus, tapis dans les coulisses et qui veillent au grain. Ce gouvernement est celui de l’alliance entre le Hezbollah, les présidents de la République et de la Chambre.

Alors, au lieu d’occuper le temps en vous relatant par le menu les péripéties sans intérêt de sa formation, je me propose de vous faire part de certains problèmes de fond qui se posent au Liban, afin que vous compreniez un peu mieux ce pays.

L’état civil au Liban

Je suis inscrit dans un registre d’état civil au Liban, dans la circonscription d’Achrafieh, un quartier de Beyrouth. Nous vivions pourtant à Ras-Beyrouth, dans le quartier de Hamra, près de l’église du Rosaire. C’est cependant à Achrafieh que les jours d’élection, mes parents allaient voter.

Y avait-il erreur ? Quelqu’un avait-il oublié de signaler notre changement d’adresse ? Absolument pas.

Le lot habituel des Libanais est d’être inscrit quelque part et de vivre ailleurs. On ne change pas le lieu où on est inscrit. Vous en héritez à la naissance : c’est le lieu où sont inscrits vos parents et non celui où ils vivent. Mes enfants sont nés à Paris et ils sont pourtant inscrits à Achrafieh, dans le registre familial, qui est identifié par le même numéro que le mien, lequel numéro j’ai hérité de mes parents.

Cette règle n’est pas sans conséquences sur la vie des Libanais.

Du fait de l’identité entre le lieu de l’inscription à l’état civil et celui où ils votent, le jour du scrutin, les Libanais retournent au village pour voter. Pourquoi au village ? Parce que l’immense majorité des Libanais est originaire d’un village. Rarissimes sont les personnes inscrites à Beyrouth et qui en sont réellement originaires. Quant aux autres, comme nous, elles y sont inscrites du fait que leur famille est venue d’ailleurs.

Comme dans la plupart des pays, l’urbanisation est massive au Liban. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrais et vous ne réussirez pas à me faire dire ou penser que c’était mieux avant. Cependant, les citadins votent en majorité ailleurs que dans leur ville. Ils constituent eux-mêmes l’immense majorité des Libanais.

Cette règle est-elle si gênante ?

Après tout, elle aide chacun à maintenir son ancrage local. Il y a un petit côté charmant à cette manière de demander à toute personne : « Et toi ? D’où viens-tu ? » lors d’une première rencontre. Grâce à cette si anodine entrée en matière, au Liban vous pouvez engager la conversation avec n’importe qui. C’est ce qui se produit d’ailleurs : les bus et les taxis collectifs sont des lieux où l’on bavarde en permanence avec des inconnus.

La contrepartie problématique de cet amusant folklore, c’est que vous voterez forcément pour l’un des chefs de clan de votre région d’origine. Ce clan, vous ne le choisirez même pas librement. Vous en aurez hérité de vos parents et vous voterez donc pour le fils de l’individu pour lequel vos parents votaient, l’héritier du clan, en somme.

C’est grâce à cette anomalie conjuguée de l’état civil et de la loi électorale que le système féodal survit sous le système démocratique. C’est un peu comme si les institutions étaient constituées de couches successives, analogues aux couches géologiques. Vous pouvez les transformer si vous voulez. Peu importe, l’ancien survivra sous le nouveau et rien ne changera jamais, tant que vous n’aurez pas compris les secrets de cette survie.

Ici, c’est le système féodal qui survit. Je vous prie de croire que les conséquences de cette survie sont extrêmement concrètes, car lorsque quelqu’un a des problèmes financiers ou qu’il est ennuyé du fait qu’un de ses enfants ne réussit pas à être employé, il sollicite son député/chef de clan (za3im en libanais) qui lui attribuera quelque prébende ou lui fournira quelque piston.

C’est au moyen de ces prébendes qu’une partie de l’argent volé à l’État par les hommes politiques est redistribuée. Le pillage de l’État permet donc in fine au zo3ama de faire de ses électeurs ses obligés, ce qui lui évite de fatigantes alternances. Le jour du scrutin, il se rappelle aux bons souvenirs de ces obligés, en n’oubliant d’ailleurs pas de leur donner un petit cadeau afin qu’ils renoncent à toute velléité d’indépendance.

À propos du pillage de l’État par les hommes politiques libanais, on ne sait rien de précis, ni sur les sommes en jeu, ni sur les flux qui circulent entre les grands chefs (ministres généralement, ce sont eux qui empochent directement l’argent) et les petits chefs : députés/za3im, financés par ces ministres, faisant d’eux à leurs tours des obligés.

C’est cela, dessiné à grands traits, le clientélisme : le pillage des deniers publics par toute autorité à laquelle l’État confie un budget à dépenser, suivi de la redistribution, au moyen de circuits occultes, d’une partie du produit de ces larcins à la population docile, ce qui la maintient dans cet état de docilité.

Ce pays serait recouvert d’autoroutes, remplis d’hôpitaux, de centrales électriques, d’usines d’incinération de déchets, d’universités, etc. à ne plus savoir qu’en faire, si tout l’argent dépensé par l’État dans ce but n’avait pas tout simplement disparu sans laisser de traces.

Le poids de la religion au Liban

Il existe une autre anomalie dans mon registre d’état civil au Liban. Il y est inscrit que je suis Grec catholique. Cela signifie chrétien, catholique, de rite grec. Les autorités ne demandent pas aux parents venus déclarer une naissance un certificat de baptême avant d’inscrire cela ou quoi que ce soit d’équivalent si vous n’êtes pas chrétien. Chacun hérite de la confession de ses parents. Mes enfants sont Grecs-catholiques, alors même qu’ils n’ont reçu aucune éducation religieuse et qu’ils ne sont pas baptisés.

Moi-même, je suis athée. Mon appartenance à la communauté grecque catholique, que j’aime bien par ailleurs, est donc parfaitement fictive. Pourtant mon statut personnel, c’est-à-dire les lois qui régissent mon mariage et la manière dont mes enfants se partageront mes biens, si par extraordinaire je leur laissais quoi que ce soit au Liban, est réglé par les textes de ma communauté et non par les lois de la République.

En particulier, du fait que l’Église catholique n’autorise pas le divorce, les couples mariés dans l’un des rites catholiques représentés au Liban ne peuvent pas divorcer dans le pays.

Le système confessionnel qui sévit au Liban est un système de division. Il est construit autour de la répartition des fonctions électorales, gouvernementales et juridiques ainsi que des échelons supérieurs de la fonction publique entre les différentes confessions représentées au Liban. Il n’est pas à l’origine de la guerre civile (1975-1990), mais il l’a considérablement aggravée.

Au cours de cette guerre il y a eu des massacres de chrétiens par des musulmans et inversement, ainsi que des déplacements forcés de population, ayant pour objectif  de vider une région de ses chrétiens, musulmans ou druzes.

Aujourd’hui, la coexistence entre les confessions est redevenue paisible, si ce n’est la menace représentée par l’idéologie du Hezbollah – parti dominant le pays de facto – laquelle soutient l’idéal théocratique chiite, c’est-à-dire le règne du Guide Suprême qui se trouve être au pouvoir en Iran.

La révolution libanaise est décidée à mettre un terme à la division confessionnelle. Elle ne dit pas encore très clairement de quelle manière elle compte procéder, et n’indique la direction à prendre, se contentant pour l’instant de célébrer l’unité retrouvée des Libanais, ce qui n’est pas négligeable.

Dans toutes les manifestations, le seul drapeau brandi est le drapeau libanais. Il est d’ailleurs constamment déployé.

Notre hymne qui commence par : « Nous sommes tous pour la Patrie, pour les hauteurs, pour le drapeau », est constamment chanté. Ce n’est pas un signe de nationalisme étroit, du genre qui exclurait les non-Libanais, à l’instar des formes fascistes de nationalisme. C’est l’expression de la joie dans laquelle sont plongés les Libanais d’avoir découvert que leur identité commune c’est d’appartenir à un pays.

Cette identité les représente infiniment mieux et de manière infiniment plus réelle et authentique que celle d’appartenir à une confession religieuse, laquelle n’a plus beaucoup d’importance, en particulier chez nos jeunes.

Mais le phénomène religieux existe et il continuera à exister. Le religieux imprègne la société libanaise ainsi que l’ensemble des sociétés de la région du monde à laquelle le Liban appartient.

D’ailleurs, en dehors des situations pénibles que la religion catholique impose aux couples qu’elle a unis et qui désirent rompre cette union, la question de la variabilité du statut personnel en fonction de la confession n’est généralement pas perçue comme un problème par les Libanais. Elle le deviendra en raison des situations inextricables que les mariages mixtes de plus en plus nombreux annoncent. Mais ce n’est pas le problème d’aujourd’hui.

Toujours est-il que le remplacement du système confessionnel par un système qui reprendrait les règles de la laïcité à la française ne s’impose pas. Pour ma part, je pense même qu’un tel système n’est ni de nature à exprimer, ni de nature à préserver l’unité retrouvée des Libanais.

Cette forme de laïcité repose sur la tolérance : je respecte les croyances des autres, mais je ne les partage pas. En somme la tolérance affirme la différence et confirme la séparation. Elle ne dit rien sur la communauté de destin. Elle ne représente pas la passion qui habite chaque Libanais pour son pays, passion partagée par une large proportion des Libanais qui vivent aux quatre coins du monde depuis plusieurs générations.

Je tolère mon voisin. Le moyen de faire autrement, puisqu’il est là ? Mais le jour où il s’en ira, bon débarras !

Non, ce n’est pas cela, être Libanais

Alors que faire ? Que dire ? Comment reconstruire ce pays dans le respect du bonheur d’avoir retrouvé ce voisin, d’avoir compris qu’il n’est pas un étranger, mais un frère ? Je crois, en tout cas, que c’est cela que nous devons inventer : des institutions qui rendent permanentes cet état d’esprit fraternel, lequel enthousiasme les rues du pays aujourd’hui, ainsi que les réseaux sociaux.

L’idée est que chacun comprenne et apprécie les croyances de l’autre. Chaque croyant est capable de parler de sa croyance dans ce qu’elle a de beau, de profond, d’authentiquement humain, universel, sage, bien et même utile. Il n’en parlera pas sur ce ton pour vous convaincre d’abandonner la vôtre au profit de la sienne. Il en parlera pour vous séduire. À votre tour vous parlerez de vos croyances sur le même ton.

« Voilà bien des idées de quelqu’un qui ne croit en rien », pourriez-vous rétorquer. « Pour nous croyants, c’est une autre histoire. Si j’ai raison, c’est que mon voisin a tort, dans la mesure où il ne croit pas la même chose que moi ».

Logique binaire qui ne correspond en rien aux réalités de la vie. S’il y avait un Dieu, croyez-vous qu’il serait d’accord pour que ses créatures se disputent en son nom ? Ces différentes religions ne sont que des variations sur un même thème. Chacun peut apprécier la mélodie que chante l’autre. C’est sur l’appréciation et non sur la séparation que nous devons reconstruire notre Liban.

Conclusion

Vous pourriez attendre de moi que j’indique maintenant les directions qui ont ma préférence, tant en ce qui concerne la loi électorale que la révision du système confessionnel. La Constitution du Liban prévoit l’abolition de ce dernier. Le gouvernement est supposé proposer un plan pour son abolition, dont le Constituant a eu la sagesse de penser qu’elle ne pourrait pas intervenir du jour au lendemain.

La première étape est que ce pays soit doté d’un gouvernement représentatif de la volonté générale. Pour cela, il faut organiser de nouvelles élections à l’Assemblée nationale, après avoir modifié la loi électorale. La rue a l’air de nous orienter vers une loi électorale dans laquelle le Liban serait une circonscription unique. Pourquoi pas ?

En tout cas, le chef du gouvernement nouvellement désigné a annoncé qu’il ne chercherait pas à raccourcir le mandat de l’Assemblée, contrairement à ce qu’il avait promis.

Beau début !

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