Le Commissariat au Plan est formel : il ne sert à rien

retour vers le futur credits jd Hancock (licence creative commons)

par h16

Il y a parfois, fort rarement, des petits moments de lucidité dans la presse nationale. L’occurrence d’un tel événement est si exceptionnelle qu’il aurait été vraiment dommage de ne pas la mentionner : au détour d’un petit article du journal Le Point, on apprend qu’un courageux ex-dirigeant de l’Ademe (bidule gouvernemental dédié à cramer du pognon public pour une vague cause environnementale) s’est livré à – tenez-vous bien – un petit exercice d’autocritique. Le résultat vaut largement le détour.

Tout commence en 1997, dans ce qui est encore le Commissariat au Plan.

Dans la plus parfaite concrétisation d’une pensée soviétique où toute l’économie d’un pays pourrait être planifiée, par tranche de cinq ans de surcroît, on y travaille religieusement à l’établissement de plans quinquennaux permettant de lancer des prévisions, prospectives et orientations politiques et économiques.

Pour mieux situer, rappelons que ce magnifique bidulotron chromé sorti tout droit des délires constructivistes d’un XXe siècle pourtant largement révolu a, depuis, tenté de camoufler son origine ridicule en changeant de nom puisqu’il s’appelle à présent France Stratégie, organe turgescent d’une indécrottable pensée étatiste et dont les élucubrations égayent ces colonnes depuis plusieurs années.

Et pour en revenir à 1997, on y turbine dur ! C’est qu’il s’agit d’établir de puissantes prévisions sur les prochaines décennies, jusqu’en 2020, histoire de savoir où va le pays : consommation d’énergie, démographie, croissance économique, pollution, tout doit passer au crible de l’analyse poussée de la fine équipe du moment. Le Plan doit être mis à jour ! Le Plan n’attend pas ! Le Plan va paver la route, et le Plan saura déterminer le chemin !

Les décennies se sont écoulées, l’année 2020 est là, et avec elle, l’heure du bilan a sonné. François Moisan, alors en charge de ce plan, s’est donc livré à l’exercice. Remarquable courage, d’autant plus que la conclusion est sans appel : toutes les belles prévisions et les solides analyses se sont révélées fausses. Poubelle.

J’exagère ? Même pas.

Jugez plutôt : partant hardiment de prémisses fausses (population estimée à 63,5 millions en 2020 au lieu de 67 millions, croissance anticipée à 2,3 % en moyenne là où elle n’a tourné qu’autour de 1,6 %, prix du pétrole en moyenne à 24 dollars alors qu’ils sont restés supérieurs à 80 dollars jusqu’en 2014…), les experts du Plan ont bâti différents scénarios dont les résultats sont tous largement battus en brèche par la froide réalité.

Là où la quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère devait croître de 44 %, on a surtout constaté… une baisse de 19,5 % entre 1990 et 2016. Zut.

Là où la richesse produite par Français devait croître de 40 %, elle n’a augmenté que de 22 % entre 1997 et 2010. Flûte.

Là où la demande d’énergie était prévue s’établir entre 488 et 575 térawatts/heure (TWh) dans les petits calculs du Plan, elle n’a progressé que pour arriver à 474 TWh. D’autant que cette consommation modérée d’énergie a favorisé une baisse de la pollution, pas prévue non plus. Crotte.

Le pompon reste tout de même l’aveu de Moisan qui explique ainsi que :

« Les experts ont certainement sous-estimé les capacités de transformation de la société et du système technique. Ils ont également été trop “prudents” sur la capacité de l’État à avoir une influence sur les trajectoires »

Oui, vous avez bien lu : les types en charge de fournir à l’État les pistes pour saboter l’un ou l’autre pan de l’économie doutaient eux-mêmes de la capacité de ce dernier à parvenir à ses fins, malgré des siècles de preuves accablantes de son pouvoir de nuisance. Stupéfiant.

La conclusion logique serait, bien sûr, que le Commissariat au Plan prouve ici sa parfaite inutilité, voire sa nocivité tant est fort l’écart entre ce qu’il prévoyait et ce qui s’est réellement passé. Comment prétendre donner une impulsion économique ou politique correcte lorsqu’on prévoit des trucs et des machins qui ne se produisent pas, même vaguement ?

Rassurez-vous : cette conclusion et sa suite logique, la dissolution de France Stratégie et le renvoi des équipes à leurs études avec un bon coup de pied au derche, n’est évidemment pas du tout à l’ordre du jour. Comme les prévisions sont foireuses, comme les préconisations sont au mieux farfelues (au pire, délétères), et comme tout cela est fait sur fonds publics, on ne va surtout toucher à rien et continuer ce magnifique travail en pure perte. Il serait en effet fort dommage d’abandonner la pensée dominante, malthusienne en diable, alors qu’elle a tant apporté aux finances publiques !

En outre, ce n’est pas la première fois qu’on se laisse aller à dépeindre un avenir très moyennement rose à base de prévisions économiques mal boutiquées. On se souviendra à bon escient des consternantes prévisions du Club de Rome dans les années 1970 qui ont durablement influencé les politiciens (et le fameux Commissariat au Plan après eux) sans pour autant se révéler davantage capable de viser juste : prévoyant la mort de 4 milliards d’individus (rien de moins) à la suite de famines dantesques ainsi qu’une raréfaction catastrophique du pétrole et de la plupart des métaux, la réalité, exempte de famines dévastatrices, a depuis largement montré que non seulement, nous ne manquerons ni de plomb, d’aluminium ou de cuivre, mais en plus que pétrole et charbon sont encore si abondants qu’on en vient à reprocher à l’Asie et l’Afrique d’en faire une consommation immodérée (tout en cognant sur l’Occidental, histoire de faire bonne mesure culpabilisante).

Il faut comprendre que ces errements passés et cette persévérance dans l’erreur ne suffisent absolument pas à remettre en cause la méthode et les raisonnements boiteux qui la sous-tendent ! Pensez donc : grâce aux prévisions catastrophiques de malheur, on peut bien plus facilement lever taxes, ponctions et impôts qui seront présentés comme autant de dédouanement financier à usage déculpabilisant pour tous les petits moutontribuables tremblant d’effroi devant les dégâts (très largement imaginaires) dont les accuse régulièrement.

Dans ce contexte, le Commissariat au Plan, même camouflé derrière son sobriquet de France Stratégie qui aide à faire oublier son côté années cinquante et son parfum naphtaline, joue son rôle en brandissant régulièrement ses épouvantails prévisionnels.

L’exercice de François Moisan était courageux. Il n’en sera pourtant tiré aucune conclusion.

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