Et si les multinationales françaises étaient nos meilleurs diplomates ?

Louis Vuitton source https://unsplash.com/photos/6dWaLSO2dzY

Alors que les Anglo-Saxons utilisent des acteurs privés pour interagir sur les relations internationales, les Français demeurent largement attachés au rôle exclusif de l’État dans ce domaine. Bernard Arnault est-il en train de changer la donne ?

Par Eric Verhaeghe.

Les multinationales françaises sont-elles un outil diplomatique sous-estimé ou mal maîtrisé dans un monde largement fondé sur le libre-échange ? Le récent exemple de Bernard Arnault dans le désamorçage de la crise commerciale entre la France et les États-Unis pose ouvertement la question. Avec plus de 6 millions d’emplois créés à l’étranger, les entreprises françaises ont les moyens de peser sur le cours des affaires.

Les multinationales françaises ont un pouvoir surprenant, dont Bernard Arnault a donné une idée, au mois d’octobre 2019, en inaugurant au Texas une usine de fabrication, en présence de Donald Trump. Officiellement, les deux hommes ne sont pas amis.

Dans la pratique, l’annonce de cette création de 1000 emplois industriels sur le sol américain dans les cinq ans par l’homme d’affaires français aurait suffi à dissuader Donald Trump de prendre des mesures commerciales de rétorsion contre la France. Celle-ci a pourtant tendu le bâton pour se faire battre en décidant la mise en place d’une taxe unilatérale sur les GAFA.

Du rôle diplomatique des multinationales françaises

C’est vrai qu’il a bien joué, Bernard Arnault, en investissant 50 millions de dollars au Texas pour construire une usine LVMH qui devrait donner du travail à des ouvrières peu qualifiées. Il a en quelque sorte payé son tribut pour désamorcer des représailles commerciales consécutives à la taxe GAFA concoctée par Bercy (Bruno Le Maire en tête). Grâce à cet investissement (qui a bénéficié d’avantages fiscaux locaux), il a pu montrer au monde qu’au moins un Français dans le monde s’entendait avec Donald Trump et pouvait donner le change à ses côtés.

Alors que la campagne électorale américaine commence, ce petit coup de pouce donné à Donald Trump, qu’il aurait rencontré dans les années 1980 à New York, mais qu’il refuse de présenter comme un proche, fait aussi bien les affaires de Bernard Arnault lui-même que de son pays. Et l’on peut penser que, sans lui, toute l’industrie française aurait été punie par Donald Trump pour avoir taxé les GAFA.

Cette affaire pose donc clairement la question de l’initiative diplomatique française. Revient-elle au Quai d’Orsay, qui apparaît régulièrement affaibli, ou revient-elle plutôt à des acteurs privés, à des individualités, comme notre richissime propriétaire de luxe Bernard Arnault ?

Les multinationales françaises ont du poids

On oublie trop souvent que les multinationales françaises ont un vrai poids économique qui pèse sur les stratégies internationales des États. Par les temps qui courent, se fâcher avec des employeurs ne coule plus véritablement de source.

En l’espèce, et selon l’INSEE, les entreprises françaises contrôlent plus de 45 000 filiales où travailleraient près de six millions de salariés. Les entreprises françaises seraient installées dans près de 200 pays, avec une présence marquée aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Chine et au Brésil.

Autrement dit, auprès de ces partenaires, la France peut peser à travers l’emploi qu’elle assure. L’exemple de l’usine LVMH au Texas l’a montré.

Selon une conception étroitement régalienne de la diplomatie, la France actionne peu ces leviers, sauf peut-être en Afrique, pour influencer les décisions politiques de ses partenaires, mais elle a bien tort. Ses partenaires ne se gênent pas pour le faire, comme l’affaire Ghosn l’a illustré au Japon, ou comme l’affaire Alstom l’a illustré aux États-Unis.

Repenser la place des multinationales dans les relations diplomatiques

Il est vrai que, ce faisant, Bernard Arnault aux États-Unis a enfoncé un coin dans la doctrine courante des relations internationales en France. Alors que les Anglo-Saxons utilisent depuis longtemps des acteurs privés pour interagir sur les relations internationales (notamment par l’intermédiaire de confessions religieuses ou d’associations non-gouvernementales), les Français demeurent largement attachés au rôle exclusif de l’État dans ce domaine.

Au vu des réussites enregistrées aux États-Unis par LVMH, cette exclusivité régalienne est sans doute à repenser en profondeur.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.