Madrid fait le choix de la liberté économique

Esperanza Aguirre en RNE By: PP Comunidad de Madrid - CC BY 2.0

À rebours d’une Espagne dirigée par les socialistes, la communauté autonome de Madrid a fait le choix de favoriser les libertés économiques.

Par Nicolas Klein.
Un article de la revue Conflits

Le 20 décembre 2019, l’Institut national des Statistiques fait une annonce qui déchire le ciel économique espagnol : la Communauté de Madrid devient, selon les données consolidées de 2018, la première économie régionale du pays, devant la Catalogne.

La nouvelle ne surprend cependant pas les observateurs puisque cela fait des années que la Communauté de Madrid a dépassé en termes de produit intérieur brut par habitant son éternelle rivale. Par ailleurs, sa richesse totale n’a cessé de progresser au cours des dernières décennies. Dans presque tous les compartiments et secteurs, y compris dans ceux qui ont longtemps fait la fierté de la Catalogne (comme l’industrie pharmaceutique), Madrid la surclasse par conséquent.

Je me suis déjà étendu sur les raisons de ce sorpasso, démontant au passage certains mythes tenaces relayés par les secteurs indépendantistes catalans. Il me semble intéressant ici de souligner que cet essor de la Communauté de Madrid s’est accompagné d’un discours idéologique développé par les dirigeants de l’autonomie. Ce récit peut se résumer simplement : c’est grâce à la liberté que les Madrilènes ont pu prospérer.

Cette liberté s’exprime, selon les dirigeants régionaux et municipaux de droite, de deux manières :

  • accueillir les Espagnols et étrangers d’où qu’ils viennent sans leur poser de question sur leur identité ;
  • leur permettre d’entreprendre et de vivre du fruit de leur labeur par une politique libérale.

Ces choix économiques ne relèvent pas du hasard puisqu’ils sont liés à des courants donnés au sein de la droite espagnole et ont été rendus possibles par le fort degré de décentralisation des institutions espagnoles.

Esperanza Aguirre, défenseur du libéralisme

Esperanza Aguirre n’est pas la première présidente de la Communauté de Madrid issue des rangs du Parti populaire. La région est dirigée à partir de sa création, en 1983, par le socialiste Joaquín Leguina et c’est en 1995 que la droite s’empare de la Maison royale du Courrier (siège de la présidence de l’autonomie), en la personne d’Alberto Ruiz-Gallardón. Ce dernier reste en poste jusqu’en 2003, date à laquelle il devient maire de la capitale.

C’est à ce moment-là qu’Aguirre entre en scène. Dès son accession au pouvoir, la nouvelle présidente dessine une politique visant à réduire les dépenses publiques, privatiser un certain nombre de services, réduire massivement les impôts et déréguler tout un ensemble de secteurs. Lors de sa deuxième réélection, en 2011, Esperanza Aguirre propose de supprimer plusieurs administrations et entreprises publiques, de vendre les édifices régionaux inutilisés, de favoriser la liberté dans le choix des établissements scolaires, etc.

La concurrence libre et non faussée est, au moins en paroles, le credo de la présidente régionale, qui se compare volontiers à Margaret Thatcher et profite des bons résultats économiques de la Communauté de Madrid. Très critique vis-à-vis du gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011), Esperanza Aguirre s’entoure de plusieurs conseillers et économistes proches de ses idées et qui influencent ses décisions, à l’image de Javier Fernández Lasquetty ou José María Rotellar.

Parmi les idées qui dominent les trois mandats successifs de la comtesse de Bornos, l’on doit surtout souligner un attachement obsessionnel à la courbe de Laffer, théorie interprétée toujours dans le même sens : c’est par la réduction des taux d’imposition que l’activité économique affluera et que les recettes fiscales augmenteront.

La chute et les disciples

Candidate malheureuse aux élections municipales de 2015 à Madrid, Esperanza Aguirre est rattrapée par diverses affaires de corruption (dont le scandale Púnica) qui provoquent sa mise en examen et sa disparition du devant de la scène politique espagnole.

En dépit de ces remous et de l’instabilité politique à la tête de la Communauté de Madrid (quatre présidents en sept ans et demi), les successeurs d’Aguirre poursuivent sa politique : Ignacio González (2012-2015) ; Cristina Cifuentes (2015-2018) ; Ángel Garrido (2018-2019) ; et enfin Isabel Díaz Ayuso (depuis 2019).

La permanence d’une telle ligne à la tête de la communauté autonome, alors que la droite perd le pouvoir au niveau national en 2018, ne manque pas d’entraîner un conflit avec le nouveau président du gouvernement social-démocrate. Il faut dire que Díaz Ayuso cherche ouvertement à approfondir la libéralisation de l’économie régionale, notamment par la baisse des impôts.

Dans le cadre des élections générales du 10 novembre 2019, Pedro Sánchez et les socialistes de plusieurs autres autonomies attaquent le modèle économique madrilène. Cette cible est d’autant plus intéressante que Díaz Ayuso se conçoit, à l’instar d’Aguirre, comme un rempart face au séparatisme catalan, régulièrement allié à Sánchez. D’après le PSOE, les pratiques de la Communauté de Madrid s’apparenteraient à du dumping fiscal (ce qui n’est pas totalement faux) et empêcheraient une juste redistribution des richesses de la capitale vers le reste du pays (ce qui, en revanche, est un mensonge).

Les limites de deux discours

Par ailleurs, les socialistes ont tendance à oublier que la politique fiscale d’Aguirre et ses successeurs fait débat au sein du monde libéral qui, outre-Pyrénées, y voit davantage un « capitalisme des copains », notamment dans le monde du BTP. Mais plus fondamentalement encore, les baisses successives d’impôts n’ont pas eu pour effet d’aspirer la substance économique des autres communautés autonomes espagnoles et n’ont pas non plus fait de la Communauté de Madrid un « paradis fiscal » où se rueraient les plus riches.

Pour autant, le système mis en place par Esperanza Aguirre est-il viable si l’on s’intéresse à la cohésion économique de l’Espagne ? Certainement pas.

Mais si le PP doit être plus cohérent dans son discours patriotique, le PSOE doit également l’être dans sa défense de la justice territoriale et sociale, car la Communauté de Madrid ne fait que développer ses compétences dans le cadre de l’Espagne des autonomies que défend tant la gauche espagnole. Notons enfin que cette dernière n’hésite jamais à favoriser d’autres autonomies (Pays basque, Navarre, Catalogne) au détriment des régions les plus pauvres.

Il semble donc que l’on ait affaire à la construction de deux discours antagoniques et parcellaires qui simplifient la réalité et ont, dans une certaine mesure, des visées électoralistes.

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.