Salon Milipol : des entreprises privées en charge de sécurité nationale ?

Pour Claude Tarlet, président de la Fédération Française de la Sécurité Privée : « Il ne faut pas tout attendre de l’État, la sphère économique doit être organisée par les entrepreneurs eux-mêmes. »

Par Théophile Gacogne.

Le salon Milipol est un événement international consacré à la sûreté et à la sécurité intérieure des États. Le dernier en date s’est tenu à Paris-Nord Villepinte, en Seine-Saint-Denis, du 19 au 22 novembre dernier. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, était sur place le jour de son ouverture, et a réaffirmé son engouement pour un partenariat entre l’État et le secteur privé afin d’assurer au mieux la sécurité sur le territoire.

Le salon s’inscrit clairement dans cette logique de coopération, puisqu’il est le fruit d’un partenariat public/privé. Il s’agissait donc de l’occasion parfaite pour relancer le débat sur ce sujet parfois épineux.

Le Salon Milipol et la collaboration État/secteur privé

Le salon Milipol est organisé par le Groupement d’Intérêt Économique éponyme constitué de plusieurs entreprises, dont Thales et CIVIPOL.

CIVIPOL est une société de droit privé dont l’actionnariat est majoritairement public et qui travaille sur des projets allant de séminaires sur le faux-monnayage en Ile-de-France à la réforme de la police au Myanmar (ex-Birmanie), en passant par un projet d’assistance contre le crime transnational organisé en Amérique latine.

Le salon de Paris s’organise aussi en étroite collaboration avec le ministère de l’Intérieur, et également avec l’aide du ministère de l’Économie et des Finances, et en partenariat avec tous les organismes concernés de près ou de loin par les questions de sécurité et de sûreté, de la Police nationale à Interpol, en passant par la Gendarmerie nationale ou encore la Direction Générale de Sécurité et de la Gestion de crises, et bien d’autres. On comprend donc bien que cette idée de partenariat de l’État avec le secteur privé concernant la sûreté et la sécurité n’en est plus à ses balbutiements.

Le salon a accueilli plus de 1100 exposants dont plus de la moitié venait de l’étranger, et plus de 30 000 visiteurs dont 45 % d’internationaux. Les sujets traités sur le salon sont vastes, et vont de la sécurité routière à la protection des frontières, en passant par la sécurité bancaire ou encore la protection des données, mais aussi la veille industrielle, la lutte anti-terroriste, et de nombreux autres sujets.

La collaboration entre l’État et le service privé est déjà bien développée dans certains de ces secteurs, et si le fait de déléguer des tâches relatives à la sécurité des citoyens à des sociétés privées peut soulever des doutes et faire pousser des hauts cris à ses détracteurs, si l’on écoute le ministre de l’Intérieur, il faut tout de même considérer cette option comme une solution pouvant satisfaire l’intérêt général si elle est mise en place correctement.

C’est d’ailleurs l’un des enjeux du Livre Blanc sur la sécurité intérieure qui devrait être présenté en début d’année. Le concept est à l’étude depuis bien longtemps.

Un rapport de 2018 sur le sujet rédigé par la députée LREM Alice Thourot et l’ancien chef du RAID Jean-Michel Fauvergue conseillait entre autres de remplacer l’État par des services privés pour des missions comme la protection de certaines personnalités, le transfert de détenus non dangereux, les gardes statiques, et autres actions de ce type.

Catherine Piana, la directrice générale de la Confédération européenne des Services de Sécurité, a également rappelé que les sociétés privées occupaient déjà en partie des positions complémentaires à celles des employés de l’État, et que l’évolution de ce partenariat passerait par la formation :

ces forces sont présentes sur plein d’endroits publics où la police ne se trouve pas, centres commerciaux, stades, sièges d’entreprises […] Quand elles voient des choses non régulières, elles pourraient être formées à transmettre les informations.

Des ressources humaines et technologiques importantes

Ouest-France rapporte que selon un rapport de 20018 de la Cour des comptes, le secteur privé de la sécurité représentait en 2016, 168 000 salariés répartis dans plus de 11 000 entreprises.

Sur la même année 2016, les effectifs de la police nationale et municipale, de la gendarmerie, des réservistes et des forces Sentinelle représentaient 303 000 individus. C’est moins de deux fois l’effectif du secteur privé.

Un partenariat plus important entre ces deux sources de main-d’œuvre qualifiée serait donc une aide précieuse pour l’État, mais aussi pour le secteur privé. Cela pourrait permettre de mieux organiser les ressources humaines de ces 11 000 entreprises, et ainsi optimiser leur efficacité et leur rendement.

Il en va de même pour la technologie. Le secteur privé possède un véritable pouvoir d’innovation pouvant permettre de développer des outils, des technologies ou des techniques répondant aux besoins en constante évolution dans de nombreux domaines touchant à la sûreté et à la sécurité.

L’État collabore d’ailleurs déjà avec de nombreuses entreprises publiques sur des projets communs dans la recherche et le développement. Au salon Milipol, le ministre de l’Intérieur a même insisté sur le fait que la sécurité de demain reposait sur l’innovation.

Par exemple, sur le stand du ministère de l’Intérieur était présenté un travail sur les empreintes olfactives, qui consiste à collecter les odeurs sur une scène de crime en vue de les analyser, et ainsi identifier des individus grâce à leur  signature olfactive unique. Ce projet de recherche est en cours depuis 2012 en collaboration avec des chercheurs en neurosciences de Lyon, une équipe de cynophiles, mais également l’École supérieure de parfums, de cosmétiques et d’arômes (ISIPCA) et l’École supérieure de physique et de chimie industrielle (ESPCI).

Un renforcement des partenariats public/privé faciliterait ce type de projet, et accélèrerait les processus pour une plus grande efficacité.

Un partage de ressources financières

Il ne faut pas sous-estimer le secteur privé à propos de sa capacité de financements parfois conséquents. Un partenariat de l’État avec le privé pourrait permettre dans une certaine mesure de partager certains frais, que ce soit au niveau du fonctionnement quotidien, de la recherche et développement, etc.

En plus de ces capacités de financement, le secteur privé peut aussi avoir développé certaines techniques pour rendre viables ses activités, de manière à dégager un profit pouvant être réinvesti dans un second temps dans la recherche. Toujours selon le rapport de la Cour des comptes, les activités du secteur privé auraient été peu rentables en 2016, en partie à cause d’une forte compétition qui tire les prix vers le bas, et affecte parfois la qualité des services.

Des partenariats plus systématiques avec l’État permettraient une meilleure organisation et un soutien dans la structure du secteur. Les ressources financières des deux secteurs pourraient donc être utilisées plus efficacement, tout en offrant un service de meilleure qualité, et donc en assurant une sécurité plus importante pour les concitoyens.

Selon Claude Tarlet, président de la Fédération Française de la Sécurité Privée, les entreprises et les entrepreneurs seraient à même d’apporter des réponses concernant les questionnements d’organisation économique pour ces partenariats :

Il ne faut pas tout attendre de l’État […] La sphère économique doit être organisée par les entrepreneurs eux-mêmes.

L’accent sur la formation et la reconnaissance

Que ce soit au niveau du modèle économique, de l’optimisation des ressources humaines et financières, ou encore au niveau des capacités et de l’efficacité des personnes impliquées, c’est la formation qui pourrait faire la différence dans les années à venir.

La députée LREM Alice Thourot a pour cela proposé un cursus de formation unique pour les deux secteurs afin d’uniformiser les niveaux de compétences, et permettre aux acteurs du public et du privé de mieux se connaître pour mieux collaborer et travailler ensemble sur le terrain. Elle a également rappelé la nécessité d’attirer davantage de monde dans ces secteurs d’activité, en rendant les postes attractifs en termes de conditions de travail ou de reconnaissance.

À propos de reconnaissance, il a été évoqué la possibilité d’une certification qui serait accordée aux entreprises privées offrant des services répondant à des standards de qualité précis. Les entités détentrices de cette certification pourraient alors se voir confier des missions par l’État, et ainsi collaborer pour une sécurité générale plus efficace.

Cela permettrait un contrôle de l’État pour garantir que les équipes partenaires soient à la hauteur des tâches qui leur sont confiées, et pousserait le secteur privé tout entier à améliorer la qualité de ses services. La compétition se ferait alors sur les compétences et le rapport qualité/prix des services proposés, et non plus sur le prix le plus bas pour un service de qualité moindre.

Des exemples positifs chez les voisins

Pour Alice Thourot toujours, nous aurions beaucoup à apprendre de certains autres pays, notamment en Europe du Nord, sur les partenariats de l’État avec le secteur privé dans le domaine de la sécurité du territoire :

Dans d’autres sociétés, dans les pays nordiques, l’Espagne ou la Belgique, la relation est peut-être plus mature, plus aboutie.

Elle évoque « un mouvement » et « une envie d’avancer ensemble de la part du secteur », ce qui apparemment manque encore en France. La formation approfondie et le cursus unique permettraient d’œuvrer en ce sens, et ainsi se mettre au niveau des voisins ayant réussi leurs partenariats.

Conclusion

La sûreté et la sécurité dans l’Hexagone est un sujet si sensible qu’il est normal que le la délégation d’une partie des responsabilités de l’État à des organisations privées soulève des questions et des problèmes de fond ; il convient tout de même de prendre en compte le fait qu’il soit possible de l’organiser de manière à mettre l’intérêt général au cœur des problématiques et des débats.

  • comment s’assurer que les intérêts publics ne soient pas négligés au profit des intérêts privés ?
  • comment sera effectué le contrôle des compétences des différentes entreprises auxquelles seront confiées des tâches importantes ?
  • quel sera le modèle économique utilisé ?

Tant de questions qui devraient trouver réponses dans le Livre Blanc sur le sujet et attendu pour début 2020. En attendant, restons ouverts à l’idée, en gardant en tête que la sécurité de tous doit rester au cœur des préoccupations tout au long de ce débat.

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