« Peuple, pouvoir & profits », Joseph E. Stiglitz

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Toute chose est perfectible et certains aspects de l’analyse de Stiglitz ne sont pas dénués de mérite afin d’améliorer le fonctionnement de l’économie et de renforcer l’État de droit.

Par Thierry Godefridi.

Cela fait longtemps que le gouvernement n’a plus démantelé une compagnie dominante comme la Standard Oil. Il serait peut-être temps de se demander si Facebook doit se désinvestir d’Instagram et de WhatsApp.

Stiglitz n’y va pas par quatre chemins.

Si l’on peut difficilement suivre Joseph E. Stiglitz lorsqu’il évoque dans Peuple, Pouvoir & Profits le ralentissement de la croissance, voire la stagnation, à propos des États-Unis (« sauf pour les 10 %, le 1 % et plus encore le 0,1 % le plus riche » qui ont accaparé une part toujours plus large du gâteau, « celle du 1% ayant plus que doublé et celle du 0,1% presque quadruplé ») et qu’en guise de comparaison il vante la performance de la Chine d’avoir sorti « 740 millions de personnes » de la pauvreté, pendant ces 40 dernières années, il est toutefois d’autres aspects de sa critique du capitalisme et des marchés qui méritent d’être signalés et sur lesquels on reviendra plus tard.

Que l’on se permette d’abord quelques remarques au sujet des perspectives de croissance qui sont au cœur de l’argumentation de Stiglitz dans Peuple, Pouvoir & Profits, un livre dans lequel le prix Nobel 2001 de sciences économiques réunit et développe des analyses de ses ouvrages antérieurs.

L’OCDE a revu à la baisse ses prévisions de croissance du PIB réel pour 2020.

Certes, le taux annuel pour les États-Unis se situe à 2,3 % (contre 2,6 % en 2010) par rapport à 6% pour la Chine (contre 10,6 % en 2010), mais 2,1 % pour la Russie, 0,6 % pour le Japon, seulement 1,4 % pour la zone euro (contre 2 % en 2010) dont 1,3 % pour la France, 1,2 % pour l’Allemagne, 0,6 % pour l’Italie, et 1 % pour le Royaume-Uni.

Pour une économie en stagnation, comme le prétend Stiglitz, les États-Unis tirent remarquablement bien leur épingle du jeu.

Quant au taux de croissance de la Chine, remarquons que cette dernière est quand même encore loin d’avoir atteint le niveau de développement économique des États-Unis. Il lui reste donc de la marge de croissance, et si son modèle d’économie socialiste de marché aux caractéristiques chinoises offre un exemple de développement économique « très différent » de celui des États-Unis aux « milliards d’habitants du monde en développement », doutons que le modèle politique de la Chine ne suscite l’enthousiasme de la population américaine.

Ce serait aussi croire que tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil que d’imaginer un seul instant que le miracle économique chinois s’est produit dans un partage égalitaire du gâteau entre toutes les catégories de la population.

Quant au gâteau américain, revenus et richesses, il a entretemps grandi pour tout le monde, si l’on peut en croire les statistiques de la Fed auxquelles fait référence la première partie de cette recension, que ce soit pour le 0,1 %, le 1 %, les 10 % ou les 90 % restants.

Il convient aussi de se rappeler qu’un Américain sur dix a appartenu au mythique 1 % des plus riches pendant au moins un an de son existence (ce qui relativise déjà le 1 %), mais qu’en outre un seul sur 200 s’y maintient pendant dix années consécutives ! (Voir Marc De Vos, Les vertus de l’inégalité.)

Reste que toute chose est perfectible et qu’il est d’autres aspects de l’analyse de Stiglitz qui ne sont pas dénués de mérite afin d’améliorer le fonctionnement de l’économie et de renforcer l’État de droit.

Il écrit :

Deux siècles de recherche nous ont conduits à mieux comprendre pourquoi la main invisible d’Adam Smith ne se voit pas : parce qu’elle n’existe pas.

Lorsque de grandes entreprises agissent dans leur propre intérêt et a fortiori dans celui de leurs dirigeants, elles ne servent pas nécessairement les intérêts de la société entière.

En position de pouvoir de marché, elles ont plutôt tendance à créer davantage de pouvoir de marché (des « douves », selon l’expression de Warren Buffett), et pas seulement de meilleurs produits.

Les grandes compagnies américaines excellent dans cet exercice : elles usent du pouvoir de marché pour le renforcer au détriment de toutes les parties prenantes (clients, salariés…) et de la croissance en général.

Il cite Walmart qui se trouve en position de monopsone (la situation symétrique pour un demandeur unique à celle du monopole pour un offreur unique), et, nous y revenons, Facebook.

Facebook a payé un milliard de dollars en 2012 pour Instagram, 19 milliards de dollars en 2015 pour WhatsApp (plus de 40 dollars par utilisateur), alors que la société de Mark Zuckerbeg disposait des compétences, ou des moyens pour engager des ingénieurs qui les maîtrisaient, afin de développer sa propre plate-forme de partage de photos et sa propre application de messagerie instantanée.

Le fait de procéder à l’acquisition d’Instagram et de WhatsApp n’avait, selon Stiglitz, pour seule raison que d’étouffer la concurrence.

Un autre aspect dérangeant du pouvoir de marché des géants technologiques est leur maîtrise du big data (les données massives) et de l’Intelligence Artificielle.

Ils décident, avec leurs algorithmes, de qui voit quoi et dans quel ordre, ciblant de surcroît l’une ou l’autre facette de notre identité, notre moi émotionnel ou notre moi délibératif, selon l’analyse qu’a faite de notre identité multiple Richard Thaler, le prix Nobel 2017 de sciences économiques pour ses travaux dans le domaine de l’économie comportementale.

Le danger est que les géants technologiques en position de monopole nous manipulent, au point de changer qui nous sommes, en tant qu’individu et en tant que société.

Peuple, pouvoir & profits, Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale, Joseph E. Stiglitz, 416 pages, Éditions Les Liens qui Libèrent.

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