Les Roumains réélisent un président allemand

CC BY 2.0 - Romänischer President Klaus Iohannis vor seinen Nationalflaggen und den europäischen by Marco Verch — Marco Verch , CC-BY

Klaus Werner Johannis a été élu avec environ deux tiers des voix pour son second et dernier mandat à la présidence de la Roumanie.

Par Radu Nechita.

Si je n’appelle pas pour résilier, il y a prolongation automatique, n’est-ce pas ?

Si ce n’est pas la meilleure, c’est peut-être la blague qui, parmi des dizaines d’autres, décrit le mieux la stratégie de campagne de Klaus Werner Johannis, élu avec environ deux tiers des voix pour son second et dernier mandat à la présidence de la Roumanie (63,17 % après le décompte de 99,98 % des bulletins).

Une réélection et une conséquence géopolitique

Ce n’est pas un hasard si son nom ne rime pas avec celui des autres noms roumains que vous connaissez, comme Ionesco, Eliade, Cioran ou Brancusi, ni avec ceux moins fameux, comme celui de votre plombier, électricien ou de votre dentiste.

En effet, le nouveau président d’un pays majoritairement orthodoxe est un Luthérien, membre de la minorité allemande.

L’on peut présumer qu’il va bien coopérer avec le nouveau gouvernement conduit par Ludovic Orban, chef du Parti National Libéral et son principal soutien durant la campagne.

Si cela ajoute à la confusion de ceux qui avaient du mal à distinguer rapidement entre Bucarest et Budapest, ce n’est pas par hasard : le père de Ludovic Orban est issu d’une de ces familles mixtes roumaines-hongroises, assez nombreuses en Transylvanie.

Au-delà de l’anecdote, assez symbolique d’ailleurs, la conséquence géopolitique de ces élections est l’ancrage sans hésitations ni ambiguïtés de la Roumanie dans le camp euro-atlantique, la mise sous silence pour un certain temps des sirènes de la « démocratie illibérale » et des tentations nationalistes, voire xénophobes.

La Roumanie vers un « rééquilibrage géopolitique » ?

Selon l’opinion de la plupart des observateurs, cette campagne électorale a été d’un dynamisme situé un cran au-dessus de celui d’un documentaire sur la vie des escargots en captivité.

Ce n’est pas par manque de candidats : deux semaines auparavant, au premier tour les Roumains ont eu le choix entre 14 hommes et femmes prêts à se sacrifier pour l’intérêt général.

Ce n’est pas par manque d’enjeux non plus entre les partisans d’une poursuite de la lutte anti-corruption et ceux qui considéraient que celle-ci est un instrument utilisé à des fins politiques.

Le positionnement dans cette lutte était aussi celui des forces qui étaient favorables sans nuances à la poursuite de l’intégration euro-atlantique de la Roumanie et celles qui jouaient plus ou moins discrètement la carte nationaliste et/ou celle d’un « rééquilibrage géopolitique » vers la Russie, la Chine, la Turquie etc.

La campagne anti-corruption de la Roumanie

Parmi les victimes de la campagne anti-corruption étalée sur une décennie, on peut décompter des anciens ministres et Premiers ministres, des députés et des sénateurs, des présidents de la Chambre des députés et du Sénat, des maires de grandes villes et petits villages etc.

Bien que les condamnés couvrent tout le spectre politique, les plus célèbres étaient membres du Parti Social-Démocrate.

Ce parti s’est donc proposé tout naturellement d’assurer « une meilleure indépendance de la justice », mais le moyen choisi – son contrôle direct et indirect par le gouvernement et la limitation des pouvoirs du Département National Anti-Corruption – a déclenché la réaction de la société civile et amplifié la popularité d’une nouvelle force politique.

Les manifestations de janvier-février 2017 avaient recueilli plusieurs centaines de milliers de participants.

Quand les Roumains en ont assez

Les élections pour le Parlement européen du 25 mai 2019 ont montré que les Roumains en ont assez de la corruption politique, ou du moins qu’ils ont voté en grande majorité pour des partis ayant eu un discours intransigeant en ce sens.

Le Parti National Libéral est devenu pour la première fois la plus importante force politique du pays et le Parti Social-Démocrate a enregistré son plus bas score.

Le grand gagnant des élections européennes a été pourtant le troisième classé, une alliance électorale entre deux nouveaux partis : l’Union Sauvez la Roumanie (fondée en 2016, sur le socle d’un parti local de Bucarest) et Plus, un mouvement constitué autour de Dacian Cioloș, ancien Premier ministre et commissaire européen de l’agriculture.

Leur principal thème de campagne a été l’anti-corruption, bien sûr, mais aussi le renouveau de la classe politique.

Peu de temps après les élections européennes, la condamnation définitive du président du PSD (député et président de l’Assemblée nationale) a engendré le sentiment que la lutte anti-corruption était gagnée, ce qui a mis en second plan le thème de campagne qui a dominé les précédentes élections.

Le charisme réduit, voire inexistant, des candidats a fait le reste, le résultat étant une campagne électorale particulièrement ennuyante, avec un record d’absentéisme au premier tour et une participation à peine plus élevée au second tour (49,87 %).

La mobilisation des Roumains de l’étranger a été impressionnante : presque un million s’est déplacé aux urnes, pour montrer qu’ils se sentent toujours concernés par ce qui se passe dans leur pays d’origine.

Leur option encore plus marquée en faveur du président sortant – presque 94% des Roumains de l’étranger ont voté en sa faveur – signifie leur désir d’une Roumanie ancrée à l’Ouest, avec tout ce que cela sous-entend en termes de valeurs.

Au niveau de la Roumanie, les pourcentages les plus récents sont 65,88% à 34,12%.
Sa contre-candidate, Viorica Dăncilă a gagné dans seulement 5 départements sur 40.
Elle a cependant raflé 100% de voix dans le pénitentiaire de Poarta Alba, séduits peut-être par sa politique concernant la Justice.

Quel bilan pour Klaus Werner ?

Le bilan du second mandat de Klaus Werner dépendra cependant en grande partie du résultat des élections prévues pour 2020 : locales (en été) et parlementaires (automne).

Son espoir et celui de ses partisans est qu’il n’aura pas à subir la cohabitation avec un gouvernement hostile, comme dans le mandat précédent.

Selon ses fidèles partisans, c’est cette cohabitation qui expliquerait son bilan relativement maigre du côté des réformes, tandis que les partisans déçus lui reprochent une combativité insuffisante face aux politiques du gouvernement et du parlement contrôlés par le PSD et ses alliés.

Les résultats décevants enregistrés aux élections européennes par les membres de cette alliance avaient conduit à la chute du gouvernement par motion de censure le 10 octobre. C’est pourtant avec le soutien de ce même parlement que devra gouverner le Parti National Libéral.

Si l’exécution budgétaire de 2019 réserve déjà des mauvaises surprises (un déficit au-delà de 3 %), l’année électorale prochaine amplifie les inquiétudes.

En effet, avoir un président et un gouvernement libéral ne garantit pas l’adoption de politiques libérales.

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