Rééditer Céline sans censure !

Même quand il s’agit de Céline, on ne doit pas couper en tranches un génie furieux de la littérature.

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Louis Ferdinand Céline painted portrait by thierry ehrmann (CC BY 2.0)

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Rééditer Céline sans censure !

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 14 janvier 2018
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Par Philippe Bilger.

Cette année, probablement au mois de mai, les trois pamphlets antisémites de Céline vont être réédités par Gallimard (L’Express a publié, au mois de décembre 2017, un article très informé de Jérôme Dupuis sur le sujet).

Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux draps avaient été initialement publiés en 1937, en 1938 et en 1941.

Céline avait toujours refusé qu’ils fassent l’objet d’une nouvelle publication mais sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, a autorisé leur réédition, sous l’égide de son ami et meilleur connaisseur de l’oeuvre de Céline, François Gibault (pas seulement sans doute pour des raisons financières même si sa veuve a besoin d’une assistance médicalisée 24 heures sur 24).

Depuis l’annonce de Gallimard, une polémique a éclaté et indignations ou approbations de s’opposer. Décidément Céline ne laissera jamais personne indifférent (Le Monde).

Oui à la réédition de Céline

Je ne tiens pas pour rien les points de vue de Serge Klarsfeld ou d’Alexis Corbière hostiles à la réédition de ces écrits polémiques mais je ne partage pas leur avis.

Je serais tenté d’énoncer quelques banalités factuelles ou littéraires.

Céline est un immense écrivain, le génie d’un langage inventé, renouvelé et on peut le créditer de plusieurs chefs-d’oeuvre dont notamment Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit.

Ces écrits sulfureux peuvent être trouvés sur Internet, certes sans aval officiel.

En 2012, au Québec, ils ont été publiés et il s’agissait d’un énorme volume comprenant un appareil critique si remarquable que Gallimard se propose de le reprendre.

La réédition française, outre les trois pamphlets, offrira à la lecture À l’agité du bocal (sur Jean-Paul Sartre), Hommage à Zola et le superbe Mea Culpa (à la suite de son voyage en URSS).

En 2015, Les Décombres de Lucien Rebatet avait été réédité, avec des commentaires d’historiens, et la controverse s’était vite éteinte pour un livre dont l’antisémitisme n’était pas moins éclatant que celui qui inspirait Céline.

En 2031 les trois pamphlets de Céline seraient tombés dans le domaine public et devancer cette échéance de quelque 13 ans n’a rien de proprement scandaleux.

J’ai bien conscience que cette argumentation n’est pas suffisante à elle seule pour emporter la conviction. Elle a un caractère trop négatif comme s’il convenait seulement de s’accommoder d’une réédition au lieu de positivement la souhaiter.

Il faut souhaiter la publication sans censure

Déjà, instinctivement, j’éprouve comme une répugnance à l’idée d’une interdiction qui s’attacherait à la partie, même odieuse, d’une oeuvre écrite par un grand auteur faisant la démonstration de son talent non seulement dans le noble mais aussi dans l’insupportable. Le génie ne se divise pas et laisse ses traces ici et là.

Si on décidait de supprimer de la littérature universelle, par exemple du prodigieux Shakespeare, les passages contestables (Le Marchand de Venise) au nom d’une morale et d’une bienséance d’aujourd’hui inadaptées au siècle de leur écriture, des chefs-d’oeuvre seraient amputés, dénaturés. On n’aurait pas l’idée absurde de les censurer et il n’est pas davantage acceptable, pour d’autres, de les maintenir dans un ostracisme officiel.

Céline est partout, tout entier dans l’indigne comme dans l’unique.

Serait-ce que la réédition de ces pamphlets risquerait d’aggraver l’antisémitisme de certains à cause du concours d’une délirante perversion ? On sait bien que non, heureusement. On ne peut que réprimer les actes motivés par l’antisémitisme, les délits ou les crimes directement commis sous l’emprise de ce dernier mais pour les tréfonds de chacun, l’antisémite ne sera pas rendu plus antisémite par Céline pas plus qu’il ne sera converti à l’humanisme par de seules injonctions morales.

Et ceux qui sont préservés de ce poison n’en seront pas atteints à cause de Céline.

Les pamphlets, surtout dans ce domaine, ne convainquent que les convaincus mais laisseront indemne la masse de lecteurs que la curiosité littéraire, l’intérêt historique ou la veine sociologique pourraient pousser vers eux.

Surtout, Céline est universel. Il n’appartient à personne, à aucun clan, à aucune famille, à aucune religion, à aucune monstruosité. Pour le meilleur ou pour le pire.

Que Serge Klarsfeld et ceux qui pensent comme lui dans la communauté juive soient indignés par la réédition à venir de ces écrits polémiques est parfaitement compréhensible. Mais ce n’est que leur point de vue intéressant, estimable mais fragmentaire, sur une oeuvre.

Et si on laissait les lecteurs juger par eux-mêmes ?

On n’a pas à s’approprier, en exigeant leur interdiction, des écrits qui, grâce à leur auteur, relèvent d’un capital indivis. Cette remarque n’est pas applicable qu’à Céline. Elle vaut pour les créateurs qui dans dans leurs éclatantes lumières ont laissé se glisser des ombres.

Je n’irais pas jusqu’à discuter l’antisémitisme célinien, dans sa traduction pamphlétaire, délirante et frénétique, alors que pour une fine intelligence comme celle d’André Gide, il était imprégné d’une telle outrance, constitué par une telle globalité, tellement désaccordé du Juif en tant que tel qu’il paraissait vomir plutôt l’humanité elle-même. Pour André Gide, la haine du Juif chez Céline dépasse le Juif pour atteindre la détestation de la vie. Je conçois bien volontiers que pour des mémoires meurtries, cette analyse puisse apparaître pour des arguties.

Pour terminer, derrière ces joutes aussi bien intellectuelles que politiques, prônant l’emprise d’un passé tragique sur le présent ou un présent libre mais non oublieux, il y a toujours la même hantise, la même crainte, presque le même mépris. À quel titre prétend-on se mêler de ce qui regarde le citoyen, le lecteur, de son choix et de son intelligence ?

Je sais bien que les Français, durant cette année, ne se rueront pas sur ces trois pamphlets mais n’aurait-il pas été concevable, convenable de les rééditer et de laisser tous ceux qui admirent Céline pour partie ou pour le tout, qui le détestent pour le tout ou pour partie ou qui sont tout simplement curieux de l’ensemble se forger leur opinion, élaborer leur conviction et prendre un parti ? Faut-il donc toujours les prévenir, les alerter, les dissuader, leur enjoindre, les priver AVANT au lieu de les laisser lire, vivre ?

Même quand il s’agit de Céline on ne doit pas couper en tranches un génie furieux de la littérature.

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  • Article intéressant. Mais le vrai débat est ailleurs (il n’a d’ailleurs jamais été trop compliqué pour les amateurs motivés de se procurer « Bagatelle »): Doit on considèrer qu’en 2018 la communauté juive en occident doit continuer à faire l’objet d’une forme de discrimination positive particulièrement efficace et d’une protection spéciale comme c’est le cas depuis la guerre, surtout compte tenu du poids très important qu’elle a acquis dans les sphères du pouvoir intellectuel, financier et politique ? Ou bien serait-il désormais opportun de normaliser son statut et de retourner à une forme de neutralité, ne serait ce que dans le cadre de la lutte contre le communautarisme et l’intolérance qui va avec. En d’autres termes, et qu’on soit d’accord ou non avec leur positionnement politique: Un Zemmour ne rend-il pas aujourd’hui un meilleur service aux juifs et la République qu’un Klarsfeld ?

    • Tout à fait d’accord.
      Aussi paradoxale que cela puisse paraitre : cautionner des lois liberticides luttant contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie… c’est le meilleur moyen de renforcer le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie…

  • La publication de textes antisémites ou promouvant la haine d’une communauté étant interdite par la loi, je ne vois pas comment Gallimard pourrait publier les pamphlets de Céline sans s’exposer aux poursuites.

    • Tous les régimes fascistes ont ou ont eu  »leurs » lois contre la liberté d’expression.
      Ensuite, l’égalité des droits est inscrite dans la Constitution, n’en déplaise aux promoteurs de lois liberticides et inconstitutionnelles.

  • De la mêmes manière les oeuvres d’Aragon sont intégralement publiées dans la pléiade. Ses engagements politiques furent complices de cent millons de morts et de misères .Excusons le peu!
    Oui nous sommes assez responsables pour juger de nos lectures ;
    Les « esprits faibles » n’attendent ni Céline ni Arragon pour sombrer dans l’horreur.

  • Monsieur Bilger, vos avis  »au nom d’une morale et d’une bienséance d’aujourd’hui inadaptées au siècle de leur écriture » sont déjà penchés dans le sens d’autodafés.
    Car qualifier de  »morale » et de  »bienséance » ce qui n’est que le fruit d’une politique élitiste, aux relents bien abjects de vérités révélées à accepter de gré ou de force, n’est même pas compatible avec les valeurs de  »liberté » et de  »tolérance » que cette même politique prône !
    Politique que l’on qualifiera alors d’hypocrite et de sournoise, fondée par des parvenus, qui se parent de  »morale » et  »d’humanisme », de façon éhontée. Or, tout passe, en Histoire, même les abus de pouvoir ostracisants.
    Ainsi que la parole serve, espérons-nous.

  • Je n’avais jamais entendu Dieudonné.
    Suite à la cabale j’ai écouté ses sketchs …
    Je n’avais lu de Céline le livre sur Sommelweis …
    Suite à la cabale je vais lire ses pamphlets

    J’ai horreur que des politicards pensent pour moi et me disent ce que je dois lire …. que ce soit livre ou presse

    La pensée unique me colle des boutons …

  • Merci pour cette campagne scandaleuse de formatage de cervelles.
    Je ne me suis jamais intéressé aux pamphlets de Céline …. maintenant je vais les lire tout comme j’ai lu Dieudonné il y a quelques temps …

    • Jusqu’à présent, les seuls qui lisaient encore Céline étaient les étudiants d’extrême-gauche qui écrivaient une thèse sur l’extrême-droite.

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