Rééditer Céline sans censure !

Louis Ferdinand Céline painted portrait by thierry ehrmann (CC BY 2.0)

Même quand il s’agit de Céline, on ne doit pas couper en tranches un génie furieux de la littérature.

Par Philippe Bilger.

Cette année, probablement au mois de mai, les trois pamphlets antisémites de Céline vont être réédités par Gallimard (L’Express a publié, au mois de décembre 2017, un article très informé de Jérôme Dupuis sur le sujet).

Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux draps avaient été initialement publiés en 1937, en 1938 et en 1941.

Céline avait toujours refusé qu’ils fassent l’objet d’une nouvelle publication mais sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, a autorisé leur réédition, sous l’égide de son ami et meilleur connaisseur de l’oeuvre de Céline, François Gibault (pas seulement sans doute pour des raisons financières même si sa veuve a besoin d’une assistance médicalisée 24 heures sur 24).

Depuis l’annonce de Gallimard, une polémique a éclaté et indignations ou approbations de s’opposer. Décidément Céline ne laissera jamais personne indifférent (Le Monde).

Oui à la réédition de Céline

Je ne tiens pas pour rien les points de vue de Serge Klarsfeld ou d’Alexis Corbière hostiles à la réédition de ces écrits polémiques mais je ne partage pas leur avis.

Je serais tenté d’énoncer quelques banalités factuelles ou littéraires.

Céline est un immense écrivain, le génie d’un langage inventé, renouvelé et on peut le créditer de plusieurs chefs-d’oeuvre dont notamment Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit.

Ces écrits sulfureux peuvent être trouvés sur Internet, certes sans aval officiel.

En 2012, au Québec, ils ont été publiés et il s’agissait d’un énorme volume comprenant un appareil critique si remarquable que Gallimard se propose de le reprendre.

La réédition française, outre les trois pamphlets, offrira à la lecture À l’agité du bocal (sur Jean-Paul Sartre), Hommage à Zola et le superbe Mea Culpa (à la suite de son voyage en URSS).

En 2015, Les Décombres de Lucien Rebatet avait été réédité, avec des commentaires d’historiens, et la controverse s’était vite éteinte pour un livre dont l’antisémitisme n’était pas moins éclatant que celui qui inspirait Céline.

En 2031 les trois pamphlets de Céline seraient tombés dans le domaine public et devancer cette échéance de quelque 13 ans n’a rien de proprement scandaleux.

J’ai bien conscience que cette argumentation n’est pas suffisante à elle seule pour emporter la conviction. Elle a un caractère trop négatif comme s’il convenait seulement de s’accommoder d’une réédition au lieu de positivement la souhaiter.

Il faut souhaiter la publication sans censure

Déjà, instinctivement, j’éprouve comme une répugnance à l’idée d’une interdiction qui s’attacherait à la partie, même odieuse, d’une oeuvre écrite par un grand auteur faisant la démonstration de son talent non seulement dans le noble mais aussi dans l’insupportable. Le génie ne se divise pas et laisse ses traces ici et là.

Si on décidait de supprimer de la littérature universelle, par exemple du prodigieux Shakespeare, les passages contestables (Le Marchand de Venise) au nom d’une morale et d’une bienséance d’aujourd’hui inadaptées au siècle de leur écriture, des chefs-d’oeuvre seraient amputés, dénaturés. On n’aurait pas l’idée absurde de les censurer et il n’est pas davantage acceptable, pour d’autres, de les maintenir dans un ostracisme officiel.

Céline est partout, tout entier dans l’indigne comme dans l’unique.

Serait-ce que la réédition de ces pamphlets risquerait d’aggraver l’antisémitisme de certains à cause du concours d’une délirante perversion ? On sait bien que non, heureusement. On ne peut que réprimer les actes motivés par l’antisémitisme, les délits ou les crimes directement commis sous l’emprise de ce dernier mais pour les tréfonds de chacun, l’antisémite ne sera pas rendu plus antisémite par Céline pas plus qu’il ne sera converti à l’humanisme par de seules injonctions morales.

Et ceux qui sont préservés de ce poison n’en seront pas atteints à cause de Céline.

Les pamphlets, surtout dans ce domaine, ne convainquent que les convaincus mais laisseront indemne la masse de lecteurs que la curiosité littéraire, l’intérêt historique ou la veine sociologique pourraient pousser vers eux.

Surtout, Céline est universel. Il n’appartient à personne, à aucun clan, à aucune famille, à aucune religion, à aucune monstruosité. Pour le meilleur ou pour le pire.

Que Serge Klarsfeld et ceux qui pensent comme lui dans la communauté juive soient indignés par la réédition à venir de ces écrits polémiques est parfaitement compréhensible. Mais ce n’est que leur point de vue intéressant, estimable mais fragmentaire, sur une oeuvre.

Et si on laissait les lecteurs juger par eux-mêmes ?

On n’a pas à s’approprier, en exigeant leur interdiction, des écrits qui, grâce à leur auteur, relèvent d’un capital indivis. Cette remarque n’est pas applicable qu’à Céline. Elle vaut pour les créateurs qui dans dans leurs éclatantes lumières ont laissé se glisser des ombres.

Je n’irais pas jusqu’à discuter l’antisémitisme célinien, dans sa traduction pamphlétaire, délirante et frénétique, alors que pour une fine intelligence comme celle d’André Gide, il était imprégné d’une telle outrance, constitué par une telle globalité, tellement désaccordé du Juif en tant que tel qu’il paraissait vomir plutôt l’humanité elle-même. Pour André Gide, la haine du Juif chez Céline dépasse le Juif pour atteindre la détestation de la vie. Je conçois bien volontiers que pour des mémoires meurtries, cette analyse puisse apparaître pour des arguties.

Pour terminer, derrière ces joutes aussi bien intellectuelles que politiques, prônant l’emprise d’un passé tragique sur le présent ou un présent libre mais non oublieux, il y a toujours la même hantise, la même crainte, presque le même mépris. À quel titre prétend-on se mêler de ce qui regarde le citoyen, le lecteur, de son choix et de son intelligence ?

Je sais bien que les Français, durant cette année, ne se rueront pas sur ces trois pamphlets mais n’aurait-il pas été concevable, convenable de les rééditer et de laisser tous ceux qui admirent Céline pour partie ou pour le tout, qui le détestent pour le tout ou pour partie ou qui sont tout simplement curieux de l’ensemble se forger leur opinion, élaborer leur conviction et prendre un parti ? Faut-il donc toujours les prévenir, les alerter, les dissuader, leur enjoindre, les priver AVANT au lieu de les laisser lire, vivre ?

Même quand il s’agit de Céline on ne doit pas couper en tranches un génie furieux de la littérature.

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