Qu’il est difficile de quitter la route de la servitude !

ESF 075 By: Bryce Edwards - CC BY 2.0

Chili, Ken Loach, Pays-Bas, Amazon : l’actualité récente qu’il est difficile de ne pas céder aux sirènes du socialisme et du populisme.

Par Nathalie MP.

C’est ironique. Depuis vendredi 18 octobre dernier, le Chili est en proie aux émeutes et à la violence1 pour dénoncer 30 ans d’ultra-libéralisme forcené, mais c’est la hausse annoncée – et annulée le lendemain – d’un prix géré administrativement par un service public, celui du ticket de métro à Santiago aux heures de pointe de 800 à 830 pesos (soit une augmentation équivalente à 4 centimes d’euros), qui a mis le feu aux poudres.

C’est ironique. En 30 ans de cette « orthodoxie néo-libérale » qui serait à la racine de tous les malheurs des Chiliens depuis la fin de la dictature de Pinochet en 1990, on compte deux présidents chrétiens-démocrates élus par une Concertación de partis chiliens de la gauche et du centre (1990-2000), un indépendant de gauche (2000-2006), la socialiste Michelle Bachelet pour deux mandats (2006-2010 et 2014-2018) et Sebastián Piñera, droite libérale, de 2010 à 2014, puis à nouveau depuis 2018, Michelle Bachelet ayant perdu beaucoup de son aura dans des scandales financiers.

Le Chili, un pays peu étatisé

Il est vrai que le Chili n’a jamais été très étatisé. Bien avant les conseils des « Chicago Boys » de Milton Friedman sous Pinochet, interventions du reste largement montées en épingle, le pays avait par exemple adopté l’idée du « bon habitation » : plutôt que de s’engager lui-même dans la construction puis la location des logements (avec tout l’électoralisme que l’on connaît chez nous dans l’attribution des HLM), l’État alloue directement les fonds aux familles, charge à elles de s’entendre avec un constructeur.

Il en résulte aujourd’hui un pays très « mature » sur le plan économique (dixit notre Direction du Trésor) quoique toujours très dépendant du cuivre. Sa croissance fut de 4 % en 2018, son taux de chômage est tombé à 6,8 % au second trimestre 2019 et ses comptes publics 2018, à pâlir d’envie, ne pèsent pas sur les générations futures :

Dépenses publiques : 27 % du PIB
Prélèvements obligatoires : 20 % du PIB
Dette publique : 25 % du PIB

Parallèlement, la pauvreté a beaucoup baissé, ainsi que nous le montre le graphique ci-dessous publié par le journal Le Monde, même si les disparités de revenu restent fortes. C’est cependant le pays le plus dynamique, le plus moderne et le plus porteur de prospérité en Amérique du Sud. Rien de comparable avec le dramatique effondrement économique et politique du Venezuela (ou de l’Argentine ou du Brésil avec Lula puis Dilma Roussef) sur fond de corruption et de confiscation du pouvoir.

Mais à entendre les manifestants, qui se plaisent à chanter le célèbre refrain des luttes d’extrême gauche – El pueblo, unido, jamás será vencido ! – il semblerait que le modèle de justice sociale recherché soit justement celui, mélange de clientélisme, subventions aux fidèles, salaires et pensions complètement hors marché, entreprises publiques nombreuses et totalement déficientes, que Chávez et Maduro ont eu à cœur d’appliquer jusqu’à mettre leur peuple complètement à genoux. Pas mal pour un pays qui dispose de réserves de pétrole immenses.

La préférence pour un État autoritaire et glouton

Mais au Chili, cette mise en coupe féroce des ressources d’un pays riche par un État autoritaire et glouton afin de financer ses partisans et eux seuls ne rebute pas les contestataires. À l’inverse, c’est l’idée d’avoir à faire ses propres choix personnels, c’est l’idée de payer directement pour les services voulus au sein d’une offre concurrentielle qui est violemment rejetée : l’État doit pourvoir à tout.

« Cette explosion de colère sociale est avant tout liée à l’extrême privatisation de la vie quotidienne : la santé, l’éducation, les retraites, l’eau… Ici, le citoyen est de plus en plus considéré comme un consommateur. »  (un sociologue chilien interrogé par Le Monde)

Voilà le grand mot lâché : un consommateur. Si vous vous rappelez, exactement ce dont se plaignaient récemment des enseignants syndiqués de notre Éducation nationale : à partir du moment où l’enseignement privé existe et constitue une concurrence pour le public, les parents sont comme des consommateurs vis-à-vis de l’instruction de leur enfants. C’est horrible, c’est injuste.

Non, ce qu’il faut pour que rien ni personne ne dépasse, c’est impérativement le même service pour tout le monde, l’égalité parfaite, surtout pas de concurrence, ni de choix, ni de liberté individuelle… modèle qui n’a jamais débouché au mieux que sur une médiocrité assurée. La France est un exemple, le Venezuela encore plus.

Même discours du côté de Ken Loach, cinéaste britannique engagé, mais surtout marxiste, qui sort ces jours-ci un nouveau film pour dénoncer l’ubérisation de la société et les cadences infernales induites par l’économie numérique des « plateformes » type Amazon, Deliveroo, etc. Il a 83 ans, il a vécu la dégringolade délétère de l’URSS et de la plupart des régimes communistes apparentés, mais il n’a rien vu, rien appris.

Viscéralement anti-libéral, il nous refait sans grande originalité le coup du livreur obligé d’uriner dans une bouteille par peur de prendre une pause (The Guardian, 2018) et il nous explique ce que nous disait déjà dans L’Humanité, une référence, le journaliste Jean-Baptiste Malet infiltré dans un entrepôt Amazon en 2013, à savoir que les employés ont en quelque sorte l’obligation de travailler pendant leur temps de travail.

Le travail est certes répétitif, mais les qualifications demandées ne sont pas mirobolantes non plus. Qui pour employer et payer des étudiants et des personnes peu qualifiées qui se forgent ainsi un début d’expérience au travail, sinon les nouveaux acteurs de l’économie numérique ?

Nostalgique Ken Loach

Il est vrai que par rapport au rythme trépidant de la fonction publique, célèbre pour ses arrêts de travail longs et nombreux, ses salariés protégés, ses syndicats tout-puissants d’immobilisme et ses horaires de travail très en deçà des 35 heures hebdomadaires pour une efficacité microscopique, les « plateformes », ça décoiffe !

C’est sans doute pourquoi Ken Loach ne se contente pas de dénoncer. Nostalgique des grands monopoles d’État qui n’ont jamais su satisfaire les consommateurs parce qu’ils se refusent à admettre qu’une personne soit plus qu’un simple usager, plus qu’un simple pion sans goût ni préférence, il a aussi des propositions à faire :

« Il faut nationaliser, créer un service public de livraison comme l’était la Poste autrefois. »

Voilà qui serait cool et sympa – à condition de n’être pas trop pointilleux sur les délais de livraison – et à condition que les services informatiques toujours très en pointe de l’État parviennent à développer des applications à peu près dignes de ce nom, ce qui n’est pas, mais alors pas du tout gagné.

Force est de constater cependant que malgré les échecs accumulés année après année partout où il a cours, ce modèle sociétal du tout État continue à attirer au nom de l’égalité et de la justice sociale. Ce sont jusqu’aux électeurs des Pays-Bas, pays prospère qui jouit d’un plein-emploi enviable suite à la réforme libérale entreprise par son dirigeant actuel Mark Rutte, qui ont infligé un camouflet sévère à l’exécutif lors des dernières élections européennes. Il n’a réuni que 14,6 % des suffrages tandis que le Parti travailliste néerlandais est arrivé premier avec un score de 19 %.

Le poisson du maître des poissons

Quand j’étais collégienne – c’était dans les années 1970 – les jeunes de mon âge et moi-même avions une grande passion pour les pensées profondes venues d’ailleurs. Parmi nos morceaux de choix, nous citions à tout propos la maxime suivante – et nous la trouvions prodigieusement géniale :

« Si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrit une fois. Si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie. »

À voir le monde évoluer depuis quelques temps, on dirait bien que la plus haute aspiration humaine soit devenue de recevoir le poisson, un poisson, n’importe lequel, de la main du maître des poissons. Se mettre en situation de pêcher et choisir ses propres poissons semble dorénavant relever d’une prise de responsabilité impossible, d’un effort insurmontable et d’un état d’esprit bassement individualiste qui a perdu toute valeur.

De là à en déduire que persiste chez beaucoup d’électeurs une préférence pour la protection sur la libéralisation et pour la prise en charge collective sur la responsabilité personnelle…

La servitude volontaire n’est pas une lubie d’Étienne de la Boétie (1530-1563), la route de la servitude n’est pas un fantasme de Friedrich Hayek (1899-1992). Ce sont les caractéristiques non négligeables de la nature humaine que des individus plus décidés et plus autoritaires que les autres, des individus qu’on pourrait qualifier de populistes, s’empressent toujours d’exploiter à leur profit sous prétexte d’apporter à leurs contemporains des lendemains qui chantent clé en main.

À partir de là, deux façons de faire. La soviétique, où l’on abolit la propriété privée et où une planification se charge de tout répartir selon les fins sociales du pouvoir. Et la social-démocrate, la nôtre, où l’on garde un secteur privé bien encadré, destiné à générer les impôts qui permettront de redistribuer les poissons, toujours selon les fins sociales du pouvoir en place. Dans tous les cas, une route de servitude dont l’actualité récente sous différents angles montre qu’il est terriblement difficile de s’écarter.

Mais est-ce bien cela que nous voulons ?

Sur le web

  1. À ce jour, on dénombre quinze décès survenus dans des incendies consécutifs au pillage de magasins et de centres commerciaux.
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