Témoignage : s’inspirer d’Adam Smith pour organiser des ateliers de soutien

Adam Smith n’est pas seulement le philosophe et l’économiste que nous connaissons bien. Il est aussi un enseignant innovant en matière de pédagogie, inspirant les nouvelles générations.

Par Georges El Haddad et Guillaume Bagard.
Un article de The Conversation

Le père de l’économie moderne, Adam Smith, également professeur et recteur de l’Université de Glasgow, propose dans la Théorie des Sentiments Moraux et la Richesse des Nations une conception de l’enseignement tout à fait novatrice. Elle consiste à s’efforcer de satisfaire la curiosité des étudiants, en récompensant par des prix les plus méritants et en leur donnant la liberté de choisir leurs enseignants, ce qui instaure une concurrence entre les maîtres.

C’est une approche que nous avons testée à l’Université de Lorraine à travers un projet de soutien monté en 2018-2019 avec des associations étudiantes (EDEN, ECC et AJEP). Associatif, bénévole et indépendant de la Faculté de Droit, Sciences Économiques et Gestion, le programme a consisté à proposer à des élèves de première et deuxième année de Licence des modules de formats variés, qu’ils pouvaient choisir selon leurs besoins.

Concurrence entre enseignants

Adam Smith confronte un dilemme d’économie publique lors de ses analyses de l’enseignement dans la Richesse des Nations (pp.384-413) ; sa théorie résulte de deux constats. L’auteur démontre d’abord que le monopole de l’État distord l’offre publique d’enseignement à travers les « corporations ». Il observe ensuite que le marché, livré à lui-même, génère des externalités négatives nuisibles à la demande, comme la corruption ou la sélection par l’argent.

Pour sortir de cette double défaillance de l’État comme du marché en matière d’enseignement, Smith propose d’instaurer une concurrence entre les enseignants des universités publiques et entre ces dernières elles-mêmes. Il suggère ainsi que l’enseignant soit « en partie, mais non en totalité payé par l’État » -c’est ce que nous appellerions le salaire de base- et que l’État encourage les élèves excellents par de « petits prix ou quelques marques de distinctions ». C’est-à-dire fonder le rôle de l’État sur la concurrence, l’incitation et l’efficience.

Libres de choisir leurs maîtres, les étudiants se réfèrent au mérite et à la réputation de chacun. Par la reconnaissance qu’ils leur témoignent, les élèves augmentent (ou diminuent) les honoraires du professeur, complétant ainsi son salaire de base.

L’enjeu est d’équilibrer la place respective de l’État, du marché et des incitations économiques et non-économiques des enseignants dans la formation du capital humain et de la richesse des étudiants. Smith est l’un des premiers théoriciens de l’éducation en économie -un siècle et demi avant Becker (1964).

Mais comment définir la réputation et le mérite de l’enseignant selon Smith ? Outre le système, Smith analyse également le métier de l’enseignant, qui doit « mettre tous ses soins et tous ses talents » à attirer les bonnes grâces des étudiants. L’économiste critique le salariat, qui empêche la reconnaissance de toutes les dimensions et missions du métier.

Autrement dit, le salariat réduit les aspects sociaux et humains de l’enseignement qui sont au-delà de la transmission. Le philosophe Marcel Hénaff décrit trois dimensions de ce métier :

  • Les compétences issues de longues études, recherches, productions et manifestations scientifiques (ouvrages, articles, conférences, etc.).
  • Le talent ou disons le charisme, selon le sens utilisé par Max Weber dans Économie et Société (posthume, 1921).
  • La bonne volonté ou « le désir d’aider autant que possible les élèves, d’être attentif à leurs attentes, de faire l’effort de dialoguer et d’écouter » (Hénaff, 2010).

Cet enseignant représente la vision smithienne de l’individu : une hybridation d’intérêt personnel et de sympathie (empathie) pour autrui, en l’occurrence pour ses étudiants.

Par ailleurs, cette bonne volonté de l’enseignant illustre l’hypothétique « spectateur impartial » de Smith dans la Théorie des Sentiments Moraux (I-5), développé (revisité) et modélisé, entre autres, par John Harsanyi (Nobel d’Économie, 1994) en 1953, 1955 et 1977. Cela ressemble à une norme éthique personnifiée avec laquelle l’individu discute avant de décider comment agir.

Autrement dit, il s’agit d’une sorte de « surmoi » -nous empruntons ce terme (« Über-Ich ») à Freud (1932)– qui est d’autant plus à l’œuvre dans le métier éducatif qu’enseignants et étudiants se rencontrent en Cours Magistraux (CM) et Travaux Dirigés (TD), et qu’ils coproduisent, d’une certaine façon, ensemble la matière. La vision smithienne est ainsi progressiste au XVIIIᵉ siècle.

Expérience de terrain

À l’Université de Lorraine, des associations étudiantes (AJEP, ECC et EDEN) et des doctorants ont mis en place, en s’appuyant sur les idées d’Adam Smith, un soutien bénévole et associatif non encadré par la Faculté en 2018-19.

Celui-ci a d’abord comporté une remise à niveau estivale, pour aider les néo-bacheliers à mieux appréhender les manières d’enseigner à l’université, différentes de l’univers du lycée. Certaines matières sont introduites sous la forme de mini-cours, les étudiants révisent des pré-requis, notamment en mathématiques, et rencontrent les associations étudiantes. Certains intervenants sont les mêmes que ceux que les étudiants auront en TD. En outre, des étudiants de Master partagent leur propre vécu, de quoi rassurer les nouveaux.

Alors que l’assiduité n’était pas obligatoire, presque tous les participants sont revenus les jours suivants. L’expérience s’est donc révélée positive et s’est poursuivie après la rentrée, avant les « colles », c’est-à-dire des examens notés liées aux TD.

Pour apporter aux étudiants de Licence des réponses « à la carte » et « au cas par cas », une « permanence pédagogique » a été instaurée et assurée gracieusement par des doctorants et des étudiants en Master ; c’est la coproduction proposée par Smith. Il s’agit d’aider les étudiants dans la « compréhension de certaines notions à l’aide de schémas, exemples pratiques, mots simples pour désigner une réalité complexe », souligne Noémie Paysant de l’association AJEP, sans « peur d’être jugé par les autres » renchérit Tom Couvreur, étudiant en L2. Ainsi, « on a retravaillé les points mal compris avec d’autres explications et méthodes » ajoute Éléa Rochette, étudiante en L2.

Permanence pédagogique.

Enfin, une grande soirée de révisions a été organisée avant les partiels. « À l’approche d’une période aussi stressante, l’idée en elle-même s’est imposée assez naturellement » raconte Rafaëlle Gross, étudiante bénévole au sein du programme. Différents ateliers étaient organisés par des doctorants et, toutes les 40 minutes, les étudiants changeaient librement d’ateliers. C’est la liberté de choisir ses enseignants, suggérée par Smith. « La diversité des enseignements (…) est un avantage, car l’étudiant peut trouver une autre méthodologie plus adaptée à sa façon d’apprendre » remarque Paul Neff de l’association ECC.

Compétition de révision.

« Réviser d’une manière plus interactive, originale et plus détendue » fut un succès, comme le notent Laura Risser et Calvine Madode de l’association EDEN ; elles notent davantage : « il y a eu approximativement une centaine de personnes ». En effet, l’ « endroit familier et moins stressant suscite la curiosité » ajoutent Lia Taghianosyan et Léa Da Mota, étudiantes en L2.

La loi du 27 janvier 2017 permet de récompenser les bénévoles (associatifs et masters) via la reconnaissance par l’Université des compétences acquises lors de leur engagement. Ce Bonus Engagement Étudiant (B2E) transpose en quelque sorte les prix proposés par Adam Smith.

Bénévole en Master, Hugo Romani en témoigne : « j’ai ainsi pu obtenir 0,25 point sur ma moyenne annuelle ce qui est un apport non négligable, et ce en apportant  un complément intéressant aux étudiants pour les aider à progresser », conclut Jean-Baptiste Chrétien, associatif en L3.

Ainsi, via l’organisation et la transmission, les volontaires gagnent un bonus, acquièrent des compétences pédagogiques et aident les premières années. Une hybridation smithienne entre, d’une part, intérêt et récompense et, d’autre part, sympathie et bienveillance.

Cette expérience montre qu’Adam Smith n’est pas seulement le philosophe et l’économiste que nous connaissons bien. Il est aussi un enseignant innovant en matière de pédagogie, inspirant les nouvelles générations. Et l’article rappelle cet aspect de sa personnalité et de ses recherches.


Les analyses sont propres aux coauteurs et n’engagent ni les étudiants/associations interrogés, ni la composante, ni l’établissement.

Nous remercions les étudiants qui ont participé aux interviews : Jean-Baptiste Chrétien, Tom Couvreur, Léa Da Mota, Rafaëlle Gross, Calvine Madode, Paul Neff, Laura Risser, Éléa Rochette, Hugo Romani, Noémie Paysant et Lia Taghianosyan. Nous remercions aussi nos collègues Julien Grandjean et Dylan Martin pour leur relecture.

Georges El Haddad, Attaché d’Enseignement et de Recherche (ATER) à la Faculté de Droit, Sciences Économiques et Gestion de Nancy. Doctorant en Sciences Économiques au BETA. Membre du Conseil Scientifique, Université de Lorraine et Guillaume Bagard, Doctorant contractuel en Histoire du droit chargé d’enseignement, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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