Blockchain : les accords de Bretton woods auront vécu

Piggy bank with silver Bitcoin By: Marco Verch - CC BY 2.0

Tribune libre : en adoptant les monnaies virtuelles, les opérateurs économiques et privés n’auraient-ils pas accès à des monnaies stables, convertibles, insaisissables, anonymes bien que traçables, et à un coût raisonnable ?

Par Hassan Ben Janena et Mariem Brahim.  

Sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique se sont définitivement installés comme un pays dominant sur les plans militaire, économique et financier. Le dollar américain a été érigé en monnaie de référence dans les échanges internationaux.

De ce fait, ce pays s’est arrogé le titre de gendarme du monde, n’hésitant pas au passage à faire la guerre et/ou à sanctionner financièrement (saisie des avoirs, interdiction de réaliser des opérations commerciales…) tout pays qui ne se plie pas à ses desiderata. À travers différentes autorités financières chargées de lutter contre les fraudes fiscales, le terrorisme, le blanchiment d’argent, voire même dans certain cas, l’opposition politique, ce diktat frappe tous les pays.

Or, la crise financière de 2008, dont le point de départ fut la faillite de la banque Lehman Brothers, a ébranlé ce système. Un génie de l’informatique, sous le pseudonyme de Nakamoto s’est depuis engouffré dans la brèche en créant une monnaie virtuelle qui s’obtient en résolvant un problème mathématique complexe, lequel problème, dit-on, admet 25 millions de solutions, et donc autant de pièces de monnaie virtuelle. Le Bitcoin est ainsi né. L’avantage de cette monnaie est évident : elle est insaisissable, son détenteur ne peut être identifié et les gouvernements n’ont aucune prise sur elle.

Résistance ardue

Ainsi, les pouvoirs publics l’ont accueillie fraîchement, lui opposant même une résistance ardue. Une fois les premiers doutes levés, le public s’est rué vers cette monnaie. Sachant que le nombre de pièces est limité, sa valeur s’est ainsi multipliée par 40 en moins de quatre ans pour se stabiliser à 3900 euros l’unité de bitcoin. Face à ce succès, toutes sortes de monnaies virtuelles sont apparues. La dernière en date, la libra, est adossée à un géant des réseaux sociaux : Facebook fort de ses quatre milliards d’abonnés, et de ses 28 entreprises et ONG.

Vivant dans un environnement instable sur les plans économique et politique, les pays d’Afrique du Nord détiennent des monnaies fluctuantes, constamment dévaluées et non convertibles. Leurs pouvoirs politiques n’hésitent pas à museler leurs populations par le biais des contrôles fiscaux et des taux d’intérêt directeurs dépassant allègrement les 7 %. Les systèmes bancaires sont rigides et le taux de bancarisation ne dépasse pas les 30 %, dans le meilleur des cas (Global Findex, 2017).

De fait, le taux de chômage des jeunes approche les 30,5 % dans toute l’Afrique du Nord, c’est deux fois supérieur à la moyenne mondiale (Bad, 2018). Pour survivre, cette jeunesse se tourne alors vers le secteur informel. C’est ainsi qu’en marge de l’économie régentée par les États, elle parvient plus ou moins à prospérer. Relativement éduquée, ouverte sur les bouleversements économiques planétaires, elle a donc tout intérêt à obtenir un changement des politiques financières en place.

En adoptant les monnaies virtuelles, les opérateurs économiques et privés n’auraient-ils pas accès à des monnaies stables, convertibles, insaisissables, anonymes bien que traçables, et à un coût raisonnable ? N’y a-t-il pas là l’occasion d’accéder au XXIe siècle financier, en s’affranchissant de la rigidité de leur pouvoir public ?

La fin de l’incurie politique en Afrique ?

Car on ne peut imaginer le développement de l’Afrique du Nord sans la fin de l’incurie de sa classe politique. L’adoption d’une monnaie virtuelle semble bien un premier pas dans cette voie. Elle doit effacer la culture dominante de ces pays, celle du cash, d’une monnaie palpable, visible et compréhensible mais intraçable.

La première utilisation des cryptomonnaies en Afrique, et plus particulièrement en Afrique du Nord, se traduit par les virements de la diaspora à destination des familles demeurées au pays. Ces transferts, qui représentaient par exemple pour le Liberia 27 % du PIB en 2017, constituent une manne non négligeable pour les sociétés financières. Ces transactions financières peuvent en effet être effectuées sans frais, ce qui engendre une augmentation substantielle de revenus. Il est un fait qu’actuellement l’« axe du mal », c’est-à-dire la Russie, l’Iran et le Venezuela, travaille de concert pour créer une monnaie virtuelle solide, susceptible de les faire échapper à l’hégémonie américaine.

À cela s’ajoute le développement de la blockchain qui, en limitant le nombre des intermédiaires, offre davantage de sécurité et de transparence tout en décentralisant les informations. En tenant à distance la corruption, elle facilite de fait les transferts des fonds avec, à terme, une meilleure inclusion financière. Les monnaies virtuelles auront donc certainement une influence sur les pays africains, en apportant un surcroît de liberté et un plus fort développement économique.

Reste que les Américains savent très bien que la réussite des cryptomonnaies est tributaire d’un système d’informations performant et universel, appelé communément l’internet 5G. Celui qui aura la primeur de cette technologie sera forcément le fournisseur de la planète. Ainsi sont les dessous de la « troisième guerre mondiale » que se livrent, pour le contrôle du commerce mondial, Américains et Chinois par Apple et Huawei interposés.

Dans les prochaines années, des bouleversements de premier plan auront certainement lieu. La globalisation de l’économie en sera une des réalités. Devenus caducs, les accords de Bretton Woods s’effaceront. Une plus grande liberté commerciale s’ouvrira sur une liberté politique davantage répandue. Reste à savoir si, face à un tel scénario, les Américains auront d’ici là trouvé une parade pour garder leur suprématie commerciale et financière.

Hassan Ben Janena est Professeur d’économie à l’ISG de Sousse (Tunisie) et Mariem Brahim est Enseignant-chercheur à l’ESLSCA Business School Paris.

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