Anarchie, cypherpunk et liberté : les racines philosophiques du bitcoin

Le bitcoin n’est pas qu’une réaction à la crise de 2008. Il est une réponse à un questionnement philosophique et politique entamé dès les années 1990.

Par Yorick de Mombynes.

Extrait du rapport Bitcoin, Totem et tabou, rédigé avec Gonzague Grandval et publié en février 2018 par l’Institut Sapiens

Le fait que Bitcoin ait été conçu en 2008 a laissé penser qu’il était une réaction à la grande crise financière mondiale de la même année. Il est vrai que Satoshi Nakamoto a inséré, dans le premier bloc de la blockchain Bitcoin, un message faisant référence à un nouveau sauvetage des banques par les États : le titre d’un article du Times du 3 janvier 2009, « Chancellor on brink of second bailout for banks ». L’objectif de ce message était avant tout de prouver que la blockchain Bitcoin avait véritablement démarré le 3 janvier 2009, mais la concordance de la naissance de cette technologie avec la crise financière a souvent servi d’explication originelle.

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Il faut pourtant remonter plusieurs décennies en arrière pour comprendre les origines véritables de cette technologie et de sa monnaie éponyme.

Dans les années 1990, alors qu’internet émerge véritablement pour le grand public, un groupe de mathématiciens, cryptographes, informaticiens et hackers se forme dans le but de militer pour la protection de la vie privée, en particulier par l’usage de la cryptographie. Les « cypherpunks », parmi lesquels on retrouve les créateurs de Wikileaks, militent pour l’usage d’outils de chiffrement afin d’écarter les risques grandissants d’intrusion des États ou de sociétés privées dans la vie privée des individus.

Les cypherpunks

Timothy May est l’un des contributeurs majeurs de la mailing-list Cypherpunk, sur laquelle il diffusa en 1992 Le Manifeste crypto-anarchiste rédigé en 1988, texte fondateur et visionnaire à tendance libertaire, qui décrit brillamment la révolution numérique que nous vivons actuellement.

« Les cypherpunks estiment que la vie privée est une bonne chose, écrit Tim May, et souhaitent qu’il y en ai davantage. Ils reconnaissent que ceux qui veulent une vie privée doivent s’en donner les moyens et ne pas simplement attendre des gouvernements, des entreprises ou d’autres organisations immenses et sans visage, qu’ils leur accordent une vie privée par bienveillance. Les cypherpunks savent que les peuples ont dû se créer leur propre vie privée pendant des siècles, avec des murmures, des enveloppes, des portes fermées et des courriers secrets ».

Comme l’explique Philippe Rodriguez dans La Révolution blockchain (Dunod, 2017), un an plus tard, Eric Hughes, l’un des membres du petit groupe désormais baptisé cypherpunk, publie un manifeste crypto-anarchiste, A Cypherpunk Manifesto. Il y reprend, à son tour, l’idée que la vie privée doit être préservée des possibles dérives du Net et que le système d’échanges anonymes doit être généralisé.

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Il y appelle ainsi tous les cypherpunks à écrire des programmes de chiffrement pour se prémunir des écoutes opérées illégalement par les gouvernements ou les entreprises. « La vie privée est nécessaire  dans une société ouverte à l’âge électronique, écrivait-il de manière prophétique. La vie privée n’est pas toutefois un secret. Une affaire privée est quelque chose dont on ne souhaite pas que tout le monde soit au courant, alors qu’une affaire secrète est quelque chose dont personne ne doit être au courant. La vie privée est donc le pouvoir de sélectionner ceux auxquels le monde sera révélé ». Les textes majeurs de ce courant sont tous accessibles sur le site du Nakamoto Institute.

Fondées sur des algorithmes publics, les solutions de chiffrement les plus célèbres sont nées dans les années 1990 et n’ont cessé de se développer et de gagner en légitimité. Parvenues à un stade de maturité, mais encore insuffisamment adoptées du grand public, ces solutions peuvent permettre à quiconque de protéger ses correspondances et de signer électroniquement ses échanges, données ou documents.

Une de leurs forces fondamentales repose sur leur indépendance de toute entité centrale. La confiance établie entre deux personnes ne repose que sur les mathématiques, ce qui permet de s’émanciper de tout tiers de confiance, étatique ou privé.

Parallèlement, Internet a vu apparaitre de multiples innovations sur son réseau, tels que le web, l’email, la voix sur IP. Mises à la disposition de tous, ces technologies fondent en grande partie nos usages numériques et sont toutes basées sur des protocoles technologiques libres. Mais, alors que les services de paiement électronique sont apparus dans les années 80 avec les cartes bancaires à piste magnétique puis à puce, aucune technologie libre n’est quant à elle venue spécifiquement offrir d’alternative sur Internet à ces outils.

L’enjeu était d’ailleurs moins de créer un système de paiement libre que de concevoir un véritable système monétaire fonctionnant sur Internet. Un système de paiement ne peut être réellement libre tant que la monnaie qui y circule est contrôlée par les États et les banques. Les services tels que PayPal, même s’ils ont tenté de diffuser une image alternative par rapport au modèle des banques, interfèrent parfois dans la livraison des paiements. C’est ainsi qu’en 2010, Wikileaks a vu sa campagne de collecte de dons subitement stoppée par PayPal, puis Visa et Mastercard, ainsi que par les banques.

Les initiatives de systèmes monétaires et de paiements autonomes n’ont pas manqué depuis les années 2000, avec des propositions presque abouties comme B-money ou Bit Gold. Conçu par Nick Szabo en 1998, Bit Gold est une initiative de monnaie numérique décentralisée dont le fonctionnement est extrêmement proche de Bitcoin, mais qui n’a pas réussi à résoudre parfaitement le classique problème de la double dépense (Nick Szabo reste l’une des figures les plus écoutées de la communauté Bitcoin et est même souvent présenté comme le vrai Nakamoto).

Satoshi Nakamoto

Il fallut attendre la proposition technique de Satoshi Nakamoto en 2008 pour finalement découvrir le premier système monétaire libre et autonome. Bénéficiant du contexte de la crise financière de 2008 qui a renforcé le sentiment de défiance vis-à-vis du système bancaire et du rôle des États dans l’emballement de la création monétaire et du crédit, Bitcoin s’est imposé comme une solution inventive et totalement révolutionnaire par rapport aux environnements monétaires et financiers classiques.

La proposition de Nakamoto de 2008, Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System, propose un protocole technique permettant de créer une monnaie aux caractéristiques radicalement nouvelles et le réseau d’échange autorisant son transfert de pair à pair, sans intervention d’un tiers de confiance.

Nakamoto (que ce pseudonyme représente une ou plusieurs personnes) a décidé de rester anonyme. Après avoir conçu et contribué à lancer le protocole, il s’est retiré publiquement en 2011, peu de temps après une réunion entre Gavin Andresen (son dauphin à l’époque) et la CIA. La majorité des auteurs de solutions cryptographiques a eu maille à partir avec les agences de renseignements des grands États : ce fait permet à lui seul de comprendre ce choix.

Le caractère universel de Bitcoin, la taille de sa communauté et l’absence d’autorité centrale et morale, rendent cette technologie et ce réseau bien plus libres et indépendants que ceux animés par des leaders qui font souvent figure de gourou. Ces créateurs identifiés représentent un point de vulnérabilité.

Bitcoin n’est dirigé que par le consensus mathématique, sans dogme, même si les évolutions techniques réclament des manœuvres politiques de grande ampleur, et même si quelques personnalités comme les cryptographes et développeurs Gregory Maxwell, Nick Szabo ou Adam Back sont des références pour une grande partie de la communauté Bitcoin.

Cette invention est née sous forme d’un logiciel libre, fonctionne sur un réseau libre et est opérée selon des règles transparentes. Elle consacre l’émergence de la première monnaie numérique libre, autonome et résistante à la censure.