L’enfance mystérieuse du bitcoin

Pour mieux comprendre le Bitcoin, il est intéressant de se pencher sur les premiers instants de son existence. Ces derniers sont à la fois maintenant mieux connus et toujours entourés d’un halo de mystère. Retour sur les années 2008-2011.

Par Yorick de Mombynes.

Un beau jour d’août 2008, le cryptographe britannique Adam Back reçut un mail d’un certain Satoshi Nakamoto, dont il n’avait jamais entendu parler, lui demandant de jeter un coup d’œil à son projet de monnaie électronique appelée « Bitcoin ». Back n’y prêta guère attention et se contenta d’envoyer à Nakamoto quelques références de recherches sur des sujets similaires.

Mais, six semaines plus tard, Nakamoto revint à la charge en envoyant à une liste de diffusion de cryptographes un document formel décrivant plus rigoureusement son idée.

Ce texte fondateur de neuf pages, d’un style impeccablement académique, est désormais connu comme le légendaire « Bitcoin white paper ». Les deux premières réponses que son mystérieux auteur reçut furent empreintes de réserves. Mais l’un des destinataires, Hal Finney, un informaticien cryptographe libertarien, se montra enthousiaste. Pour lui, ce projet était révolutionnaire. Il décida d’aider Nakamoto à le mettre en œuvre.

Le début d’une saga épique

Ainsi démarra une saga épique dont nul ne sait jusqu’où elle ira. En décembre 2017, on ne connaît toujours pas l’identité de Nakamoto, mais un grand nombre de faits concernant la naissance de Bitcoin ont été recensés, vérifiés et publiés.

Un journaliste du New York Times, Nathaniel Popper, les a rassemblés dans un passionnant ouvrage Digital Gold (2016), source des éléments qui suivent (NB : sur le fonctionnement technique de Bitcoin, on pourra se reporter aux excellents articles de Gérard Dréan).

Au début des années 1990, un petit groupe de penseurs, informaticiens et cryptographes visionnaires comprit, avec plus de 20 ans d’avance sur le reste du monde, que l’essor d’internet, tout en se traduisant par des bienfaits immenses pour l’humanité, allait fournir aux États et aux multinationales des instruments de surveillance extraordinairement dangereux pour les libertés individuelles.

Ces « cypherpunks » décidèrent de mettre leur expertise technique au service de la sauvegarde de ces libertés. Pour eux, une partie de la menace résidait dans le système financier : tout en se modernisant et en s’informatisant, ce dernier rendait de plus en plus difficile l’anonymat des transactions et risquait ainsi de se transformer en outil de surveillance totalitaire.

Échapper au contrôle des États

Dès lors, il devenait vital de créer un système financier échappant au contrôle des banques et des États et permettant des transactions vraiment anonymes.

Ces scientifiques activistes s’échangèrent et expérimentèrent diverses idées de monnaies numériques et de systèmes de paiement, notamment Digicash (David Chaum), Hashcash (Adam Back), Bit Gold (Nick Szabo) et B-Money (Wei Dai). Mais toutes se heurtèrent à l’impossibilité de se passer d’un organe central pour assurer la sécurité des paiements, ce qui anéantissait leur ambition d’éliminer tout risque de surveillance.

Or, dans son message du 31 octobre 2008 au petit groupe de cryptographes, Nakamoto prétendait avoir surmonté cet écueil. Tout en utilisant certains procédés connus (fonction de hachage, clés publiques et privées, preuve de travail), il proposait une innovation majeure : se passer de tout tiers de confiance et décentraliser le système de paiement en utilisant un registre distribué, dupliqué et public (plus tard appelé « blockchain »).

La première transaction

Son principe était relativement simple mais ses modalités de mise en œuvre potentiellement complexes.

En novembre et décembre 2008, Nakamoto échangea par mails avec celui qui avait répondu favorablement à son message, Hal Finney, pour améliorer le projet d’algorithme qu’il avait préparé. En janvier 2009, il envoya son programme à toute la liste de diffusion.

Le protocole Bitcoin était désormais en état de fonctionnement, avec, pour seuls mineurs, Nakamoto et Finney. La première transaction eut lieu quelques jours plus tard, quand le premier envoya au second 10 bitcoins pour tester cette fonctionnalité.

Quelques nouveaux utilisateurs rejoignirent ce réseau dans les premières semaines, mais à un rythme très lent. Le projet progressa peu, d’autant que Hal Finney commença à souffrir des symptômes de la maladie de Charcot qui devait le conduire à la mort en août 2014, à l’âge de 58 ans.

Séduit par un projet libertarien

En mai 2009, Nakamoto reçut une proposition d’aide d’un étudiant en informatique finlandais, Martti Malmi, séduit par la dimension libertarienne qu’il percevait dans Bitcoin. Nakamoto, qui avait du mal à trouver des soutiens, s’empressa d’accepter cette offre et confia des responsabilités croissantes à Malmi dans le développement et l’animation de Bitcoin, notamment la gestion du site internet puis du forum en ligne.

Pendant plusieurs mois, Malmi fut le seul développeur aidant Nakamoto à améliorer l’algorithme. Par la suite, une fois que des experts de haut vol rejoignirent le projet, Malmi se retira et poursuivit une carrière dans un autre domaine, à l’abri des projecteurs et des débats intenses autour du bitcoin.

En juin 2009, quelques centaines de personnes avaient téléchargé le programme Bitcoin depuis sa mise en circulation en janvier. Mais beaucoup l’avaient délaissé après l’avoir testé.

Le premier achat de bitcoins de l’histoire

Les rares qui demeuraient étaient des curieux, des geeks et des idéalistes. Il y avait quelques « mineurs » sur le réseau mais la plupart des nouveaux bitcoins restaient émis par les ordinateurs de Nakamoto, et personne ne s’échangeait de bitcoins.

En août 2009, Nakamoto écrivit à Malmi que si tous deux ne trouvaient pas une utilisation concrète à Bitcoin, le projet risquait de ne jamais décoller. À l’automne 2009, ils mirent en ligne un forum pour essayer de faire connaître Bitcoin et attirer des utilisateurs.

L’un d’eux demanda comment acheter des bitcoins. Malmi lui en envoya 5 050 et reçut en échange 5,02 dollars par Paypal. Ce fut le premier achat de bitcoins de l’histoire. Mais, à ce stade, le bitcoin n’avait aucun cours et ne servait à rien concrètement. Nakamoto écrivit à Malmi que ce qui manquait cruellement, c’était la possibilité de régler, en bitcoins, des achats dans le monde réel.

Un événement crucial

Le projet stagna jusqu’en mai 2010. Un des participants au forum écrivit même : « on dirait que Bitcoin est mort ». Malmi écrivit à Nakamoto (dont il ne connaissait toujours pas l’identité) : « comment ça va ? Cela fait un moment que je n’ai pas eu de nouvelles ». Nakamoto répondit : « j’ai été occupé par d’autres choses depuis un mois et demi ; je suis content que tu aies été à la barre en mon absence ».

C’est alors que se produisit un événement crucial. Laszlo Hanecz, informaticien hongrois de 28 ans vivant en Floride, intéressé par Bitcoin, décida de tester la vulnérabilité du système en accumulant plus de la moitié de la puissance de calcul du réseau pour, en quelque sorte, prendre le pouvoir sur lui.

Il entra en contact avec Nakamoto qui lui répondit que cette possibilité, dont il était conscient, constituait une réelle fragilité du système, mais qu’elle se résorberait naturellement, une fois que le bitcoin aurait une valeur monétaire et que les mineurs auraient ainsi une incitation économique à contribuer au réseau plutôt qu’à essayer de le forcer.

L’utilité du bitcoin pour le monde réel

Mais le bitcoin n’avait toujours aucune valeur économique. Laszlo, qui voulait sincèrement contribuer au développement de Bitcoin, accepta de renoncer à son test. Il voulut même aider à prouver que le bitcoin pouvait avoir une valeur dans le monde réel. Ayant accumulé 70 000 bitcoins par le minage, il posta sur le forum une proposition d’en débourser 10 000 contre une pizza.

Pendant plusieurs jours, personne ne répondit : qui aurait eu intérêt à vendre quelque chose contre un jeton numérique ne valant rien ? Puis, un participant au forum accepta de lui faire livrer deux pizzas contre les 10 000 bitcoins, réalisant ainsi le premier achat en bitcoins de l’histoire (et consacrant, au cours actuel du bitcoin, les deux pizzas les plus chères de l’histoire de l’humanité).

Malmi fut rejoint par un informaticien libertarien de 44 ans, Gavin Andresen. De retour d’un congé sabbatique en Australie avec sa famille, Andresen était fasciné par l’élégance conceptuelle de Bitcoin, notamment son caractère open source et décentralisé. Deuxième développeur se consacrant au projet de Nakamoto, il devint par la suite une figure majeure de l’écosystème Bitcoin.

Une nouvelle plateforme d’échange

En juillet 2010, le premier article publié sur Bitcoin, sur le site d’information Slashdot spécialisé en informatique, éveilla la curiosité de suffisamment de lecteurs pour que leur affluence fasse sauter temporairement le forum géré par Malmi. L’un d’eux était Jed McCaleb, un informaticien talentueux qui avait co-fondé eDonkey, successeur de Napster.

Immédiatement captivé par la dimension « pair à pair » de Bitcoin, il se rendit compte qu’il était difficile d’acheter des bitcoins et fonda une plateforme d’échange. Il utilisa un vieux nom de domaine qu’il possédait, « mtgox », formé par les initiales d’une de ses précédentes entreprises, Magic The Gathering Online Exchange, éphémère business d’échange de cartes pour un jeu en ligne.

La nouvelle activité de vente et d’achat de bitcoins de McCaleb, désormais appelée Mt.Gox, connut un succès inattendu. L’augmentation rapide de la difficulté du minage qui découlait de l’arrivée de nouveaux mineurs sur le marché rendait de plus en plus difficile, pour des particuliers, d’obtenir des bitcoins en les minant eux-mêmes.

Première crise du Bitcoin

En acheter sur des plateformes d’échange comme celle de McCaleb devenait donc pour eux le seul moyen de s’en procurer. Mt.Gox atteignit 3 000 utilisateurs et un chiffre d’affaires de 100 000 dollars par an. Dépassé par la charge de travail et les risques réglementaires, McCaleb vendit sa société en 2011 à Mark Karpeles, jeune informaticien français installé au Japon.

Par la suite, après avoir connu un succès considérable, Mt.Gox se fit dérober plusieurs centaines de milliers de bitcoins (450 millions de dollars à l’époque) et fit faillite en février 2014, déclenchant la première crise majeure du jeune écosystème Bitcoin.

Une succession d’autres événements chaotiques rythmèrent l’éclosion du système Bitcoin, certains contribuant à son image sulfureuse, comme l’essor puis l’effondrement du site de commerce de drogue Silk Road.

À l’automne 2010, pendant que Bitcoin attirait un nombre croissant de passionnés, d’entrepreneurs et d’investisseurs, Nakamoto se fit de plus en plus discret. Il intervint moins dans les débats sur le forum.

La disparition de Nakamoto

Il demanda à Gavin Andresen d’ajouter sur le site son adresse mail comme point de contact, et retira la sienne. Le 12 décembre 2010, il posta un dernier message sur le forum pour annoncer une nouvelle version du programme, mais ce post anodin ne révélait rien de ses intentions.

Quelques jours plus tôt, Nakamoto avait eu un bref échange sur le forum avec Hal Finney, le remerciant des compliments que ce dernier venait de lui adresser sur le succès de Bitcoin. Or Finney ne s’était plus manifesté depuis l’annonce de sa maladie, l’année précédente, coïncidence qui fait penser à certains que Finney était lui-même Nakamoto.

En avril 2011, Nakamoto écrivit au petit groupe de développeurs qui l’aidaient : « je m’oriente vers d’autres choses. Tout est entre de bonnes mains, avec Gavin et les autres ».

En mai 2011, il transféra les droits du site internet à Malmi en lui écrivant : « je suis passé à autre chose et ne serai probablement plus dans les parages à l’avenir ». Nakamoto ne donna plus jamais signe de vie. Le cours du bitcoin était alors à 10 dollars (la suite est à lire dans Digital Gold).