Suicide de la directrice d’école à Pantin : l’engrenage tragique

École By: Rahul Narain - CC BY 2.0

On aimerait parfois que les grands de ce monde cessent de se croire indispensables, de vouloir nous aider avec des « écoles de la confiance » et de nouvelles lois.

Par Stanislas Kowalski.

On m’a demandé si j’étais intéressé par le suicide de la directrice d’école maternelle à Pantin.

La réponse est non. Mais le sujet est important et il ne s’agit pas seulement d’un fait divers sordide.

Pour cette consœur, sa famille et ses amis, c’est évidemment une tragédie. Quelle que puisse être mon émotion, ce suicide ne me concernerait pas s’il ne reflétait un mal plus profond au sein de l’institution scolaire. Je garderais un silence pudique s’il ne s’agissait que d’une affaire privée.

Mais Mme Christine Renon a laissé une lettre sur papier à en-tête et a choisi de se suicider dans son école. Cela fait de sa mort un geste public. Assez bizarrement, elle exprime le souhait que la presse ne s’en mêle pas. De ce côté-là, le mal est déjà fait et on peut bien comprendre cette incohérence au milieu de la souffrance qui mène à un suicide. Mme Renon a aussi émis l’intention, très louable, de ne pas entacher la réputation de ses collègues. Ceci explique cela.

Pas de surprise

Cet acte public mérite bien qu’on s’y arrête, car le milieu enseignant n’est pas du tout surpris par un tel « fait divers ». Choqué, inquiet sans doute, mais surpris certainement pas. On ne sait pas sur qui cela va tomber. Si on le savait, on pourrait peut-être faire quelque chose. Mais on comprend trop bien le genre de circonstances qui peuvent pousser un professeur ou un directeur à se suicider. Comme Mme Renon le dit dans sa lettre, « les soucis depuis bien avant la rentrée se sont accumulés, c’est le sort de tous les directeurs malheureusement ».

Quand donc a-t-on accepté l’idée que la souffrance était constitutive du métier d’enseignant ?

Quand les élèves sont un peu plus grands que ceux de Mme Renon, ils ne s’étonnent guère de voir des enseignants craquer. Et ils sont bien placés. Qui n’a jamais eu d’élèves cherchant à le pousser à la démission n’a rien connu. J’ai personnellement entendu, lancé sur un ton goguenard : « Il va se suicider. » Mais les méchancetés de quelques adolescents ne font pas un phénomène de société.

Qu’est-ce qui a assez de pouvoir pour faire souffrir toute une profession ?

Même la hiérarchie connaît le problème. Elle a ses cellules de crise depuis plusieurs années. « Quelle blague ! » a commenté Mme Renon. Je n’aurais pas mieux dit. L’institution prétend traiter les symptômes, pour ne pas voir les causes dont elle est directement responsable.

C’est une responsabilité diffuse au sein de la machine bureaucratique, non pas une faute précise qui pourrait être attribuée à tel ou tel agent incompétent ou pervers. Le suicide professionnel est certainement une bonne approximation de l’Enfer, tout pavé qu’il est de bonnes intentions.

Des tâches administratives qui s’accumulent

Dans sa lettre Mme Renon fait la liste des tâches administratives qui s’accumulent et des retards qui deviennent critiques (ou qui lui semblent critiques). Lorsque l’on accueille des jeunes enfants, il est facile de se sentir responsable, même si les enfants eux-mêmes ne se soucient guère des montages administratifs. Aucune tâche n’est en elle-même insurmontable. Mais leur accumulation crée des conflits de devoirs insurmontables. Tout prend une dimension énorme, entre la pression de la loi inébranlable et les attentes des familles qui vous confient ce qu’elles ont de plus précieux. Au milieu de ces forces colossales, ce sont des êtres humains.

Ce sont les plus dévoués et les plus vertueux qui sont le plus à risque. On le voit bien dans la lettre de Mme Renon, et de quelques autres qui l’ont précédée. « J’ai toujours fait de mon mieux. » On veut bien la croire. Elle aurait pu attendre la retraite très simplement. À son âge, qui aurait pu lui en vouloir ? D’autres trouvent des subterfuges, se mettent en arrêt maladie pour une durée indéterminée. Cela aurait été si simple. Mais apparemment Mme Renon ne l’a pas vraiment envisagé : « Je me demande si je ne ferais pas une petite déprime !!! Je n’ai pas l’habitude, je n’en ai jamais fait. » Beaucoup de professeurs démissionnent, ce qui peut les amener à des postes plus lucratifs d’ailleurs.

Comment éviter de se prendre au piège ? Dans l’absolu, il y a toujours une alternative au suicide et aucun métier ne mérite cela. Mais pour trouver cette alternative, il faut parfois faire de gros sacrifices, sacrifier sa vocation ou son pays, par exemple. Sacrifier ses années d’études. Remettre sa carrière à zéro. En fin de carrière, comme dans le cas de Mme Renon, quand on a le nez constamment dans le guidon, c’est difficile à envisager, surtout quand votre mauvais employeur est le seul employeur sur le marché.

On voit là l’effet le plus pervers des monopoles, ils suppriment les portes de sortie quand la machine menace de tout broyer. Il est bien douloureux de lâcher un métier qui a du sens pour sauver sa peau et prendre un métier alimentaire. Ce n’est pas un hasard si le suicide touche plus durement les métiers nobles, quand ceux-ci se pervertissent : les policiers, les infirmières, les pompiers…

Il faut aussi accepter l’idée que les enfants ne seront pas malmenés si on ne fait pas tout ce qui est demandé. Le matériel pédagogique n’est pas prêt ? Il y a toujours des activités très simples que l’on peut lancer. On peut toujours choisir un jeu éducatif dans le répertoire, une histoire dans la bibliothèque, une chanson à apprendre. On n’a pas les ordinateurs promis pour faire le travail demandé ? On peut toujours travailler à la main sur autre chose. On n’arrive pas à appliquer les nouvelles pédagogies ? Et alors ? Tout est nouveau pour un enfant. Il ne remarquera même pas qu’on fait du classique. Le monde ne s’arrêtera pas de tourner si vous vous absentez, quoi que vous disent vos chefs ou les parents pour se faciliter le travail.

Réinventer l’eau tiède

Les réformes systématiques ont réinventé l’eau tiède un nombre incalculable de fois. Et elles ont transformé les choses les plus banales en voies sans issue. Mme Renon évoque un incident qui pourrait être un élément déclencheur. Un gosse de trois ans aurait mis son doigt dans l’anus d’un camarade. Les jeux de touche-pipi ont toujours existé. À cet âge-là, c’est un mauvais comportement qu’il faut punir fermement, mais ce n’est pas encore une perversité qui devrait durablement endommager la santé mentale de la victime.

Mme Renon évoque aussi les complications administratives lorsqu’un autre enfant s’est fait mal sur un terrain de jeu en-dehors de l’école. Il ne semble pas qu’il y ait eu d’hospitalisation ou rien de ce genre. Cela aurait été signalé. Au fond, sa lettre ne pointe que des « faits mineurs », l’expression est d’elle. Mais l’accumulation finit par tuer plus sûrement que le coup de massue d’un acte criminel.

Nous avons créé un monde de terreur autour des enfants, parce que tout doit être pris en compte. Les enseignants ont de moins en moins de pouvoir de décision, mais sont de plus en plus tenus pour responsables de ces petits faits qui échappent à leur contrôle, parce que la vie est ce qu’elle est et qu’un enfant qui joue prend naturellement des risques.

On aimerait parfois que les grands de ce monde cessent de se croire indispensables, de vouloir nous aider avec des « écoles de la confiance » et de nouvelles lois. Car chaque effort pour améliorer nos vies sont de nouveaux défis qu’il nous faudra relever, surtout si nous sommes en bas de l’échelle. C’est une réalité beaucoup plus sûre que toutes les lois qu’ils pourront inventer. Méfiez-vous de ceux qui donnent des ordres à temps plein.

Parmi ces absurdités qui ne prennent que quelques minutes à ordonner et de nombreuses heures à appliquer, on notera le cahier de suivi des apprentissages premiers (on parle de la maternelle). Mais il n’est jamais assez tôt pour régler sa vie sur des papiers tamponnés. Avec le papier à en-tête de la lettre de suicide, la boucle est bouclée.

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