Attaque en Arabie saoudite : quel impact sur la géopolitique du pétrole ?

L’arme la plus importante de l’arsenal de Riyad, son industrie pétrolière, s’est révélée être son épée de Damoclès.

Par Robin Mills1.

Alors que la raffinerie géante d’Abqaïq en Arabie saoudite brûle encore, tous les regards se tournent vers les conséquences de cet événement sur les prix du pétrole. Cette attaque par missile, ou drone, attribuée par les Américains aux alliés de l’Iran présents au Yémen ou, plus probablement, en Irak, a temporairement réduit de moitié les capacités de raffinage du Royaume. Cependant, plus important que les effets à court terme est ce que révèle cette attaque sur le conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Cette frappe est la plus récente d’une série d’atteintes aux intérêts pétroliers saoudiens et des Émirats. Les précédents incidents tenaient néanmoins plus de l’avertissement : dommages légers infligés à quatre navires amarrés au port de Fujaïrah (Émirats arabes unis), attaques de drones sur le pipeline est-ouest saoudien en mai et explosions à bord de deux navires citernes dans le Golfe d’Oman au mois de juin. Des missiles lancés par les forces houties au Yémen ont également frappé d’autres infrastructures non pétrolières, tels que des aéroports. Cependant la taille, la sophistication et la cible visée par cette attaque dénote une escalade très nette et en fait la première à réellement impacter les marchés pétroliers.

La plus importante raffinerie du monde

Abqaïq est la plus importante raffinerie pétrolière au monde, pouvant raffiner jusqu’à sept millions de barils par jour – en provenance du champ d’Abqaïq lui-même, du Ghawar (l’un des plus grands gisements pétroliers au monde), de Shaybah et de Qatif ; pour comparaison la capacité de production totale de l’Arabie Saoudite est de 12,5 millions de barils par jour. Abqaïq est le point de départ du pipeline Petroline vers Yanbu, sur les bords de la Mer Rouge, une route d’export alternative au Golfe. Une partie significative de la production saoudienne a également été perturbée par des mouvements de grève, qui vont conduire le pays à augmenter sa consommation de pétrole (jusqu’à peut-être 300 000 barils supplémentaires par jour) afin de produire l’électricité nécessaire pour satisfaire notamment la demande liée à la climatisation en cette période estivale.

Cette attaque, en parallèle avec des attentats sur trois des raffineries présentes sur les champs de Khurais (d’une capacité des 300 000 barils/jour chacune), a diminué la production quotidienne de 5,7 millions de barils. Energy Intelligence précise qu’Aramco espère bientôt remettre en route les installations nécessaires à la production de 3,3 millions de barils/jour et ajouter une production quotidienne de 250 000 barils en provenance de divers champs pétroliers offshore, dont les trois principaux (Safaniyah, Zuluf et Manifa) ont une capacité d’environ 3 millions de barils par jour. Aramco peut également continuer à fournir ses clients en puisant dans ses réserves plus que conséquentes stockées en Arabie mais également dans des dépôts en Égypte, à Rotterdam ou Okinawa.

L’impact sur les prix du pétrole

Les spéculations sur l’impact de cet événement sur les prix du pétrole ont fait rage, d’aucuns suggérant une augmentation marginale, d’autres une augmentation de dix à quinze dollars par baril, voire des prix pouvant dépasser les cent dollars avec pénurie durable. Cependant, cette attaque ne pouvait avoir lieu à un moment plus favorable : en conséquence de l’accord OPEC+, les capacités de production excédentaires de la Russie, l’Arabie et autres pays du Golfe sont élevées ; l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis a récemment diminué, mais la perspective d’une augmentation des prix pourrait la faire redémarrer ; l’Agence Internationale de l’Énergie pourrait également coordonner une mise sur le marché des réserves détenues par ses membres tandis que la Chine pourrait également ramener une partie de son pétrole en quarantaine en Iran. Les traders s’inquiètent davantage d’une demande faiblissante et d’une récession possible que d’un manque d’approvisionnement.

Nous sommes loin de la situation de 2008, lorsque les marchés étaient tendus et qu’une « prime de risque » de dix dollars ou plus était considérée normale, quand bien même la situation politique au Moyen Orient était bien moins menaçante qu’aujourd’hui.

L’inquiétude est cependant de mise, mais à moyen terme plus qu’immédiatement. En tant que maillon clef de l’industrie pétrolière saoudienne, l’usine de raffinage d’Abqaïq est étroitement surveillée, avec de multiples défenses, une redondance des infrastructures essentielles et un stock conséquent de pièces de rechange. Ces défenses ont aisément repoussé une attaque d’Al-Qaïda en 2006. Cependant, elles se sont trouvées inutiles face à une attaque aérienne : ceci remet en question la pertinence du choix de concentrer autant de capacités de raffinage sur un seul site, quand bien même il serait sévèrement gardé.

Bien qu’Abqaïq soit la plus importante de toutes, il existe de multiples cibles industrielles possibles au sein du royaume, également critiques : installations de séparation gaz-pétrole, terminaux d’exportation, réservoirs pétroliers, raffineries, usines pétrochimiques, centrales électriques et stations de désalinisation qui produisent la moitié de l’eau potable du pays. Des centaines de plateformes offshore sont même encore plus vulnérables, exposées à des attaques sous-marines en particulier en cas de conflit ouvert avec l’Iran.

Les Émirats, le partenaire de Riyad dans sa guerre contre les Houtis, sont également vulnérables ; peut-être même davantage eu égard à leur dépendance au commerce et au tourisme. Jusqu’à présent, les dépenses militaires conséquentes de l’Arabie saoudite et l’augmentation des forces américaines basées dans le Golfe se sont montrées inefficaces pour contrer de telles attaques aériennes via drones ou missiles, ou navales.

Attaque unanimement condamnée

Cette attaque a été unanimement condamnée et, fort heureusement, nulle mort n’est à déplorer. Mais la morale est une chose, la géopolitique en est une autre. Du point de vue de Téhéran, il s’agit de représailles pour les sanctions imposées par les Américains soutenus pour les Saoudiens, qui ont pratiquement interrompu tout export pétrolier en provenance d’Iran – générant des dommages bien supérieurs à ceux que l’Arabie saoudite a connu samedi.

Les Iraniens ont sous-estimé à quel point les États-Unis pouvaient contraindre leurs alliés à leur emboîter le pas et le peu d’enthousiasme, ou de capacité, de la Russie et de la Chine à les soutenir. Mais il est cependant difficile d’affirmer qu’il s’agit d’une erreur d’appréciation alors que, suivant le retrait par les Américains de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, ils n’ont toujours été présentés d’offre politiquement acceptable.

Au contraire, l’axe Washington-Riyad s’est lourdement trompé en imaginant pouvoir agir unilatéralement sans réelle conséquence : de manière répétée, l’Iran a montré une capacité à les surprendre ; isolée des marchés financiers mondiaux, Téhéran se trouve avec une paradoxale liberté de manœuvre.

Bien sûr, la question du calendrier invite à la spéculation. Suivant le limogeage du conseiller national à la sécurité John Bolton, les Iraniens provoquent-ils des tensions afin de faciliter une future détente, ou les faucons ont-ils choisi de fermer la porte à la diplomatie ?

Les Saoudiens semblent particulièrement vulnérables en ce moment. Le nouveau ministre du Pétrole, le Prince Abdulaziz bin Salman, a été chargé d’accélérer l’introduction en bourse d’Aremco, maintenant remise en question. Alors qu’il a convaincu le Nigéria et l’Irak d’adhérer plus strictement aux cibles de production de l’OPEC, la semaine dernière seulement, ces derniers, ainsi que la Russie et les alliés des Émirats et du Koweït, ont désormais une excuse toute trouvée pour extraire à pleine capacité.

Des représailles décidées maintenant ne feraient que mettre en évidence les vulnérabilités de l’Arabie saoudite et risqueraient de conduire à l’augmentation des prix du pétrole et à un ralentissement de l’économie juste avant la campagne présidentielle américaine, précipitant une crise que beaucoup attribueraient à Trump. Cependant, offrir maintenant de négocier ou atténuer les sanctions serait un aveu de faiblesse. Même si aucune attaque ne survient dans le futur proche, celle-ci restera dans les mémoires. L’arme la plus importante de l’arsenal de Riyad, son industrie pétrolière, s’est révélée être son épée de Damoclès.

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Traduction Contrepoints

  1. Robin Mills is PDG de Qamar Energy, et l’auteur de The Myth of the Oil Crisis (Praeger).
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