Haro sur le populisme en Tunisie !

Drapeau Tunisie (Crédits Gwenael Piaser, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Ce dimanche, les Tunisiens sont invités à aller voter massivement. L’avenir de leur pays dépend des résultats de ces élections décisives. Les électeurs sont également appelés à ne pas céder aux sirènes du populisme.

Par Amir Mastouri.

Qu’est-ce que le populisme ?

En 1967, le théoricien politique Isaiah Berlin écrit que le populisme repose sur une idée fondamentale selon laquelle il existerait un peuple authentique, victime d’un ennemi dissimulé ou affirmé. Cet ennemi serait les élites politiques, économiques ou raciales.

Pour Berlin, la nature de ces élites importe peu, étant précisé que c’est le concept du peuple luttant contre ses élites qui nourrit la politique populiste. De son côté, le politologue Jan-Werner Muller de Princeton considère qu’en plus d’être anti-élites, les populistes sont anti-pluralisme. Les populistes prétendent qu’ils représentent, et eux seuls, le peuple.

Qui sont les populistes en Tunisie ?

Il s’agira ici d’évoquer le populiste le plus connu qui est Nabil Karoui. Cet homme d’affaires accusé de blanchiment de capitaux et d’évasion fiscale. Ses deux principaux outils de propagande sont l’association « Khalil Tounès » et la chaîne Nessma TV.

Par le biais de son association caritative Khalil Tounès, il est allé rencontrer les pauvres, en leur fournissant des aides ponctuelles telles que les produits alimentaires de base. Chaque visite est filmée et transmise par sa chaîne Nessma TV. Ce que l’on reproche à Nabil Karoui n’est pas tant sa volonté d’aider les plus démunis que son instrumentalisation politique de la douleur et la misère de ceux-ci.

Sans surprise, il a décidé de convertir sa popularité grimpante due à ses activités caritatives en un capital électoral en créant un parti politique, appelé Qalb Tounès.

Nabil Karoui dit n’avoir qu’une seule ambition : anéantir la pauvreté. Si cet objectif enrobé de noblesse est très clair, les moyens à mettre en œuvre pour y arriver le sont moins. Face à un problème économique aux multiples dimensions socio-économiques comme la pauvreté, Nabil Karoui fait recours à la démagogie, en proposant des solutions séduisantes mais simplistes.

Bien que la Constitution limite le domaine de compétences du Président de la République aux seules affaires étrangères et de défense, Nabil Karoui entend mettre en application un plan de lutte contre la pauvreté. Néanmoins, c’est le Chef du Gouvernement qui préside le Conseil des ministres, et c’est à lui de dessiner les politiques publiques économiques, sociales et culturelles.

Ainsi, les populistes semblent jouer sur la mémoire collective tunisienne qui a du mal à se détacher de cet exercice hyper-présidentialiste de la fonction présidentielle qui avait eu lieu entre 1957 et 2011.

Dégradation de la situation économique

Selon l’Institut National de la statistique, le taux de chômage qui était de l’ordre de 13 % en 2010, a atteint les 15,4 % en 2018. Les taux de pauvreté extrême varient selon les gouvernorats. Le problème est ainsi quasi-absent dans certains gouvernorats comme ceux du Grand Tunis, Nabeul, Monastir et Sfax.

Par contre il est relativement important dans d’autres régions comme Kairouan, Siliana et Médenine où il atteint respectivement 10,3 %, 8,8 % et 4,7 % en 2015.

Ces pourcentages confirment que les inégalités entre les régions n’ont pas été traitées depuis 2011. Ces inégalités permettent aux populistes de jouer sur les sentiments d’exclusion économique et de ségrégation régionale pour gagner en popularité.

Cette crise économique a eu un impact majeur sur toutes les catégories sociales. Les retraités se sentent délaissés. Les plus pauvres n’arrivent plus à supporter le coût de la vie. Les villes de l’intérieur voient leur situation se détériorer davantage. Aucun grand projet n’a été mis en œuvre.

Aussi, les secteurs vitaux qui ont fait le lit de l’État tunisien moderne à l’aube de l’indépendance, comme la santé, l’éducation et le transport ont été relégués au second plan car c’est la sécurité qui devient désormais la priorité.

Une crise identitaire et de valeurs

Aujourd’hui, les clivages qui divisent la société tunisienne et qui forment l’opinion  publique sont nombreux. Il y a d’abord le projet de loi pour l’égalité successorale qui oppose les conservateurs aux progressistes.

Vient ensuite le clivage entre les réformateurs et les révolutionnaires autour de sujets parfois insensés comme un éventuel retour de Ben Ali en Tunisie avant sa mort.

Il y a enfin le clivage entre les classes défavorisées telles que la classe moyenne et la petite bourgeoisie commerciale naissante mais stigmatisée parce qu’elle représente l’émanation du secteur informel. Le discours populiste n’ayant aucune couleur politique, le populiste a la possibilité de viser un socle électoral large, dépassant tous clivages confondus.

La responsabilité des citoyens

S’il est prévisible qu’en phase de transition démocratique, les dysfonctionnements du système politique ouvrent la voie aux populistes d’engager le débat sur leurs personnages plus que les programmes et idées, les citoyens ont néanmoins leur part de responsabilité dans le retour du populisme. La faiblesse de la conscience politique chez les citoyens doit être combattue par la diffusion de la culture citoyenne.

Dans ce contexte, les médias ont un rôle déterminant à jouer. Ainsi, il revient aux médias de faire en sorte que les débats pendant la campagne électorale se concentrent sur le diagnostic de la situation actuelle et les solutions que chaque candidat souhaite apporter dans l’avenir. La rationalisation du débat politique réduira les chances des populistes.

Ce dimanche, les Tunisiens sont invités à aller voter massivement. L’avenir de leur pays dépend des résultats de ces élections décisives. Ils sont également appelés à ne pas céder aux sirènes du populisme qui ne fera qu’aggraver les problèmes actuels en proposant des solutions irréfléchies et dogmatiques. Dans le même temps, il appartient à la classe politique traditionnelle de se rattraper en moralisant la vie politique et en mettant tout en œuvre afin d’opérer les réformes nécessaires.

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