La privatisation totale, solution aux déficits publics

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Dans cet article du Courrier français (1846), Gustave de Molinari distillait les premières bribes de sa proposition détonante : la privatisation de tous les services publics.

Séance de la Chambre des Députés. — Budget des dépenses.

[Le Courrier Français, 19 mai 1846. — Article non signé.]

Chaque année, les revenus du Trésor s’augmentent de 30 à 40 millions, et cependant chaque année les recettes sont insuffisantes pour couvrir les dépenses. Chaque année le gouvernement, comme un enfant prodigue, anticipe sur les ressources de l’avenir ; chaque année l’équilibre des recettes et des dépenses devient de plus en plus insaisissable. On nous affirme, à la vérité, que cet équilibre tant promis et tant désiré sera atteint en 1857, mais à une condition, c’est qu’aucune nouvelle entreprise de travaux publics ne sera formée, c’est qu’aucune subvention nouvelle ne sera accordée à des compagnies de chemins de fer ou autres.

Or, le moyen d’observer rigoureusement cette condition-là ! On le pourrait, à la vérité, si l’on voulait laisser complètement à la charge de l’industrie privée toutes les entreprises d’utilité publique ; si l’on voulait, par exemple, laisser faire les chemins de fer par des compagnies sans imposer à ces compagnies aucune servitude, soit de tracés, soit de tarifs.

Alors, certes, le trésor pourrait être libéré de ses plus lourdes charges. Alors, le pays qui depuis quelques années a été forcé de contribuer pour une somme de 1778 millions aux seuls travaux de chemins de fer, le pays verrait enfin s’alléger le fardeau de dépenses dont il est accablé. Mais pour apporter cette amélioration dans nos finances, pour donner cette satisfaction au pays, il faudrait naturellement que le ministère se résignât à rétrécir le cercle de ses attributions et par conséquent à amoindrir son influence.

Ce serait là un sacrifice bien dur ! Si les subventions accordées pour les entreprises d’utilité publique, et les servitudes imposées aux entrepreneurs sont plutôt nuisibles que favorables à la prospérité générale, en revanche elles servent merveilleusement les affaires électorales du ministère. Quel canton oserait demeurer récalcitrant, en présence d’une promesse de chemin de fer, quel bourg hésiterait à se pourrir pour obtenir la préférence sur un bourg rival ? On ne saurait donc obtenir du ministère un tel sacrifice !

On ne saurait obtenir de lui qu’il renonce volontairement à cet appât des intérêts matériels, à l’aide duquel il sait si bien amorcer les électeurs ! Il faut que la France en prenne son parti : il faut qu’elle se résigne, de bonne grâce, à payer les frais de la corruption électorale, et certes la corruption se paye cher en ces temps-ci !

M. Choque qui débutait aujourd’hui à la Chambre, s’est attaché à démontrer dans un discours fort sagement pensé, toute l’imprudence de ce système. L’orateur a remarqué avec raison qu’en accumulant en pleine paix déficit sur déficit, on se met dans l’impossibilité de faire la guerre ; on se met au régime de la paix forcée. Quelle condition pour un grand peuple !

M. Ferd. de Lasteyrie qui a occupé ensuite la tribune, a laissé de côté un moment la critique du budget pour critiquer les actes des ministres. On s’attendait à un discours d’affaires, on a eu une satire assez piquante, où les bons mots foisonnent. Dans cette revue des actes ministériels, M. de Lasteyrie ne pouvait manquer de soulever la scandaleuse affaire qui a occupé samedi la Chambre des pairs.

Il s’agit, comme on sait, de ce lieutenant-colonel arrivé d’abord au grade de colonel et ensuite au grade de maréchal-de-camp, grâce à l’active intervention de trente électeurs. M. de Lasteyrie a réclamé des explications sur ce fait inqualifiable. De Lacave-Laplagne seul était à son banc. M. Moline Saint-Yon et ses autres collègues s’étaient réfugiés à la Chambre des pairs où l’on discutait la loi sur les sources d’eau minérales.

Donc il n’a pas été officiellement répondu aux interpellations de M. de Lasteyrie. M. de Schauenburg, qui se trouvait mêlé à cette déplorable affaire, a tenté d’y répondre officieusement, mais les explications de M. de Schauenburg n’ont que médiocrement satisfait la Chambre. Les yeux demeuraient tournés du côté de la porte de la salle des conférences.

On attendait M. Moline, mais M. Moline s’est gardé de venir. Nous espérons bien que M. Moline viendra demain, et qu’il se décidera à donner à la Chambre des explications catégoriques sur le fait signalé par MM. de Boissy et de Lasteyrie. C’est bien assez que la corruption gangrène le corps électoral ; si elle atteignait l’armée, en vérité, ce serait trop !

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