Démocratie, le dieu qui a échoué : l’impossible État minimal

New York City, Lower Manhattan, Financial District, 26 Wall Street : Federal Hall National Memorial, J.Q.A. Ward's 1882 statue of George Washington By: (vincent desjardins) - CC BY 2.0

La Constitution, édictée par le pouvoir lui-même, est une limite qui se contredit par elle-même.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Dans le chapitre 13 de Démocratie, le dieu qui a échoué, Hans-Hermann Hoppe traite un sujet dans la continuité des chapitres 11 et 12 : l’impossibilité d’un État limité.

Il commence celui-ci en soulevant trois sources majeures de fierté caractérisant les Américains :

– le souvenir du passé colonial, d’une Amérique pays de pionniers, qui ont mis en application les principes d’appropriation originelle de John Locke (et invalidant le mythe hobbésien de « l’Homme est un loup pour l’Homme »)1

– la Révolution américaine, réaction à l’établissement des administrations royales qui furent établies, non pas par les lois de primo-occupation et le contrat, mais par l’obligation et l’imposition, car les colons apportèrent avec eux leurs principes moraux, leur théorie des droits naturels à laquelle les colons américains étaient familiers2.

– la Constitution américaine, aboutissement de l’indépendance prise par rapport à la Grande-Bretagne.

L’erreur de la Constitution américaine

Hoppe continue en déclarant que la Constitution américaine, plus qu’une solution, fut une erreur fatale qui ne limita pas à terme le pouvoir. Prenant ainsi pour exemple Ludwig Von Mises et Murray Rothbard, et avant eux Gustave de Molinari, Hoppe nous rappelle qu’une fois qu’un secteur est fermé et se voit imposer la présence d’un seul producteur, celui-ci devient un exploiteur plutôt qu’un protecteur et un juge.

La Révolution américaine aurait pu aboutir à la création d’institutions d’autodéfense et de jugement privés et volontaires. Il n’en fut rien. Après l’indépendance des colonies, les outils administratifs ne tombèrent pas en décrépitude, bien au contraire. La Constitution ne changea rien au pouvoir de prélever des impôts, puisqu’elle prévoit clairement que le Congrès est apte à les soulever, alors que ce pouvoir a été contesté à la royauté ; tout comme celui de faire des lois.

De cette ouverture de la politique à tous, en vertu de la participation à la vie publique, les actions de chacun sont modifiées, même celles de celui souhaitant simplement produire des biens, car pour se protéger, il devra investir du temps et des ressources dans l’action politique.

Ceux qui détiennent des aptitudes utiles en politique (charisme, sociabilité, pouvoir oratoire, beauté, etc.) sont avantagés dans l’appropriation de ressources par rapport à ceux qui en sont privés. De plus, les individus ayant peu de scrupules sont avantagés dans leur ascension au sein de l’administration. Ils n’ont pas leur poste de naissance, comme les rois, mais grâce à leur aptitude démagogique.

La Constitution, édictée par le pouvoir lui-même, est une limite qui se contredit par elle-même. Sur ce point, voir l’analyse de John C. Calhoun3, favorables aux pouvoirs conférés par la constitution et opposés aux restrictions destinées à les limiter. En tant que groupe majeur et dominant, ils n’auront aucun besoin de ces restrictions envers leur protection. […] Le parti minoritaire ou le plus faible, au contraire, prendrait la direction opposée et considérerait [les restrictions] comme essentielles à la protection contre le parti dominant. […] Mais là où il n’y a aucun moyen pour qu’ils contraignent le parti majoritaire à respecter les restrictions, le seul recours leur restant serait une construction stricte de la constitution. […] À laquelle le parti majoritaire opposerait une construction libérale, une qui donnerait aux mots concédés le sens le plus large dont ils sont susceptibles. Ce serait construction contre construction : l’une contractant et l’autre élargissant au maximum les pouvoirs de l’administration. Mais de quelle utilité possible pourrait être la construction stricte du parti minoritaire, face à la construction molle du parti majoritaire, alors que l’un aurait tout le pouvoir de l’administration pour mener à bien sa construction, et que l’autre serait privé de tout moyen de faire respecter sa construction ? Dans une course aussi inégale, le résultat ne ferait pas de doute. Le parti en faveur des restrictions serait surpassé. […] La fin de la course serait la subversion de la constitution, […] les restrictions seraient finalement invalidées et l’administration convertie en un pouvoir illimité. […] »]. En témoigne l’évolution conséquente de la fiscalité américaine depuis l’indépendance et jusqu’à aujourd’hui, la détérioration de la monnaie, la création d’une armée permanente et d’une politique étrangère interventionniste, l’édification du protectionnisme, et l’atteinte à la propriété et à l’autodéfense. Hoppe remarque que la Constitution est elle-même inconstitutionnelle, puisqu’en contradiction avec la doctrine des droits humains sur laquelle elle doit reposer.

L’avenir de l’anarcho-capitalisme

Hoppe continue sur l’avenir possible de l’anarcho-capitalisme. Soulevant le fait que revenir à la situation américaine de la colonisation initiale est impossible, il revient sur la possibilité de voir les institutions de défense et autres exercées par les assurances (cf chapitre 12 pour plus d’informations).

Comment, dès lors, pouvons-nous nous affranchir des réglementations de l’État qui nous empêchent de voir apparaître des prestataires privés de sécurité ? Pour Hoppe, la réponse est la même qu’à l’époque des révolutionnaires américains : par la sécession et la création de territoires libres. Elle l’est encore plus aujourd’hui qu’alors, car la probabilité de convertir une majorité de personnes aux idées libérales-libertariennes est encore plus faible qu’influencer un roi. De plus, comme le remarque Hoppe, convertir quelques personnes ne peut pas fonctionner à l’heure actuelle : si un roi a déjà pu renoncer au monopole territorial, un président ne peut le faire, il ne peut que démissionner et être automatiquement remplacé. Dès lors, la perspective d’une révolution est-elle envisageable ?

Selon Hoppe, les révolutions sont toujours le fait de minorités, et la Révolution américaine ne faisait pas exception. De plus, le pouvoir de tout État, qu’il soit dictatorial ou démocratique, repose toujours sur une certaine appréciation de l’opinion publique4 Le tyran doit avoir une escorte de partisans obéissant à ses ordres de leur propre chef. Leur obéissance spontanée lui fournit l’appareil dont il a besoin pour la conquête des autres. Qu’il réussisse ou non à faire durer son emprise dépend de la relation numérique des groupes, de ceux qui le soutiennent volontairement et de ceux qu’il force à se soumettre. Bien qu’un tyran puisse temporairement régner via une minorité, si cette minorité est armée et que la majorité ne l’est pas, à long terme, une minorité ne peut pas tenir une majorité sous soumission. »], car les agents de l’État ne représentent généralement qu’une faible proportion de la société. Il ne peut donc imposer sa volonté, à moins de forger les outils de son appréciation pour être soutenu.

Il ne faut donc pas perdre l’espoir de voir certaines personnes adopter les opinions libérales-libertariennes et constituer des territoires libres et sécessionnistes sur des petits districts. C’est d’autant plus vrai que pour les États-Unis, l’autodétermination de l’acte sécessionniste est toujours considérée comme l’acte démocratique par excellence, plutôt que la règle de la majorité. Ces futures tentatives ont d’autant plus de chance d’aboutir que la question de l’esclavage privé a été réglée.

Cependant, au lieu de s’opposer frontalement au pouvoir en place, pour faire aboutir la révolution libertarienne Hans-Hermann Hoppe conseille de se baser plutôt sur la situation de l’Europe féodale, caractérisée à l’époque par des centaines de villes libres et indépendantes.

Politiquement, cette situation est moins dangereuse, car elle menace moins les pouvoirs en place, tout en leur enlevant les soutiens sur lesquels ils reposent. Si cette sécession se faisait simultanément sur un grand nombre de sites, elle ferait peser une pression importante sur l’État central. Voir émerger un monde en adéquation avec les principes libertariens, un monde sans maître, reste possible.

  1. Sur l’influence de Locke et de la philosophie politique locale sur l’Amérique, voir Edmund S. Morgan, The Birth of the Republic: 1763-89 (Chicago: University of Chicago Press, 1992), p. 73-74 : Quand Locke décrivit son état de nature, il put l’expliquer avec vie et éclat en déclarant que « au commencement, tout le monde était l’Amérique ». Et en effet, beaucoup d’Américains avaient eu l’expérience réelle de mettre leur travail en œuvre sur des terres sauvages et d’en faire les leurs. Certains avaient même participé à des pactes sociaux, établissant de nouveaux régimes dans des régions sauvages où aucun n’avait existé auparavant.
  2. Sur l’héritage idéologique libéral-libertarien des colons américains, voir Murray N. Rothbard, For A New Liberty (New York: Collier, 1978), chap. 1 ; idem, Conceived in Liberty, 4 vols. (Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute, 1999) ; Bernard Bailyn, The Ideological Origins of the American Revolution (Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1967).
  3. A Disquisition on Government (New York: Liberal Arts Press, 1953), en particulier pp. 25- 27. Où Calhoun note : « une constitution écrite a certainement de nombreux avantages, mais c’est une grave erreur de supposer que le simple ajout de dispositions pour restreindre et limiter le pouvoir de l’administration, sans vérifier ceux dont la protection est ajoutée avec les moyens d’en imposer le respect sera suffisant pour empêcher le parti principal et dominant d’abuser de ses pouvoirs. Étant le parti contrôlant le gouvernement, ils seront […
  4. Mises, Human Action, chap. 9, sect. 3. Mises y (p.189) note : « Celui qui veut recourir à la violence a besoin de la coopération volontaire de certaines personnes. […
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.