Les populistes se trompent : la mondialisation n’est pas coupable

La mondialisation a toujours été unipolaire d’un point vue économique. Avec l’arrivée de la Chine dans le jeu mondial, les choses risquent de changer, et pas forcément en bien…

Par Philippe Alezard.

La mondialisation, cible de toutes les critiques, responsable de la montée des populismes, serait le fléau de l’Occident coupable de tous les maux dont souffrent les classes moyennes. C’est aller un peu vite et oublier que la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau.

Dans l’antiquité, sous la dynastie Zhou, la Chine avait son concept de Tianxia qui faisait de l’empereur le maître de « tout ce qui est sous le ciel ». Les connexions et les échanges mondiaux existaient déjà sous l’empire romain. Plus proche de nous, au XVIe siècle, L’Espagne de Philippe II prospérait par ses échanges et ses comptoirs en Amérique centrale, Amérique du Sud, Europe et Asie. Le XVIIIe siècle fut sous domination française.

Le XIXe siècle et la révolution industrielle verront la naissance de la mondialisation anglaise, du Commonwealth, de la modernisation des échanges commerciaux et de la finance, de la circulation des personnes et des capitaux. Cette mondialisation anglaise perdurera jusqu’aux années 1930. Elle sera contestée dès la fin de la Première Guerre mondiale et définitivement mise à mal par la mondialisation américaine au sortir du second conflit mondial et les accords de Bretton Woods.

Ces différentes mondialisations ont été protéiformes mais avaient toutes certaines caractéristiques communes. La domination d’une nation, d’un État ou d’un empire fort de sa puissance économique et financière, de son avance technologique, de son hégémonie militaire et de la force de sa monnaie. La mondialisation a toujours été unipolaire d’un point vue économique.

La bipolarité politique entre le bloc occidental et le bloc communiste qui a dominé la seconde partie du XXe siècle n’a pas échappé à la règle. Seuls les États-Unis étaient dominants technologiquement, économiquement, financièrement et seul le dollar servait de monnaie de refuge. Ces mondialisations se sont données des cadres réglementaires.

Mondialisation du GATT, mondialisation de l’OMC

Les accords du GATT (Global Agreement on Tariffs and Trade) sont signés en 1947 par 23 pays, dont en Europe, la France, le Royaume-Uni, l’Irlande, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la République Tchécoslovaque. Dans leur préambule les pays reconnaissent que leurs rapports dans la coopération commerciale et économique ainsi que la réduction progressive des droits de douanes viseront le relèvement des niveaux de vie, la réalisation du plein emploi, la croissance de la production et des revenus dans un environnement libéral et multilatéral.

Les différents cycles de négociation ont conduit à l’intégration de nouveaux secteurs industriels et de nouveaux pays. À partir des années 1980, le GATT montra ses limites du fait de la multiplication des dérogations et autres exemptions accordées à certains nouveaux entrants ou certains secteurs économiques et à l’absence de pouvoirs et de compétences en matière juridique et disciplinaire.

Un nouveau cadre de négociation, rénové et renforcé, palliant les défauts du précédent fut trouvé. Ce fut la création de l’OMC ou WTO, Organisation Mondiale du Commerce en 1995. En un demi-siècle, les accords commerciaux qui étaient principalement de marchandises visent également les services et la propriété intellectuelle et les pays membres sont passés de 23 à 164.

2001 fut une date marquante pour l’OMC. C’est l’année de l’intégration de la Chine. Depuis la mort de Mao Ze Dong en 1976, Deng Xiaoping avait profondément réformé cette grande endormie et les 1,3 milliard de Chinois étaient prêts pour participer au grand décollage.

Et quelle envolée. En quinze ans, selon la banque mondiale le PIB chinois a été multiplié par 10 passant de 1300 milliards de dollars à 13 600 milliards de dollars, des flots de liquidités sont entrés dans les caisses des banques, la Chine détient plus de 3000 milliards de réserves de dollars.

Toutes les grandes industries occidentales ont délocalisé leur production sur le territoire chinois afin d’optimiser la rentabilité du capital et offrir des gains de pouvoir d’achat aux consommateurs américains et européens. Des masses impressionnantes de main- d’œuvre ont quitté les campagnes pour venir densifier les mégalopoles au même titre que les arrivées massives de capitaux et de dettes pour développer les universités, les infrastructures.

La Chine à l’OMC

Les Chinois ont très vite profité des acquis technologiques pour les développer et les faire fructifier au sein de starts-up qui sont devenues des licornes puis des monstres technologiques. Les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), auxquels on peut désormais ajouter Huawai, défient les fameuses GAFA américaines.

Bill Clinton affirmait en 2000 « que l’entrée de la Chine dans l’OMC allait favoriser l’emploi et rééquilibrer la balance commerciale avec ce pays ». C’est exactement l’inverse qui s’est produit. La Chine s’est très rapidement adaptée et convertie à l’économie de marché avec des gouvernements qui ne se sont jamais embarrassés d’état d’âme. L’usine du monde a rapidement affecté tous les secteurs industriels occidentaux et asséché l’emploi afférent. La très forte croissance de la demande domestique a pesé sur tous les cours des matières premières.

Les importations ont certes crû, mais dans une bien moindre mesure que les exportations. La balance commerciale chinoise est excédentaire avec toutes les zones commerciales du monde. Malgré les taxes imposées par l’administration Trump, l’excédent commercial avec les États-Unis a établi un nouveau record en 2018 à 323,3 milliards de dollars soit 1,5 % du PIB américain. Au-delà de l’industrie, c’est sur les secteurs avancés des services à valeur ajoutée, de l’intelligence artificielle, de la propriété intellectuelle que les progrès ont été les plus remarquables et les plus rapides.

Tous ces aspects de l’intégration chinoise au sein de l’OMC avaient été complètement sous-estimés. Premier exportateur mondial de marchandise avec 2,487 milliards de dollars, deuxième PIB de la planète, membre du G20, la Chine bénéficie toujours du statut de pays en développement négocié lors de son adhésion à l’OMC en 2001.

Ce statut lui permet de bénéficier de droits de douanes préférentiels, de mise en conformité prorogée avec certains standards environnementaux, d’accords régionaux, permet un accès aux services et aux réseaux d’information facilité et accorde un délai plus long sur le respect de la propriété intellectuelle. Outre ces dispositions, des dérogations aux règles de l’OMC peuvent être octroyées.

Opacité de la finance chinoise

Bien que depuis 2016, le yuan a accédé au statut de monnaie de réserve du FMI, rejoignant ainsi le dollar US, l’euro, le en et la livre sterling, son cours n’est toujours pas flottant. Les immenses banques commerciales, ICBC, CCB, ABC et BOC sont les quatre premières banques mondiales1 et interviennent régulièrement sur ordre de la banque centrale chinoise pour ajuster les cours et soutenir la compétitivité des exportations.

Depuis l’annonce de D. Trump de taxer à hauteur de 15 % certaines importations chinoises, le yuan s’est déprécié miraculeusement de 15 %. Cette puissance et ingénierie financière chinoise très opaque sous le contrôle du PCC permet de soutenir la stratégie des autorités.

Le plan « Made in China 2025 » présenté en mai 2015 vise deux objectifs : le premier, moderniser et autonomiser tout l’appareil productif chinois faisant en sorte que 80 % de tous les composants critiques soient domestiques ; et le second, identifier et développer les 10 secteurs clés sur lesquels devront porter tous les efforts.

Ces secteurs vont du militaire à la biopharmacie en passant par les matériaux intelligents, les réseaux de communication, les véhicules autonomes, etc. Le plan « Made in China 2025 » est la première étape vers le but ultime, 2049. Pour les 100 ans de la naissance de la République Populaire de Chine, la Chine sera la première puissance mondiale dominant tous les secteurs économiques mais également la diplomatie grâce au projet transverse des routes de la soie.

Connu sous l’acronyme OBOR2, c’est la concrétisation de l’exportation du modèle chinois sur tous les continents devant servir de relais de croissance. Dévoilé en 2013, ce programme à déjà été mis en œuvre par le développement d’infrastructures routières, (aéro)portuaires, ferroviaires mais également dans le secteur énergétique nucléaire et hydraulique en Europe (Grèce, Italie, Roumanie, Hongrie, Portugal, Royaume-Uni), dans de nombreux pays africains, asiatiques et sud américains. Pour accompagner ce projet, des structures de financement ad-hoc, massives et là aussi dont la transparence pose question, ont été dédiées.

Dynamique de l’économie chinoise

La fulgurance avec laquelle l’économie chinoise est passée du statut de pays sous-développé à la deuxième puissance de la planète rend crédible les objectifs de 2049 du Président Xi Jinping. L’opposition, notamment américaine, à cette montée en puissance n’est pas nouvelle mais a pris une nouvelle dimension politique depuis l’élection de Donald Trump.

Une première brèche avait été ouverte en 2005 par le rachat de la division PC d’IBM par Lenovo. L’activité n’était pas jugée stratégique et de plus les composants achetés par Lenovo pour l’assemblage étaient fournis par les Américains. Il n’en fut pas de même quand la Chine a commencé à s’intéresser à l’acquisition d’actifs américains dans des secteurs jugés stratégiques tel que l’énergie.

Le congrès américain s’opposant dans un premier temps au rachat de United Oil of California. Puis la bataille se concentra sur les technologies avec la tentative de rachat de 3Com par un consortium mené par Huawei en 20083. Le CIFIUS, Committee on Foreign Investment in the US, là encore s’opposa au rachat et à compter de 2012 un comité parlementaire qualifie Huawei et ZTE de « menace pour la sécurité nationale ».

L’intelligence artificielle, le crypto-espionnage, les composants, les batteries, la propriété intellectuelle focalisent l’attention de Washington et justifient tous les vetos présidentiels ou parlementaires. Mais ce n’est pas suffisant. Ce nouveau prétendant à la première place mondiale doit être stoppé par tous les moyens. La pression est alors mise sur les « alliés » asiatiques, Taiwan et Japon dans un premier temps qui doivent également empêcher les rachats d’actifs stratégiques et le développement des mastodontes chinois.

Mais il faut faire plier les partenaires commerciaux et alliés stratégiques que sont l’Europe, en premier lieu la France et l’Allemagne, et le Canada. Le rachat en 2016 de la société robotique allemande Kuka est le déclencheur. L’Allemagne et la France doivent changer d’attitude. Ce sera chose faite en 2018 avec les arguments de sécurité nationale pour éviter le rachat d’autres sociétés stratégiques en Allemagne et une nationalisation temporaire des chantiers de l’atlantique en France.

Fragilisation de l’équilibre mondial à cause de la bipolarisation

Cette bipolarisation de la puissance économique, diplomatique et technologique a totalement déstabilisé et fragilisé l’équilibre mondial qui reposait sur le multilatéralisme. On ne lutte pas contre une hégémonie non discutable telle que celle des États-Unis comme ce fut le cas jusqu’aujourd’hui. Un « écosystème »  peut facilement s’organiser autour de ce pôle unique.

Quand un deuxième pôle apparaît, des choix stratégiques peuvent s’opérer. Des divisions se font jour. C’est le cas en Europe avec l’Europe méditerranéenne, Grèce, Espagne, Italie et centrale, Roumanie, Hongrie qui ont fait le choix d’un rapprochement chinois. Alors en attendant une nécessaire adaptation des règles du commerce mondial, l’arme protectionniste est sortie dans sa version lourde : barrières tarifaires, non tarifaires et extraterritorialité du dollar. Les États-Unis n’ont pas d’autre choix pour retarder ce qui semble inéluctable, ne plus être la première puissance mondiale et la disparition du dollar comme monnaie de réserve. Et ce que veulent les États-Unis, le monde le subit.

Pour autant, cette politique de protectionnisme est-elle la bonne ? Selon l’OCDE elle aurait déjà coûté 1 % de PIB mondial, elle déstabilise des équilibres géopolitiques bien fragiles en Asie du Sud-Est, en Amérique du sud, en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient. Elle a déclenché des guerres de devises et va très probablement créer de l’inflation aux États-Unis au quatrième trimestre alors que la Fed s’apprête, sous la pression constante de D. Trump, à abaisser à nouveau son taux directeur.

Elle crée un tropisme populiste dangereux que l’on constate sur tous les continents exacerbant les tensions régionales, elle freine les investissements directs étrangers dans les pays en voie de développement creusant un peu plus l’écart avec les pays riches. À la fin des années 1870, l’Europe expérimenta un retour au protectionnisme dont les causes étaient le ralentissement de la croissance mondiale, la baisse des prix mondiaux et la concurrence d’un nouvel entrant sur le marché agricole, le blé américain. Il s’en est suivi l’une des périodes les plus noires de l’histoire de l’humanité avec la multiplication des guerres, des représailles et des dépressions économiques.

  1. Classement 2017 établi par le magazine Fortune sur la base des intérêts et commissions perçus.
  2. One Belt One Road.
  3. Voir Chinacorp. 2025 de Jean-François Dufour aux éditions Maxima.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.