La gauche réactionnaire est devenue le parti de la superstition

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Nouvel épisode de notre série sur la Gauche réactionnaire, qui s’établit aujourd’hui contre le libre-échange des idées et le rationalisme.

Par Vincent Debierre.

Mon troisième axe de développement concerne un continent particulièrement sous-exploré dans le débat public francophone. Tentons en ouverture une lecture « dialectique » du rapport entre la philosophie des Lumières, empiriste, raisonnante, libérale (au sens de Locke, Voltaire et Mill), et l’activisme politique de gauche. Il faut sans doute commencer par quelques notes historiques.

Nonobstant la vision des Lumières habituelle en France, ses principaux philosophes se sont prononcés avec enthousiasme en faveur du libre-échange des biens. Voltaire s’enthousiasmait du potentiel du commerce dans une perspective de paix et d’ouverture mutuelle entre nations. Et toujours nonobstant la doxa française, Rousseau était bien davantage un opposant aux Lumières qu’un partisan1, de sorte que la Révolution française est née de deux visions contradictoires.

Voltaire et Rousseau, considérés, à l’époque comme aujourd’hui, comme les inspirations centrales de la Révolution, et rarement mentionnés l’un sans l’autre, étaient en désaccord sur presque tout. Voltaire, le libéral, favorisait la libre pensée, honnissait l’autorité religieuse, chérissait les raffinements de l’esprit et appelait de ses vœux le commerce entre les hommes et les peuples.

Rousseau, l’étatiste, tout en étant lui aussi hostile à l’Ancien Régime et favorable à de profondes transformations politiques et à une recherche collective de solutions humaines aux problèmes humains, envisageait une République de la vertu, garante et protectrice de l’intérêt commun, auxquelles les libertés individuelles se doivent d’être sacrifiées.

Dialectique entre la gauche et les Lumières

Ces clarifications faites, venons-en à la relation « dialectique » entre la gauche et les Lumières, dont la gauche, ignorant leur défense du libre-échange et leur associant à tort Rousseau, s’est généralement réclamée. La gauche s’est le plus souvent vantée d’être « le parti de la science » contre l’obscurantisme et la superstition. Elle se voit ainsi comme l’héritière des Lumières. Mais son opposition au libre-échange, au capitalisme et à un nombre important de technologies l’oppose aux Lumières. C’est là la « dialectique des Lumières » revendiquée récemment par Renaud Garcia, professeur de philosophie au lycée qui veut sauver la gauche de l’impasse postmoderne2.

Garcia s’appuie largement sur la Dialektik der Aufklärung de Horkheimer et Adorno3. Cette position se résume ainsi : il y aurait une raison instrumentale (terme accepté par Horkheimer, Adorno, Garcia, et bien d’autres) et une raison critique (terme que je propose ici). La première concerne les raisonnements perçus comme visant à l’intérêt propre : le calcul et la considération individuels des intérêts individuels. La seconde concerne les raisonnements qui prennent en compte les intérêts à plus grande échelle, au niveau collectif, et démasque les égoïsmes.

De manière plus générale, cette tendance dialectique, dont les intuitions ont été, je crois, longtemps dominantes à gauche, adopte la science qui critique les croyances traditionnelles, rejette les arbitraires et démasque les mensonges des puissants4. Elle rejette en revanche la science qui accomplit des avancées technologiques, sauf ci celles-ci sont contrôlées puis validées par la collectivité, et mises à son profit collectif, sous une vigilance critique continue.

Abandon de la raison critique

Les nouvelles tendances postmodernes, à gauche, visent à sortir de cette dialectique : elles prônent même un abandon de la raison critique5. Elles prônent, certes, une intensification et une généralisation de la ‘critique’, cette activité intellectuelle consistant à remettre en cause l’organisation actuelle des groupes humains, mais elles revendiquent une émancipation vis-à-vis de la raison, perçue comme un outil et un instrument de domination6.

En sus des technologies, ce sont les sciences naturelles, même fondamentales et académiques, qui sont rejetées7. En cause, la raison perçue comme oppressive, en particulier car elle est associée, comme le libre échange d’idées (voir plus haut), à l’exercice du pouvoir.

Selon cette vision, exiger la rationalité est protéger le status quo, car le désaccord et la discussion de bonne foi sont illusoires : comme vu plus haut, leur existence apparente masque les luttes de pouvoir entre groupes, et les critères de rationalité ont été choisis par les dominants.

En France, les versions jusqu’au-boutistes de ces thèses ont eu moins de succès que dans l’anglosphère. Mais simultanément, le développement de disciplines scientifiques étudiant l’humain, et sa psychologie en particulier, avec une approche matérialiste et biologique, a bien moins concerné la France que les pays anglophones.

Les sciences cognitives, les neurosciences, la psychologie évolutionnaire, la génétique comportementale, autant de nouveaux champs de recherche et de savoirs qui indiquent que notre environnement social n’est pas le seul facteur influençant notre psychologie, notre personnalité, nos comportements, goûts, choix et aptitudes8.

Influence du patrimoine génétique

D’une part, nous ne naissons pas tabula rasa, mais notre patrimoine génétique influence également (sans la déterminer) notre personnalité9. D’autre part, les influences de l’environnement social sont traitées et retraitées par notre cerveau de manière parfois complexe10, de sorte que nous ne nous contentons pas de recracher et d’imiter ce que nous voyons et entendons les autres faire et dire.

Nous sommes des résultats complexes de nos gènes et de nos conditions de vie. Cette vision est très souvent déformée grossièrement par ses opposants en un « déterminisme génétique », un homme de paille qu’ils peuvent alors rejeter scientifiquement et faire rejeter moralement par le grand public.

Pourtant, les chercheurs des disciplines susmentionnées (telle la génétique comportementale) s’efforcent le plus souvent de quantifier soigneusement l’effet de l’environnement familial, et de l’environnement non-familial, sur nos traits psychologiques11.

Ces recherches ont montré que les variations, d’un individu à l’autre, sur des échelles quantifiant un grand nombre de traits psychologiques et cognitifs, sont dues pour environ 50 % aux gènes (la proportion est moindre chez les jeunes enfants mais croît tout au long de l’adolescence pour atteindre ce plateau aux alentours de 50 % à l’âge adulte), très peu à l’environnement familial, mais en proportion importante à l’environnement non-familial (par exemple, les amis d’enfance et l’environnement scolaire).

Nul doute que les recherches des sociologues portant sur la reproduction sociale (et notamment les fameux « héritiers » chers à Bourdieu12) gagneraient à prendre ces découvertes en compte. Mais ces nouveaux savoirs dérangent les paradigmes constructivistes13, qui attribuent toutes les différences humaines à l’environnement et à la violence des rapports de pouvoir sociaux, et qui dominent les sciences sociales.

De même, l’éclairage des sciences cognitives est vu d’un mauvais œil, même quand ceux qui les défendent ne parlent pas de gènes. Et pour cause : aux yeux de nombreux universitaires, les sciences cognitives se focalisent trop sur les processus cognitifs individuels, dédouanant ainsi la société de ses maux.

Alors que les savoirs venant de ces diverses disciplines croissent, beaucoup de chercheurs en sciences sociales s’arc-boutent sur leurs paradigmes explicatifs basés sur les funestes intentions des puissants14. Des explications qui ont le double avantage de confirmer les intuitions normatives et politiques de ceux qui les avancent et les épousent, et de leur donner l’impression de voir plus loin que le commun des mortels, à travers un écran de fumée installé par de sombres forces et entités sociales, telles que le capitalisme, le patriarcat, le pouvoir, etc.

  1. Garrard, Counter-Enlightenments: From the eighteenth century to the present (Routledge, 2006) (cit. on p. 5).
  2. Garcia, Le désert de la critique : Déconstruction et politique (L’échappée, 2015) (cit. on pp. 6, 7).
  3. Horkheimer and T. W. Adorno, Dialectic of Enlightenment, edited by Schmid Noerr (Stanford University Press, 2002) (cit. on p. 6).
  4. R. Gross and N. Levitt, Higher Superstition: The Academic Left and its Quarrels With Science (Johns Hopkins University Press, 1994) (cit. on pp. 1, 2, 6, 8) ; Sokal and J. Bricmont, Impostures Intellectuelles (Éditions Odile Jacob, 1997) (cit. on pp. 1, 6).
  5. Garcia, Le désert de la critique : Déconstruction et politique (L’échappée, 2015) (cit. on pp. 6, 7).
  6. Wolin, The Seduction of Unreason: The Intellectual Romance With Fascism from Nietzsche to Postmodernism (Princeton University Press, 2004) (cit. on pp. 4, 6, 9) ; Benson and J. Stangroom, Why Truth Matters (Continuum, 2006) (cit. on p. 6).
  7. R. Gross and N. Levitt, Higher Superstition: The Academic Left and its Quarrels With Science (Johns Hopkins University Press, 1994) (cit. on pp. 1, 2, 6, 8) ; Benson and J. Stangroom, Why Truth Matters (Continuum, 2006) (cit. on p. 6).
  8. G. Bronner and É. Géhin, Le danger sociologique (Presses Universitaires de France, 2017) (cit. on pp. 2, 6, 7) ; J. H. Barkow, L. Cosmides and J. Tooby, The Adapted Mind: Evolutionary Psychology and the Generation of Culture (Oxford University Press, 1995) (cit. on p. 6) ; S. S. Williams, The Ape that Understood the Universe: How the Mind and Culture Evolve (Cambridge University Press, 2018) (cit. on pp. 6, 7).
  9. J. H. Barkow, L. Cosmides and J. Tooby, The Adapted Mind: Evolutionary Psychology and the Generation of Culture (Oxford University Press, 1995) (cit. on p. 6) ; S. Pinker, The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature (Viking, 2002) (cit. on pp. 6, 7) ; S. S. Williams, The Ape that Understood the Universe: How the Mind and Culture Evolve (Cambridge University Press, 2018) (cit. on pp. 6, 7) ; T. J. C Polderman, B. Benyamin, C. A. de Leeuw, P. F. Sullivan, A. van Bochoven, P. M. Visscher and D. Posthuma, Meta-analysis of the heritability of human traits based on fitfty years of twin studies, Nat. Genet. 47, 702 (2015) (cit. on pp. 6, 7).
  10. G. Bronner and É. Géhin, Le danger sociologique (Presses Universitaires de France, 2017) (cit. on pp. 2, 6, 7) ; S. Pinker, The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature (Viking, 2002) (cit. on pp. 6, 7) ; L. Cordonier, La nature du social : L’apport ignoré des sciences cognitives (Presses Universitaires de France, 2018) (cit. on pp. 6, 7).
  11. S. Pinker, The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature (Viking, 2002) (cit. on pp. 6, 7) ; S. Williams, The Ape that Understood the Universe: How the Mind and Culture Evolve (Cambridge University Press, 2018) (cit. on pp. 6, 7) ; T. J. C Polderman, B. Benyamin, C. A. de Leeuw, P. F. Sullivan, A. van Bochoven, P. M. Visscher and D. Posthuma, Meta-analysis of the heritability of human traits based on fifty years of twin studies, Nat. Genet. 47, 702 (2015) (cit. on pp. 6, 7).
  12. Bourdieu and J. C. Passeron, Les héritiers : Les étudiants et la culture (Minuit, 2015) (cit. on p. 7).
  13. S. Pinker, The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature (Viking, 2002) (cit. on pp. 6, 7) ; L. Cordonier, La nature du social : L’apport ignoré des sciences cognitives (Presses Universitaires de France, 2018) (cit. on pp. 6, 7).
  14. G. Bronner and É. Géhin, Le danger sociologique (Presses Universitaires de France, 2017) (cit. on pp. 2, 6, 7) ; M. Horowitz, A. Haynor and K. Kickham, Sociology’s Sacred Victims and the Politics of Knowledge: Moral Foundations Theory and Disciplinary Controversies, The American Sociologist 49, 459 (2018) (cit. on p. 7).
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