Wellington, le vainqueur de Napoléon (II)

Le 30 avril 1769 naissait Wellington, « vainqueur » de Napoléon.

Par Gérard-Michel Thermeau.

La première partie de cet article a été publiée ici.

Le 7 octobre 1813, en passant la Bidassoa Wellington pénètre sur le territoire français. Pour les cinq ans à venir, il va jouer un grand rôle dans l’histoire de notre pays. La France n’a pas trop à s’en plaindre d’ailleurs.

Le général s’amuse

En attendant que se précise l’avenir politique de la France, Wellington passe ses quartiers d’hiver à Saint-Jean-de-Luz, où il peut se livrer à son passe-temps favori, la chasse à courre. « Quand les chiens étaient lâchés, ce n’était plus le général en chef de trois armées et le représentant de trois souverains ; c’était un gentilhomme campagnard sans soucis, qui galopait de tous côtés et riait plus haut que les autres lorsqu’il tombait ou assistait à la chute de ses compagnons » note un de ses officiers.

En février 1814, Wellington a repris l’offensive. Le 27 février, il bouscule Soult à Orthez et le contraint à une retraite précipitée qui se transforme en déroute. La victoire est gâchée par une balle perdue qui le fait tomber de cheval, le touchant à un point sensible de son anatomie.

Wellington envoie des troupes à Bordeaux accompagner le duc d’Angoulême et laisse les royalistes proclamer Louis XVIII, le 12 mars, tout en feignant ne soutenir personne.

Wellington, ce héros

La question politique éclaircie, Wellington reprend sa poursuite de l’armée de Soult. Pendant deux semaines les deux armées vont se faire face des deux côtés de la Garonne. Toulouse est bien fortifiée et bien défendue par son fleuve et le canal du Midi. Il doit faire établir un pont de bateaux pour transférer ses troupes au nord du fleuve. Les Anglo-Espagnols réussissent non sans mal à s’emparer des hauteurs qui dominent la ville à l’est. Pour ne pas être encerclé, Soult décide de se replier sur Carcassonne le 12 avril.

Le général anglais est accueilli par les Toulousains aux cris de « Vivent nos libérateurs ! Où est Wellington, ce héros ? »  Le soir même il reçoit les dépêches qui annoncent la reconnaissance des Bourbons et accroche aussitôt une cocarde blanche à sa poitrine.

Le duc propose un premier toast au roi de France et de porter le second au roi d’Angleterre. Au troisième toast, les généraux espagnols se lèvent : « À lord Wellington, libérateur des Espagnes ! » Aussitôt les Portugais imitent leur exemple : « À lord Wellington, libérateur du Portugal ! ». Bertier de Sauvigny, un agent actif de la Restauration se lève à son tour : « À lord Wellington, libérateur des provinces du midi de la France ! » Incapable d’articuler une parole, vaincu par l’émotion, le général vainqueur se rassied et demande du café.

Non sans mauvaise grâce Soult doit signer la cessation des hostilités. Castlereagh propose à Wellington d’être l’ambassadeur britannique à Paris. Wellington croit dégrafer le sabre du soldat pour toujours.

Vive Vellington !

Au soir du 14 mai 1814, à l’opéra de Paris, le duc, car c’était son nouveau titre, occupe le fond de la loge du ministre anglais. En vêtements civils, dépourvu de toute décoration, il ne peut guère attirer l’attention. Soudain une voix crie : « Vellington ». Tous les spectateurs  se lèvent, tournés vers la loge, criant à qui mieux mieux « Vive Vellington ! » Un des présents s’étonne : « Pourquoi l’applaudissez-vous tant ? Il nous a toujours battu. » « Oui, mais il nous battus en gentilhomme. »

Mais Paris ne le retient guère. Castlereagh le prie d’aller raisonner Ferdinand VII qui est en train de rétablir la monarchie absolue en Espagne. Très bien reçu par le roi, il n’obtient aucun traité d’alliance.

Le 23 juin 1814, il revoit enfin la mère patrie. Dix mille personnes saluent le retour du grand héros national. Pendant près de deux mois ce ne seront que fêtes et cérémonies. Aux Communes, où les députés se sont spontanément levés à son apparition, le speaker célèbre l’esprit noble et généreux, le courage moral, l’éminence de caractère qui lui ont permis d’unir les forces de « nations rivales et jalouses. »

De Paris à Vienne

Les Anglais soucieux de consolider les Bourbons ont pesé de tout leur poids pour assurer à la France une paix favorable. Wellington est chargé de convaincre les Français d’abolir la traite des esclaves, tâche qui va se révéler ardue.

À défaut, il fréquente tout ce que les salons parisiens offrent de beauté ou de talents, Mme de Staël comme la reine Hortense. Chez Juliette Récamier, il assiste à une lecture du Dernier Abencérage par Chateaubriand en compagnie de Bernadotte, Benjamin Constant, David, Canova, Gérard, Talma et Metternich.

Mais parfois la bêtise de certaines dames du monde l’importune. Pourquoi avait-il tant différé de traverser l’Adour s’étonnait une de ces péronnelles. « Madame, il y avait de l’eau. »

Le 3 février 1815, il arrive à Vienne pour remplacer Castlereagh qui doit rentrer pour la session parlementaire. Mais le Congrès a accompli l’essentiel de sa tâche. Néanmoins le peintre Isabey souhaite l’ajouter dans sa fameuse représentation picturale du Congrès et le peint de profil. Apprenant la fuite de Napoléon de l’île d’Elbe, il signe la fameuse déclaration du 13 mars : « il ne saurait y avoir ni paix, ni trêve avec lui. » Puis il signe au nom de son pays, avec l’Autriche, la Russie et la Prusse un traité d’alliance qui exclut toute paix séparée.

Le diplomate cède de nouveau au soldat et Wellington part pour Bruxelles prendre le commandement des troupes anglaises.

Arrêter Napoléon dans les Flandres

Les armées russe et autrichienne étant dans l’incapacité d’être opérationnelles avant la fin du mois de juin, Wellington doit réunir une armée capable de s’opposer à l’empereur dans les Flandres. En Angleterre, une partie de l’opinion publique et du Parlement est hostile à la guerre qui menace. « L’esprit de guerre est en train de s’évaporer » grogne le duc. Les meilleurs fantassins anglais sont encore en Amérique malgré la fin de la guerre de 1812.

Les Anglais fournissant les principaux éléments de cavalerie et d’artillerie, il lui faut compléter son infanterie avec des contingents hanovriens, hollandais et belges. Le roi de Hollande, dont le royaume inclut la Belgique, hésite longtemps avant de lui confier le commandement de son armée. Wellington a du accepter, en contrepartie, des fonctions importantes pour les deux princes d’Orange.

Pendant deux mois, il multiplie exercices et manœuvres pour donner une certaine cohésion à cet ensemble hétéroclite, Hollandais et Belges ayant l’habitude de se battre à la française. Il lui faut aussi s’entendre avec le vieux Blücher qui commande l’armée prussienne : les deux chefs s’engagent à se soutenir mutuellement.

Quand il ne manœuvre pas ses soldats, il donne des bals à Bruxelles pour montrer aux Belges, susceptibles de sympathies françaises, qu’il ne craint pas Napoléon.

Je vais le combattre ici

Au matin du 15 juin, il apprend que l’armée française a franchi la frontière. Napoléon a réussi dans le plus grand secret à réunir 120 000 hommes. Mais il n’emmène pas avec lui ses meilleurs généraux. Ceux qui l’accompagnent, comme Soult ou Ney, ont été battus par Wellington dans la péninsule ibérique.

Tout en concentrant ses forces à Nivelles, Wellington se rend malgré tout au bal de la duchesse de Richmond. Il se montre d’une gaieté très affectée. Vers 11 heures du soir, il envoie le prince d’Orange avec ses officiers rejoindre les troupes au carrefour stratégique de Quatre-Bras.

Après le souper il se fait apporter une carte. Richmond lui demande : « Qu’allez-vous faire ? » « Je vais le combattre ici » répond Wellington le pouce sous le nom de Waterloo. Ce terrain il le connait bien, il l’avait repéré un an plus tôt en faisant l’inspection des forteresses belges.

Si j’ai l’espérance d’être soutenu…

Dans la nuit il rejoint Blücher qui s’inquiète de ne pouvoir résister aux Français à Ligny. Wellington lui promet son aide si lui-même n’est pas attaqué. Mais Ney, longtemps hésitant, s’est enfin décidé à passer à l’action. Wellington, qui n’aime pas se battre sur un terrain qu’il n’a pas choisi, doit improviser, ses troupes n’ayant pas fini de se concentrer.

Pendant ce temps, Napoléon a battu Blücher sans réussir à l’écraser. Les Prussiens se replient en bon ordre. Wellington ne souhaitant pas affronter seul les Français sur un mauvais terrain répond à l’aide de camp de Blücher : « Je vais m’établir à Mont-Saint-Jean. J’y attendrai Napoléon pour lui livrer bataille, si j’ai l’espérance d’être soutenu même par un seul corps prussien. » Un violent orage protège le retrait britannique.

Au soir du 17 juin Wellington s’arrête dans l’auberge du petit village de Waterloo et attend le message du général prussien. « Je ne viendrai pas seulement avec deux corps mais avec toute mon armée » promet Blücher. Wellington, prêt à abandonner Bruxelles, va tout fonder sur cette promesse.

Une journée particulière

Uxbridge qui commande la cavalerie est soucieux du plan de son commandant en chef. Wellington lui met la main sur l’épaule : « Bonaparte ne m’a donné aucune idée de ses projets, comment voulez-vous que je vous dise ce que sont les miens ? »

Les voici enfin face à face, les deux meilleurs généraux de leur époque. Mais Wellington a un grand avantage sur Napoléon : il a étudié les campagnes de son adversaire. Il apprend assez vite au matin du 18 juin que les Prussiens ne pourront être là avant le milieu de l’après-midi. Il lui faut tenir jusque là.

Comme à son habitude il a disposé son infanterie légèrement en arrière de la crête. Sur ce sol argileux, la boue va gêner à la fois les mouvements de l’armée française et l’efficacité des tirs de son artillerie. Pendant tout ce terrible après-midi du 18 juin 1815, le duc conserve son calme, alors que la plupart des membres de son état-major sont tués ou blessés autour de lui.

Au soir, Wellington et Blücher se retrouvent à la Belle-Alliance : « Mein lieber Kamerad, quelle affaire ! »

Wellington a fait tout seul les affaires de tout le monde

Après Waterloo, Wellington considère avoir agi comme allié du roi de France. Son ordre du jour à l’armée est très clair : « la France doit être traitée comme un pays ami. » Quand à Napoléon, que Blücher rêve de faire fusiller, Wellington écrit : « si les souverains désirent le mettre à mort, ils devront nommer un bourreau qui ne sera pas moi. »

En attendant il négocie avec Fouché tandis que Talleyrand s’extasie devant le nouveau dieu du champ de bataille : « Wellington a fait tout seul les affaires de tout le monde. » Le 6 juillet, Wellington, de très bonne humeur, dîne à Neuilly où il a installé son quartier général, avec Talleyrand, Fouché et Castlereagh.

Louis XVIII suit son bon conseil de prendre le régicide à son service pour favoriser son prompt retour au pouvoir. Deux jours plus tard, le roi, bon prince, acclamé par la foule au balcon des Tuileries, fait venir les deux Anglais à ses côtés. Wellington doit encore intervenir pour empêcher l’irascible Blücher de faire sauter le pont d’Iéna.

Lord Vilain-Ton

Mais il y a plus grave, les Prussiens se livrent au pillage et le duc s’exaspère : « tout le pays va prendre les armes contre nous. » Ce n’est plus le premier séjour parisien, si joyeux. Les Français sont moroses, le duc triste et inquiet.

Wellington s’efforce de récupérer les œuvres accumulés au Louvre depuis les conquêtes de la Révolution. Une leçon de morale, dit le duc, mais qui ne le rend pas populaire. Dans les salons il est désormais Lord Vilain-Ton. La rue l’appelle le postillon de la Sainte Canaille.

Les anciens maréchaux de Napoléon lui tournent le dos aux Tuileries : « C’est sans conséquence, sire ; c’est leur habitude » répond sarcastique le duc à Louis XVIII.

Le 22 octobre il est nommé commandant en chef de l’armée d’occupation prévue par le traité de Paris, ce qui n’accroît pas sa popularité. Mme de Staël lui écrit : « représentez-vous des François campés dans Hyde Park. »

L’imbécile l’avait pris pour un grand homme

Pourtant, Wellington préfère le séjour de Paris à celui de Cambrai, sa résidence officielle. Mais ce n’est pas sans danger. Le 11 février 1818, un ancien soldat de Napoléon tente de l’assassiner. Un quatrain répété dans Paris se termine par : « L’imbécile visa trop haut/il l’avait pris pour un grand homme. »

Pour ce haut fait d’armes, le nommé Cantillon se verra léguer 10 000 francs par Napoléon ! Décidément, ce Corse n’est pas un gentleman. L’opinion du duc sur le sujet ne variera plus.

Pour le reste, il convient de résoudre la situation financière catastrophique de la France qui doit payer l’entretien des armées alliées. Avec Ouvrard, qui avait financé les armées de la Révolution et de l’Empire, il monte un grand emprunt international. Il est chargé également du problème épineux des créances particulières, les réclamations dépassant le milliard de francs. Wellington obtient un accord pour moins de 250 millions à la grande admiration du duc de Richelieu : « sans son intervention, jamais nous ne serions parvenus à nous arranger. »

En 1818, le Congrès d’Aix-la-Chapelle décide enfin, sur son influence, de mettre fin à l’occupation militaire. Wellington quitte la France sans illusion sur l’avenir des Bourbons.

De Waterloo à Peterloo

Il avait écrit à son frère Richard en 1812 : « En vérité, la république d’un Cabinet est peu faite pour un homme de goût et de larges vues. » Et il avait dit aussi à la même époque : « J’ai toujours détesté la politique intérieure. »

Mais le gouvernement de lord Liverpool a désespérément besoin d’une figure populaire. Le pays est en proie aux troubles et à l’agitation. Le Parlement a voté la suspension de l’Habeas Corpus. En entrant au gouvernement il ne lui est plus possible de rester au-dessus des partis.

Le 16 août 1819, se tient une grande manifestation radicale à St Peter’s Field, à côté de Manchester, réclamant le suffrage universel et la réforme du Parlement ; elle est brutalement dispersée par les troupes à cheval. Un journaliste n’hésite pas à lui faire porter le chapeau en titrant : « Le Massacre de Peterloo ».

Un agitateur radical, Thistlewood, projette d’assassiner tous les membres du Cabinet à l’occasion de leur diner mensuel. Lors de son procès, il déclare : « Je préférais tuer cette canaille de Wellington plutôt que n’importe quelle autre. » Personnalité la plus en vue du Cabinet, il est devenue la cible favorite du mécontentement populaire.

De Vérone à Saint-Pétersbourg

Le suicide le 12 août 1822 de son ami Castlereagh, principale figure du gouvernement, le marque profondément. Peu avant de partir pour Vérone, où il doit représenter son pays, Wellington perd l’usage d’une oreille de façon particulièrement idiote. Ayant été incommodé par un coup de canon tiré de trop près, il se fait soigner par un éminent spécialiste qui a la bonne idée de lui injecter du nitrate d’argent pour déboucher le tympan !

« J’ai diné dimanche dernier à la table de l’empereur (le tsar) avec six autres souverains. J’étais le seul particulier. » Mais hors le plaisir de jouer à l’écarté avec l’ex impératrice Marie-Louise, sa présence à Vérone se révèle bien inutile : malgré l’opposition britannique les puissances continentales ont décidé de soutenir une intervention française en Espagne pour rétablir le pouvoir absolu de Ferdinand VII. Bien que ses relations avec le nouveau ministre des Affaires étrangères, George Canning, soient détestables, il reste au gouvernement. Il est alors chargé de trouver un accord avec le nouveau tsar, Nicolas Ier : les deux puissances proposent leur médiation aux Turcs et aux Grecs en avril 1826.

Avec la nomination de son ennemi, Canning, au poste de Premier ministre, le duc se retire. C’est pour peu de temps. La mort imprévue de Canning va lui ouvrir la route du pouvoir.

Wellington Premier ministre

Le 9 janvier 1828, George IV lui demande de former le gouvernement. Indifférent à la popularité, connaissant mal les Communes, peu doué d’imagination, le duc n’est peut-être pas le meilleur choix possible. De plus, il a conservé de sa carrière militaire la fâcheuse habitude de s’occuper de tout dans les moindres détails. Il décide de s’appuyer sur les compétences de Robert Peel, espoir du parti Tory, et fils d’un industriel, dont il fait son ministre de l’Intérieur. C’est lui qui servira de porte-parole au gouvernement dans la Chambre des Communes.

Paradoxalement, ce conservateur modéré va faire voter la loi d’émancipation des catholiques d’Irlande. Lord Winchilsea ayant fait paraître un article injurieux dans la presse, le duc le provoque en duel. Le 20 mars 1829 les deux hommes se rencontrent à l’aube pour régler leur querelle. Après l’échange des coups de feu, le témoin de Winchilsea présente un mot d’excuses. En fait, Wellington a habilement exploité cet épisode pour apparaître dans son droit sur la question irlandaise aux yeux de l’opinion publique. Il défend lui-même le projet à la Chambre des Lords et obtient un vote favorable. Si son prestige est à son zénith, il connait surtout la satisfaction d’être nommé Lord Warden of the Cinque Ports. Cette fonction honorifique lui permet de bénéficier de la résidence de Walmer, château fort en bord de mer, séjour qui l’enchantait.

La fatale année 1830

En politique étrangère, Wellington voit sans enthousiasme la Grèce accéder à l’indépendance avec l’aide des Russes et des Français. La puissance turque en Europe n’existe plus « et avec elle la tranquillité du monde » constate-t-il.

L’année 1830 se révèle riche d’événements. George IV rend le dernier soupir tandis que Charles X se réfugie à Londres chassé par la révolution. Surtout, les Belges se soulèvent contre leur souverain légitime. La Grande-Bretagne aurait du intervenir en faveur du roi des Pays-Bas mais au risque d’un conflit avec la France. Talleyrand, envoyé par Louis-Philippe à Londres, va aplanir les difficultés. Les deux hommes s’apprécient et tombent d’accord sur un projet de conférence internationale pour résoudre le problème belge.

Ces événements internationaux contribuent à enflammer l’opinion publique. La question de la réforme du Parlement revient sur le devant de la scène. Lorsque le roi ouvre le Parlement, le duc est accueilli par des huées et des cris : « À bas Polignac ! » La comparaison avec le malheureux ministre de Charles X responsable de la révolution de 1830 était limpide.

Loin de se laisser intimider, le duc affirme à la stupéfaction générale qu’il s’opposera à toute réforme. Une façon pour lui de se suicider politiquement avec panache. Deux semaines plus tard, le 16 novembre 1830, il doit présenter la démission de son cabinet devant un vote négatif de la Chambre. Le long règne des Tories s’achève.

L’homme le plus impopulaire d’Angleterre

Il écrit à un de ses anciens officiers : « Il est assez étrange que moi qui ait été le plus réformateur sur la Terre puisse être considéré comme un ennemi de toute réforme. » Il n’entend pas retrouver la popularité au prix du sacrifice de ses convictions : « aussi longtemps que je peux élever la voix, je le ferai contre la folie du moment. »

Incapable de comprendre que les temps avaient changé, Wellington dirige l’opposition à la réforme à la Chambre des Lords et fait repousser le projet adopté aux Communes. Des manifestants viennent jeter des pierres à Aspley House avant d’être dispersé par la pluie. Le duc en a l’habitude et ne s’émeut guère.

Le gouvernement whig ayant démissionné, le roi demande à Wellington de constituer un gouvernement prêt à proposer une version plus modérée du projet de réforme. J’y suis toujours hostile, déclare le duc, mais je dois servir mon roi. Pourtant l’opinion publique est remontée contre l’ancien héros national et Wellington n’arrive pas à constituer son gouvernement. Les Tories capitulent et acceptent la réforme électorale : Wellington et ses amis s’abstiennent lors du vote.

Le 18 juin 1832, alors qu’il revient d’une séance de pose pour l’exécution d’une médaille, il est longtemps entouré par une foule menaçante. Pâle, raide sur sa selle, il finit par se dégager pour rentrer chez lui.

Le duc de fer

Peu à peu les Anglais finiront par reconnaître le mérite de celui qui s’est parfois trompé mais ne s’est jamais montré ni mesquin ni égoïste. L’université d’Oxford décide d’en faire son Chancelier en 1834. À son intronisation, les étudiants enthousiastes rugissent, agitent leurs chapeaux et dansent de joie. Il est redevenu l’homme le plus populaire d’Angleterre.

À la Chambre des lords, il joue désormais le rôle du vieux sage. Il accepte pendant trois semaines d’assurer l’intérim du pouvoir fin 1834 en attendant le retour de Robert Peel qui est à Rome. Lord Grey se moque de « Son Éminence le Dictateur » qui est à lui seul le gouvernement. Peel lui confie finalement les Affaires étrangères dans un gouvernement qui se révèle éphémère.

Le vieux duc perd toute influence avec la nouvelle reine Victoria qui ne jure que par lord Melbourne et les whigs. À l’occasion des fêtes du couronnement il retrouve son vieil adversaire le maréchal Soult. Les deux hommes évoquent leurs anciennes campagnes. Voûté par l’arthrose, marqué par l’âge, de plus en plus sourd, affligé de tics, le duc paraît bien vieilli. Une hémorragie cérébrale en novembre 1839, une nouvelle attaque en février 1840 altèrent sa santé. Guizot, ambassadeur français, est attristé par la vue du grand homme rapetissé, maigre et chancelant, dont l’élocution est devenu difficile. Il est devenu très irritable et refuse toute aide d’un terrible : « laissez-moi tranquille. »

Derniers combats pour Wellington

Mais ce n’est pas la reine qui le prendrait en pitié. Elle est furieuse contre ce « méchant vieillard » qui refuse que son futur mari ait préséance sur ses oncles. Mais le prince Albert, d’esprit conservateur, contribue à faire revenir en grâce Wellington. Ministre d’État sans portefeuille dans le cabinet Peel (1841), il continue d’assurer de nombreuses fonctions officielles. Il accepte même, choix malheureux, de reprendre le commandement en chef de l’armée, retardant ainsi sa nécessaire modernisation.

Son dernier combat sera pour faire abolir les Corn Laws, les fameux droits protecteurs sur les grains. Longtemps protectionniste comme tous les grands propriétaires terriens, il se laisse convaincre par Robert Peel au nom du réalisme politique. « Un bon gouvernement pour le pays est plus important que toute autre considération. » Aux lords, le 28 mai 1846, au petit matin, il adresse un avertissement solennel : « sans la Chambre des communes et la Couronne, la Chambre des lords ne peut rien faire. » Il obtient ainsi le vote.

Un mois plus tard, le cabinet doit se retirer et Wellington termine, à 77 ans, sa carrière politique. Il a retrouvé la forme et se montre d’une bonne humeur particulière à son traditionnel banquet du 18 juin 1852, pour l’anniversaire de Waterloo. Ce devait être le dernier.

En conclusion…

Le Journal des Débats, à son décès, soulignait qu’il n’était pas de la race des héros, ceux-ci naissent tout armés et meurent jeunes. Wellington était le fils de ses œuvres. Peu brillant mais opiniâtre, indifférent à la gloire mais animé du sens du devoir, « il arriva par la seule force de la vertu à un ascendant et un empire qui ne sont ordinairement que le partage du génie. » Le journal citait cette déclaration de 1841 à la Chambre des lords : « Depuis 1814 jusqu’à aujourd’hui, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour maintenir la paix de l’Europe, et par dessus tout pour maintenir la bonne intelligence entre l’Angleterre et la France. »

Un tel Anglais mérite bien qu’on s’en souvienne.

À lire : Antoine d’Arjuzon, Wellington, Perrin 1998, rééd. 2015, 528 p.

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