Wellington, le vainqueur de Napoléon (I)

Nelson & Wellington By: David Merrett - CC BY 2.0

Le 30 avril 1769 naissait Wellington, « vainqueur » de Napoléon.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Il y a 250 ans naissait le duc de Wellington, ou peut-être pas. Il serait né le 30 avril 1769 selon les encyclopédies mais Arthur Wellesley avait coutume de célébrer son anniversaire le 1er mai. La date exacte reste problématique. Comme est problématique sa réputation en France. Une fameuse encyclopédie en ligne le désigne comme le « vainqueur » de Napoléon mais un vainqueur entre guillemets.

Comme chacun sait ou devrait savoir, Wellington n’a pas gagné la bataille de Waterloo. Napoléon aurait du gagner mais voilà, par la faute de Grouchy, par la faute de Ney, par la faute de Blücher, par la faute à pas de chance, par la faute de n’importe qui, mais surtout pas de Wellington, il a perdu. Mais il n’aurait pas du perdre car si ceci, et si cela, et patati et patata. Certes, on peut toujours réécrire l’histoire et les stratèges en chambre n’ont pas manqué depuis ce fameux 18 juin 1815.

Qui était donc Wellington ?

Tel ne sera pas notre propos. Cet article ne s’adresse pas aux idolâtres de Napoléon mais aux esprits curieux de mieux connaître le vainqueur indiscutable de cette bataille célèbre qui couronne une carrière militaire peu commune.

Qui était donc ce général anglais resté invaincu sur un champ de bataille mais qui devait connaître des combats plus ardus et incertains sur les chemins de la politique ?

Au soir du 18 juin 1815, Wellington, sombre et abattu, traverse, avec les quelques rescapés de sa suite, le champ de bataille de Waterloo. Au petit matin du 19 juin il devait déclarer : « Dieu merci, je ne sais pas ce que c’est de perdre une bataille ; mais certainement rien n’est plus douloureux que d’en gagner une en perdant tant de ses amis. » La bataille a été gagnée d’extrême justesse, certes, mais « je ne crois pas qu’elle l’aurait été si je n’avais pas été là. »

Il avait bien raison. Il était bien le seul homme capable, ce jour-là, d’arrêter Napoléon et de mettre un terme à cette folie des Cent-Jours.

Mais sans doute faut-il remonter aux origines de ce personnage étonnant qui faisait la guerre sans l’aimer et combattait les Français sans les haïr.

Une famille anglo-irlandaise

Son grand-père Richard Colley appartenait à une famille anglaise installée en Irlande depuis le XVIe siècle. Le dernier des Wesley décidait d’adopter ce cousin germain à condition qu’il change de nom. Désormais membre de la Gentry, Richard « Wesley » siège aux Communes à Dublin puis à la Chambre des Pairs comme baron Mornington.

Arthur est le sixième enfant de Garreth Wesley, le nouveau comte de Mornington. La folie des grandeurs de son père, qui meurt prématurément, rend difficile la situation financière de sa famille. Les Wesley s’installent à Londres puis à Bruxelles pour faire des économies. Dans l’ombre de son très brillant frère aîné Richard, le souffreteux Arthur, dont la passion est le violon, ne bénéficie guère de l’attention de sa mère, Anne Hill. Cette dernière lui a choisi une carrière : « Bon pour la poudre et rien de plus. »

Mais l’Angleterre n’a pas d’école militaire. Comme nombre de ses compatriotes, il se forme à Angers où il fréquente les ducs de Brissac et de Praslin. Cette période, la plus heureuse de sa jeunesse, fait de lui non seulement un excellent manieur de la langue française mais aussi l’admirateur d’une certaine France aristocratique.

Tout ce qu’il ne faut pas faire à la guerre

Devenu comte de Mornington, son frère Richard s’est lancé dans la politique et vient d’entrer aux Communes de Londres. Pour servir ses ambitions, il achète un brevet d’officier à Arthur (1787) et le place comme aide de camp du vice-roi d’Irlande. Il le charge aussi de conserver le siège de député que détient sa famille aux Communes de Dublin. Au parlement irlandais, il se lie d’amitié avec un jeune homme de son âge, Robert Stewart, plus connu comme vicomte de Castlereagh. Une rencontre décisive : la carrière de Wellington devra beaucoup à cette amitié fidèle.

Il obtient enfin de son frère Richard les sommes nécessaires pour acheter un grade de lieutenant-colonel : il est désormais résolu à abandonner la vie mondaine pour une sérieuse carrière militaire. Il compte bien avec son régiment s’illustrer dans la guerre contre la France révolutionnaire. La campagne de Hollande (1793-1794), échec cuisant pour les Anglais, lui apprend « tout ce qu’il ne faut pas faire à la guerre. »

L’apprentissage de la guerre

Enfin le destin lui est favorable. Début 1797, il débarque avec son régiment à Calcutta. Son impression du Bengale n’est guère favorable : « Je n’ai pas encore rencontré un Hindou qui ait une seule bonne qualité… et les musulmans sont encore pires. » Son frère aîné Richard est nommé gouverneur général aux Indes. Fait pair d’Angleterre, il a modifié son nom en Wellesley : Arthur s’empresse de l’imiter. Mais notre jeune officier prépare surtout, soigneusement, la guerre prévue contre le Mysore, montrant un grand souci du système de transport et de ravitaillement. Il excellera toujours dans les questions de logistique. Soucieux du bien-être des troupes, il exige une discipline rigoureuse. Son rôle est ainsi déterminant dans la victorieuse campagne de mai 1799.

Gouverneur de Seringgapatam, la capitale du vaincu Tippou Sahib, il révèle d’indéniables qualités d’administrateur. À la tête de quatre régiments de cavalerie, il réussit un an plus tard à mettre en déroute les bandes rebelles de Dhoondiah, trois fois plus nombreuses. Devenu major général, il participe à la guerre des Marhattes dans le Dekkan en 1803 où il prend des risques parfois insensés. Avec des forces réduites, il réussit à vaincre les Marhattes à la sanglante bataille d’Assaye qui établit sa réputation de bravoure et de sang-froid. Il achève son succès à la bataille d’Argaum, le 29 novembre, avouant en toute modestie : « Si je n’avais pas été là, je suis persuadé que nous aurions été battus. » C’est la première fois, ce ne sera pas la dernière.

Les Français ne font pas peur à sir Arthur

Malade, souffrant de rhumatismes et de fièvres, mécontent de l’ingratitude de la Compagnie des Indes à son égard, il ne songe désormais qu’à rentrer en Europe. Nommé chevalier de l’Ordre du Bain (1er septembre 1804), il est désormais Sir Arthur. Lors du voyage de retour en Angleterre il fait escale à Sainte-Hélène, île qui lui paraît magnifique. Il épouse le 16 avril 1806, Kitty Pakenham, un amour de jeunesse. Elle lui donne deux fils, mais le mariage se révèle un fiasco.

Le voici élu à la Chambre des Communes pour défendre la politique menée par son frère aux Indes. Son ami Castlereagh, nommé ministre de la Guerre, lui propose le poste de Chief Secretary du gouvernement irlandais. Il ne se fait aucune illusion sur l’attachement des Irlandais au gouvernement britannique : « nous n’avons pas d’autre force ici que notre armée. » Mais c’est à ses yeux un emploi provisoire. Nommé lieutenant général le 25 avril 1808, sir Arthur espère obtenir le commandement de l’expédition au Portugal.

Avant de s’embarquer, il avait confié à un ami, parlant des Français : « Ils ne me font pas peur. » Il a davantage peur des aristocratiques nullités qu’on lui impose comme supérieurs sous prétexte qu’il est trop jeune pour commander l’armée du Portugal. « Le général n’a pas de plan, même pas l’idée d’un plan ; je crois d’ailleurs qu’il ne connaît même pas le sens du mot plan. » n’hésite-t-il pas à écrire à son frère William.

Le libérateur du Portugal

Il va réussir à briser les attaques françaises en adoptant une nouvelle façon de se battre. Alignés sur deux rangs, très disciplinés, utilisant un fusil au tir très précis, les Anglais installés sur une position forte tirent sur les colonnes tumultueuses des Français qui montent à l’assaut. Face à la cavalerie, la tactique utilisée est la formation en carré. Sir Arthur attend d’avoir usé l’adversaire avant de lancer une contre-attaque.

Sa victoire sur l’armée de Junot est ternie par les tergiversations de ses supérieurs qui l’obligent à signer un armistice favorable aux Français. Lors de la commission d’enquête, Wellesley s’étonne : « Je dois dire que je pense qu’il s’agit d’un nouveau mode de sanction, inventé pour moi ; que moi, officier général subordonné, dois être puni pour avoir conseillé des mesures qui n’ont pas été adoptées en fonction de mes avis. » Au final, le Parlement lui vote unanimement des remerciements pour ses victoires portugaises. Castlereagh réussit, enfin, à lui attribuer le commandement de l’armée au Portugal en lui laissant à peu près carte blanche.

En ce printemps 1809, les Français du maréchal Soult occupent Porto. Grâce à un plan audacieux Sir Arthur réussit à les déloger en quelques heures, se faisant servir le dîner préparé pour le maréchal de Napoléon. La retraite française tourne à la déroute : « Il a tout perdu, canons, munitions, bagages, même la caisse de l’armée » note malicieusement Wellesley le 17 mai. En dix jours, il vient de chasser pour la deuxième fois les Français du Portugal.

Wellesley devient Wellington

Ayant obtenu l’autorisation d’opérer en Espagne, il se heurte à la médiocrité et à l’incompétence de ses alliés espagnols qu’il juge durement. Le 27 juillet, la bataille de Talavera commence mal. Le général britannique manque d’être capturé et ne doit son salut qu’à la vitesse de son cheval. Plusieurs bataillons espagnols se débandent « terrorisés par le bruit de leur propre feu ». Le 28 juillet lui permet de mettre en application sa tactique en faisant reculer ses soldats sur la contre-pente pour les protéger des tirs de l’artillerie française. Dès que les Français approchent, l’infanterie anglaise se place sur la crête de Medellin. Un feu de trois minutes suffit à stopper net l’attaque.

Mais cette brillante victoire reste sans lendemain. Soult menace de nouveau le Portugal. Et la situation de l’armée anglaise n’est guère brillante à l’image de son général terrassé par la fièvre : « Une armée affamée est ce qu’il y a de pire. » La junte espagnole ne tenant pas sa promesse de fournir du ravitaillement, il se replie sur la frontière portugaise. Mais en Angleterre il est désormais un héros fait vicomte Wellington, du nom d’un village du Somerset. En dépit de la chute de son ami Castlereagh, il bénéficie de la confiance de son successeur le comte de Liverpool.

Je suis certain de m’en tirer

Pour protéger Lisbonne, il fait réaliser les « lignes de Torres Vedras » un ensemble de fortifications sur les hautes collines au nord de la capitale. Vu de Londres, la menace française est prise très au sérieux mais Wellington se montre confiant : « Si je suis dans le pétrin comme il semble que ce soit la croyance générale en Angleterre mais certainement pas la mienne, je suis certain de m’en tirer. » Il en tire un certain mépris pour la pusillanimité de la classe politique. Il est d’autant plus confiant que Napoléon, loin de venir en personne, délègue à Masséna le soin de rejeter les « Léopards » à la mer.

Face à un ennemi supérieur en nombre, Wellington a un moral de vainqueur : « Le pays est devenu un désert et, derrière chaque mur de pierre, les Français trouveront un ennemi. » Face aux soixante-cinq mille Français qui ont choisi la pire route pour leur avancée, Wellington organise habilement sa retraite.

Les deux armées s’affrontent violemment à Bussaco (27 septembre 1810). Les Anglais occupent le sommet d’une chaîne de collines et la nature du terrain empêche les Français d’utiliser leurs deux atouts majeurs, l’artillerie et la cavalerie. Le général anglais sait par sa présence, toute de simplicité, inspirer confiance à ses troupes anglaises comme portugaises qu’il a su former depuis deux ans. Comme à son habitude, il fait preuve de calme et de présence d’esprit.

Mon plan ? Battre les Français

Les Français ont beaucoup souffert mais ils ne sont pas au bout de leur peine dans un pays où la politique de la terre brûlée a été menée avec rigueur. Les Anglais se sont retranchés derrière les lignes de Torres Vedras. Wellington est néanmoins admiratif de la capacité de résistance de ces Français dépourvus de ravitaillement. Habilement, le général anglais attend son heure, résolu à ne pas perdre une bataille.

Finalement, en mars 1811, les Français évacuent le Portugal mais rien n’est encore joué. C’est à cette période incertaine qu’a lieu le fameux échange entre Wellington et son second, sir Brent Spencer. Ce dernier s’inquiète : « Vous pourriez être tué et je pense qu’il est nécessaire que je vous demande quels sont vos plans. » Wellington imperturbable : « Des plans ? Je n’ai aucun plan, sauf que j’ai l’intention de battre les Français. » Maître absolu de son armée, il ne laisse que peu d’initiatives à ses subordonnés.

Si Boney avait été là…

Entre le 3 et le 10 mai 1811, lors de la furieuse bataille de Fuentes de Onoro, Masséna tente de dégager les défenseurs d’Almeida. Au terme de combats difficiles, il se voit repoussé. « Si Boney avait été là, nous aurions été battus. » note lucide Wellington. Il doit aussi compter avec la médiocrité de nombreux officiers supérieurs britanniques et les pauvres capacités de ses alliés espagnols : « Je suis obligé d’être partout, et si je suis absent quelque chose va de travers. »

Mais désormais l’initiative a changé de camp. L’Anglais n’a plus comme objectif la défense du Portugal mais la conquête de l’Espagne. Refusant toute restauration des Bourbons espagnols, Napoléon, qui se prépare à attaquer la Russie, laisse ainsi toute latitude à Wellington dans sa politique d’offensive. Après plus d’un mois de savantes manœuvres de contournement, le combat décisif entre Marmont et Wellington éclate le 22 juillet 1812 à Salamanque. Profitant de la dispersion de l’armée française, Wellington attaque les divisions ennemies l’une après l’autre. « Une bataille à la Frédéric » note admiratif le général Foy.

Profitant des dissensions entre le roi Joseph et Soult, le 12 août Wellington fait une entrée triomphale à Madrid au son des cloches. Les Madrilènes, fous de joie, accueillent les Anglais avec des fleurs, des lauriers, du pain, du vin et des raisins. Il en profite pour faire réaliser son portrait par Goya. Comme Wellington se trouve peu ressemblant, l’artiste saisit ses pistolets. Il s’en faut de peu que le héros du jour soit tué pour un coup de pinceau. Le voici duc espagnol, titulaire de la Toison d’or et le prince Régent d’Angleterre ne peut faire moins que lui accorder le titre de marquis. « À quoi sert-il ? » grogne notre général de mauvaise humeur.

La chute de l’Espagne française

En effet, sa situation est fragile : les Français comptent encore 230 000 hommes dans la péninsule. Madrid est évacué et les Anglais se regroupent pour faire face aux forces de Joseph et de Soult. La retraite vers Ciudad Rodrigo se déroule dans le froid, la pluie et la boue.

Néanmoins, les Espagnols, conscients de leurs faiblesses, acceptent de faire de Wellington le commandant suprême de leurs armées comme les Portugais l’avaient fait. Il dispose désormais de la supériorité numérique, une partie des troupes françaises ayant été rappelée après le désastre de la campagne de Russie. À Vittoria, le 21 juin 1813, le destin de l’Espagne française est scellé. Les Français s’enfuient précipitamment tandis que les Anglais se jettent sur leurs bagages abandonnés. Exaspéré par cette indiscipline qui ne lui a pas permis de poursuivre son adversaire, il traite, mais en privé, ses soldats de « racaille ».

Le titre de Field Marshall d’Angleterre le laisse indifférent. Silencieux, tendu, nerveux, épuisé, il attend la contre-offensive française que doit mener Soult. Ce dernier trompe l’Anglais et réussit à franchir les Pyrénées fin juillet, marchant sur Pampelune. À bride abattue, Wellington accompagné de son seul aide de camp rejoint ses troupes : les Portugais en le reconnaissant l’acclament. Soult, malgré tous ses efforts, ne réussit pas à l’emporter.

Wellington est désormais aux portes de la France.

À suivre…