Biodiversité : les nations unies restent enfermées dans leur silo

Silo By: Wolfgang - CC BY 2.0

Alors que s’ouvre un nouveau sommet à Paris sur la biodiversité, l’occasion de rappeler que le pessimisme en la matière ne date pas d’hier, comme le trouve un rapport FAO en date de 2019.

Par André Heitz.

L’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture vient de publier un volumineux rapport, The State of the World’s Biodiversity for Food and Agriculture (l’état de la biodiversité du monde pour l’alimentation et l’agriculture – 16 pages en bref, en français, 575 pages en tout, en anglais).

Il s’agit de ce qu’on appelle en langage onusien un flagship report, un vaisseau amiral en matière de publication. Un effort démesuré pour un rapport qualité/prix ou coût/bénéfice limité. C’est, comme souvent, un exercice d’équilibriste combinant un alarmisme susceptible d’attirer l’attention sur l’organisation (et de justifier des appels de fonds) et une autosatisfaction mesurée sur ses réalisations (justifiant son existence et ses programmes).

Pour attirer l’attention, l’alarmisme

Pour la communication, l’alarmisme est généralement de mise, notre monde moderne étant friand de mauvaises nouvelles. Ce rapport n’a pas échappé à ce principe, à la fois du côté de la FAO – « La biodiversité, si cruciale pour notre alimentation et notre agriculture, disparaît de jour en jour » – et des médias nationaux – ainsi, Le Monde, avec AFP, titre : « La FAO met en garde contre le risque de pénurie alimentaire faute de biodiversité ».

Pour la FAO, c’est : « La base de nos systèmes alimentaires gravement menacée » – ce n’est pas vraiment ce qui ressort du rapport à notre sens – suivi plus loin de : « Les pratiques favorables à la biodiversité sont en hausse ». Neuf paragraphes à deux…

Les ficelles peuvent être grosses. Ainsi, la FAO a écrit dans une infographie du résumé, et l’AFP a repris : « L’humanité cultive environ 6 000 plantes pour se nourrir, mais, en réalité, seules 200 d’entre elles contribuent à remplir son assiette et neuf seulement représentent 66 % de toutes les récoltes dans le monde. » Apocalyptique ? Nos grandes civilisations fondées sur l’agriculture se sont toutes développées sur la base d’un nombre limité d’espèces qui fournissent énergie, protéines, lipides et micro-nutriments. Parmi les 6 000, nombreuses étaient les « plantes de disette » davantage récoltées que cultivées.

Pour l’AFP, « L’organisation internationale souligne aussi que 75 % des récoltes dans le monde dépendent de la pollinisation, au moment où les colonies d’abeilles, par exemple, se font de plus en plus rares. » C’est doublement faux ! Le premier chiffre se rapporte au nombre d’espèces et non au volume de production. En réalité, les principales espèces vivrières – au premier rang les céréales – ne sont pas entomophiles. Quant aux colonies d’abeilles, la FAO n’a pas pu éluder ses propres statistiques : le nombre de colonies dans le monde a augmenté de 50 millions en 1961 à 90,5 millions en 2016. Certes, elle a trouvé d’autres sources pour activer la sonnerie d’alarme.

Un patchwork de contributions nationales

Ce rapport n’est pas vraiment scientifique. Élaboré sous la direction de la Commission des Ressources Génétiques pour l’Alimentation et l’Agriculture – une entité qui allie considérations techniques et objectifs politiques selon des proportions variables en fonction des sujets – il s’appuie essentiellement sur les informations fournies spécifiquement pour son élaboration par 91 pays.

On trouvera donc, selon le pays et l’entité de ce pays qui aura répondu, toutes les nuances de pessimisme et des bribes d’optimisme et d’autosatisfaction. Ainsi, la France se flatte de son plan de développement de l’agroforesterie 2015-2020 et de son Observatoire Agricole de la Biodiversité. On apprend aussi dans le rapport qu’en 2016, quelque 300 000 hectares étaient gérés selon les principes de l’agro-écologie par environ 4 000 agriculteurs appartenant à 246 Groupements d’Intérêt Économique et Environnemental. L’un de ces GIEE a par exemple pour intitulé « Pratiques agricoles, biodiversité et qualité de l’eau sur l’impluvium des Eaux d’Evian » et a pour objectif principal la création d’une unité de méthanisation. On est loin de la biodiversité et de l’agro-écologie…

Un « rapport » largement hors-sol

Comme d’autres exercices de ce genre, ce rapport est très prolixe sur l’analyse de la situation, tout en restant politiquement correct et en pratiquant le « en même temps ». Selon le cas, il est grandiloquent sur ce qu’il faut/faudrait faire (par exemple : « Mettre en place des programmes de suivi de la biodiversité pour l’alimentation et l’agriculture, ou les renforcer, en les dotant des ressources nécessaires à leur application sur le long terme ») ou au contraire étriqué (par exemple : « Suivre et évaluer l’incidence des politiques sur la biodiversité pour l’alimentation et l’agriculture »), avec une attention particulière pour l’administration, la bureaucratie. Et il est surtout indigent pour les mesures concrètes.

Ainsi, la partie dévolue aux « ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture » occupe à peine une colonne et se fonde essentiellement sur le rapport précédent, de 2010, le deuxième rapport sur l’état des ressources phytogénétiques du monde pour l’alimentation et l’agriculture. C’est bien moins que la partie sur la sélection des abeilles ou « l’évolution assistée pour les coraux constructeurs de récifs » (dont on se demande ce qui les lie à l’alimentation et l’agriculture).

Il ne sert à rien de gémir. Il faut agir

Pour nourrir une population de 9,1 milliards d’humains en 2050 – majoritairement urbanisée et avec un niveau de vie et des exigences alimentaires plus élevés – il faudra produire selon la FAO quelque 70 % de plus par rapport à 2005-2007 au niveau mondial, avec un doublement dans les pays en développement. Et ce, évidemment, en répondant à d’autres défis, dont la gestion de la biodiversité pour l’agriculture et l’alimentation, ainsi que les autres éléments de la biodiversité.

Une des clés – majeures – de cet enjeu est l’amélioration génétique des plantes, des animaux et des micro-organismes qui entrent dans l’agriculture et l’alimentation, permettant de produire plus et mieux par unité de surface tout en optimisant l’utilisation des facteurs de production et en préservant l’environnement. 2050 ? C’est en gros deux ou trois cycles « classiques » de croisement et de sélection… peut-être l’horizon qui se dégagera enfin pour les contributions que les variétés GM ou issues des nouvelles techniques de sélection pourront apporter à l’agriculture ainsi qu’à la sécurité et souveraineté alimentaires européennes.

On trouvera dans le rapport, en gros, une page sur l’« amélioration génétique pour soutenir une intensification durable », mais c’est essentiellement du hors-sol. Désespérant !

Contrairement à une opinion largement répandue, un secteur fort et dynamique des variétés et des semences – adossé à une réglementation assurant la qualité génétique et technique des semences aux agriculteurs et jardiniers – favorise la création génétique et l’accroissement de la biodiversité au niveau des espèces (nouvelles espèces mises en culture), des variétés et des gènes. Ainsi, il y a respectivement 309 et 2435 variétés de blé – toutes prouvées distinctes, homogènes et stables – dans les catalogues français et européen (ce dernier est la réunion des catalogues nationaux). Pour la tomate, c’est 514 et 4041, respectivement.

C’est également contre-intuitif : le secteur des variétés et des semences est aussi un puissant outil pour la conservation des ressources génétiques, notamment des variétés anciennes devenues obsolètes. Après tout, c’est en grande partie la matière première sur laquelle il contribue à construire notre sécurité alimentaire, nationale et mondiale. Bon nombre de collections variétales et de banques de gènes ont bénéficié des apports des sélectionneurs, qu’ils soient du secteur public ou privé.

Mais le rapport de la FAO reste enfermé dans son silo. C’est le reflet d’une organisation sclérosée, des contributions des États membres et de l’approche prise pour la rédaction du rapport. Ainsi, l’expression « plant breeding » (amélioration des plantes) apparaît trois fois… « intensive agriculture », neuf fois dans des contextes négatifs… et « organic agriculture » (agriculture biologique), 48 fois.

Cet article a été publié une première fois en mars 2019.

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