L’illusion de la putsch-thérapie en Afrique

La putsch-thérapie ne peut se substituer à une concurrence saine afin de promouvoir une alternance pacifique et in fine consolider la démocratie en Afrique.

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L’illusion de la putsch-thérapie en Afrique

Publié le 28 mars 2019
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Par Alexe Kitio Kenfack.
Un article de Libre Afrique

La dernière tentative de coup d’État en date du 7 janvier 2019 au Gabon a ramené le débat sur une pratique qui pendant toute la seconde moitié du XXe siècle s’était presque imposée comme mode normal d’accession au pouvoir en Afrique. Dans un environnement africain où la démocratie et l’alternance peinent encore à s’imposer comme règles du jeu politique, l’Afrique serait-elle toujours en proie à l’illusion de la putsch-thérapie ? Quelles transformations politiques vertueuses seraient à même de pacifier la vie politique en Afrique ?

Le putsch comme arbitre institutionnel du jeu politique africain

De manière générale le coup d’État ou putsch s’entend par l’usage de la force dans l’accession au pouvoir politique au sein d’un État, soit par action militaire, soit par une action populaire civile, entraînant le renversement illégal des dirigeants en place. Les études des auteurs Jonathan Powell et Clayton Thyne recensent 475 coups d’État dans le monde, dont un plus grand nombre en Afrique.

Depuis 1950 l’Afrique aura été le théâtre d’un total de 204 putschs, dont 104 échoués, 100 réussis, et 139 complots en vue de coups d’État. Entre 1960 et 1982 près de 90 % des 45 États indépendants d’Afrique noire a connu l’expérience d’un coup d’État, en faisant un véritable mécanisme institutionnel d’alternance politique. De 1960 à 1999 il y a eu entre 39 et 42 coups d’État par décennie, alors que pour la décade 2010 seuls 16 sont enregistrés.

Le putsch comme « thérapie politique » s’est imposé comme un mode « quasi normal » d’alternance. Le cas de la République Centrafricaine est suffisamment éloquent à ce propos. Ce pays indépendant depuis le 14 août 1960 a connu pas moins de 5 coups d’État. Alors que l’élection libre peine à s’imposer comme dans bon nombre d’États africains à la même époque, le coup d’État devient l’ultime arbitre d’un jeu politique sclérosé où les acteurs ne veulent ni attendre leur tour, ni passer la main.

La putsch-thérapie s’est imposée malheureusement comme régulateur politique paradoxal. Une dynamique quasi identique est observable au Burkina Faso entre 1966 et 2015. Le Burkina étant d’ailleurs le pays africain avec le plus grand nombre de putsch réussis, soit 7, tandis que le Soudan détient le record du plus grand nombre cumulé de coups d’État, soit 14 au total.

Putsch-thérapie ou le mythe de la « démocratie bottée »

L’idée d’une transition politique vertueuse imposée de force par le duo « treillis-bottes » a fait son chemin. Alain Antil notait à ce sujet qu’on ne peut pas dire que tous les putschs sont mauvais. Dans l’histoire, certains ont été opportuns. Les exemples du Ghana sous Jerry Rawlings ou d’un Mali réinventé sous Amadou Toumani Touré sont forts révélateurs.

Cependant, le mythe de « l’État garnison » ou « État caserne » va vite se heurter à ses propres limites, les exemples précédents s’avérant très souvent n’être que l’arbre qui cache la forêt. Même la Déclaration d’Alger de 1999 par laquelle les chefs d’État et l’Union Africaine se sont inscrits contre cette pratique des putschs n’y aura rien changé, vu que même le président en exercice de l’Union Africaine en 2019, l’égyptien Al Sissi, est lui-même issu d’un coup d’État de 2013.

Impact des putschs

Traditionnellement, les coups d’État n’ont conduit qu’à une appropriation privée (famille, clan, ethnie, parti unique) et rentière du pouvoir. Les promesses révolutionnaires de transformation et de rupture ayant motivé l’action initiale s’effondrent rapidement. C’est la théorisation de « l’État butin de guerre » dont l’avenir s’articule entre dépeçage et déliquescence. De manière générale, le sous-développement de l’Afrique, l’absence de diversification des économies, sont dus aux coups d’État. La spécialisation rentière dans les matières premières ou les ressources extractives a rapidement été érigé en modèle entre les mains de seigneurs de guerre au Liberia, en Sierra Leone, au Nigeria sous Sani Abacha, au Burkina Faso, en Guinée, en Libye, en Somalie et en RDC.

Pour un renforcement du rôle du Parlement dans la vie politique africaine

Pour sa part, Raymond Carré de Malberg rappelait qu’il n’y a pas de place dans le droit constitutionnel pour une théorie juridique des coups d’État. Aussi pour sortir de cette pratique, l’urgence est au dialogue et à une augmentation du rôle des Parlements pour un minimum de consensus. L’impact des Parlements varie certes d’un pays à un autre mais l’une des forces du continent réside dans l’organisation communautaire forte qui demeure un socle solide de résilience et de développement à ne pas négliger.

La poignée de main historique au Kenya entre les « frères » ennemis (Uhuru Kenyatta et Odinga), la diplomatie de paix du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed dans la Corne de l’Afrique, ou encore la transition observée en République Démocratique du Congo entre les présidents Kabila et Tshisekedi, sont autant de révélateurs du pouvoir du dialogue, pour taire à jamais le pouvoir des armes et de la violence dans les dynamiques politiques africaines. La putsch-thérapie ne peut se substituer à une concurrence saine afin de promouvoir une alternance pacifique et in fine consolider la démocratie en Afrique.

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  • Merci à contrepoint pour ces articles concernant l’Afrique .

  • Article sous commenté malheureusement, il faudrais que le peuple africain ait accès à ce type d’analyse et qu’il y ait accès, ils sont malheureusement sous le joug de systèmes dictatoriaux bien entretenus par nos politiciens à des fins culturo territoriales, en faisant fi de la culture et de l’esprit critique que ces mêmes politicards défendent parfois de bonne foi… la culture et l’histoire avant tout devraient être la pierre angulaire du peuple africain. Les fameuses révolutions arabes ou africaines ne sont que des façades qui servent surtout à des idéologies opportunistes historiques qui aboutissent à une autre dictature mais celle du « bien » sans rien changer à la condition humaine entretenue dans son inculture. C’est à pleurer

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